Sainte-Beuve, Port-fioyal, t. in, p
3. M. Picote, laid a faire peur, cachait sous un exterieurrebutantde grandes vertus et de grandes lumieres pour la direction des ames. II confessait beaucoup. II avait la reputation d'un saint, et il usait du credit que lui assurait, meme a la cour, cette reputation pour recornmander les affaires religieuses importantes, surtout pour demander des aumdnes et quelquefois aussi pour dire de bonnes verites. Un jour la ducliesse d'Aiguillon, sa penitenle, le convia k un repas qu'elle donnait au petit Luxembourg, son hotel, ou plusieurs personnes de qualite elaient invitees. M. Picote s'y trouva ; on servit devant lui six ortolans dans un plat, oiseaux rares et tres-chers pour la saison. M. Picote les raangea tous sans savoir ce que c'etait. Madame la
II alia lui rendre visile a son retour de la campagne, dit le P. Rapin ; et, comme il voulait prendre des mesures avec lui pour se confesser a la Purification, M. Picote, informe des relations de son penitent avec Messieurs de Port-Royal, en obtint la promesse faite a M. Olier de rompre ce commerce des que le Saint-Siege se serait d6clar6, le supplia de lui donner du temps pour prendre conseil sur la conduite qu'il devait tenir a son 6gard et le pria de revenir le jour de la fete ou la veille. Cette r6ponse choqua M. de Liancourt, qui alia sur 1'heure se plaindre au P. Yincent, supe>ieur-gen6ral des peres de la mission, ami intime du cur6 de Saint-Sulpice, qui 6tait alors
duchesse qui les demanda au maitre d'hotel pour les distribuer, ayant appris que M. Picote les avait manges suns facon, s'informa de lui s'il savait ce qu'il avait mange et pour combien d'argent. Oui, madame, repliqua M. Picote, je viens de manger six moiueaux qu'on vient de servir devant moi, qui valent peut-lre cinq ou six sols. Cinq ou six sols 1 s'ecria la duchesse. "Vous vous connaissez bien mal en ortolans ; ils coutaient six louis d'or. "Vous etes folio, madame, repondit M. Picote, d'avoir fait une si. grosse depense pour acheter six oiseaux dont le prix aurait mieux etc employe a soulaper les pauvres. Le roi vit M. Picote qui se promenait dans la cour du Louvre ; il demanda quel etait ce pretre mal bati ; on lui repondit que c'etait un saint qui venait voir quelquefois la reine sa mere. II le fit appeler pour lui parler. II se recommanda a ses prieres, et M. Picole lui dit avec une grande simplicite : Sire, vous nous avez coiite bien des coups de discipline a M. Olier et a. moi. Lorsque la duchesse d'Aigaillon le prit pour son directeur, les Jansenistes firent tout ce qu'ils purent pour Ten detourner, disant que c'etait un pretre ignorant. Pour Ten convaincre, ils 1'engagerent de le convier de venir diner chez elle avec 1'un d'eux, et qu'ils lui feraient des questions fort communes auxquelles il ne pourrait repondre. La ducliesse en voulut avoir 1'experience. Ge savant lui demanda dans la conversation 1'explication d'un passage de saint Augustin tres-difficile, M. Picote fit une courte priere a la sainte Vierge. En meme temps, il eut une vue claire et distincte de la difficulte proposee, il expliqua si nettement le passage que le docteur janseniste en demeura confus et n'osa plus 1'interroger. Ce ful M. Picote qui engagea la duchesse d'Aiguillon, niece et heritiere du cardinal Richelieu, a distribuer une partie de ses immenses richesses en aumones dans loutes les provinces du royaume, pour y soulager les pauvres dans les temps de disette el de calamites, ct a employer 1'autre soit a soutenir les eveques qui allerent evangeliser en ce temps-la les infideles des Indes, de la Chine et du Nouveau-Monde, soit a doter le seminaire des missions 6tran- . geres. (Rapin, Memoires, t. u, pieces justificatives.)
Si M. Picote eut ete janseniste, son nom i-ayonnerait d'un 6clat incomparable et serait prononce avec admiration dans les histoires et les eloges de Port-Royal. Certainement, nos Messieurs auraient compare M. Picote comme ils comparent M. de Saint-Cyran, M. Singlin, M. de Sacy, M. Arnauld, etc., aux saints les plus illuslres de 1'ancienue et delanouvelle loi, etM, Sainte- Beuve n'auraitpas dit: C'esl un peu rude!
M. de Bretonvilliers. II dit a M. Vincent qu'on lui avait refus6 Fabsolution, quoique le oonfesseur n'eut fait que representer au due qu'il avait besoin de temps pour prendre conseil. Le bon supe"rieur de Saint-Lazare promit d'intervenir. Mais le cure de Saint-Sulpice lui apprit que les qualre plus celebres docteurs de la Sorbonne, consulted par lui sur le cas de M. de Liancourt, avaient r6pondu par e"crit que vu la disposition ou se trouvait ce seigneur, qui ne gardait pas une parole donnee si solennellement a son cure sur sa conduite, le confesseur serait bien fonde" de lui refuser 1'absolution. Saint Yincent de Paul rapporta cette decision a M. de Liancourt, qui demanda alors si, apres avoir trouve" ailleurs des confesseurs moins scrupuleux, il pourrait venir communier a sa paroisse. Les docteurs consultes une seconde fois repondirent affirmativement, et M. de Bretonvilliers finit par declarer qu'il avail ordonne" que, si le due de Liancourt se presentait a la communion, on ne la lui refusat pas. Le due alia le voir pour le remercier.
Quoique I'affaire se fut accommodee par la douceur et en quelque facon au contentement de M. de Liancourt, on ne saurait s'imaginer a quel point cette conduite du confesseur et cette fermete" du cure alarma le petit troupeau janse"niste ; car, si la qualite du due de Liancourt, la consideration ou il 6tait dans le royaume, ses etablissements, son alliance avec le mare"cbal de Schombert, son credit dans la paroisse de Saint- Sulpice et dans le faubourg Saint-Germain, n'avaient pu le mettre a couvert d'un traitement si rude, queserait-ce de mille gens moins puissants et plus attaches a la nouvelle doctrine ? Quel exemple pour les autres cures de Paris et de tout le royaume (1).
Messieurs de Port-Royal se haterent de prendre la defense de M. de Liancourt et de demontrer 1'injustice du precede" des Sulpiciens. Us espe"raient ainsi detruire 1'effet du bel exemple de vigilance et de fermete qu'ils venaient de donner. Us esperaient en meme temps detacher le due de M. Picoteet de Saint- Sulpice (2).