Premiere Apologie
L'abb6 de Bourzels, apres avoir pose" en principe que lout ce qui estvolontaire est libre, et qn'il est tres-clair que la necessite d'inchnation naturellc (c'est-a-dire qui ne vient d'aucune violence) ne detruit point la- liberte, la louange et le merite, attribue ce sentiment a Jansenius, lequel prouve, dit-il, par Vaulorite de saint Augustin, des Peres de tous les ages, et des principaux tbeologiens que la seule exception de contrainte est necessairc pour la veritable liberty et par consequent pour le merite.
Arnauld disait a M. Habert, qui denonga le premier, en chaire, les erreurs de Jansenius :
Tout ce que M. le thcologal pent reprendre dans M. d'Ypres, c'est quil a enseigne... que la liberte pent subsister avec la nGcessite inevitable d'agir, pourvu que cette necessitc vienne de la volonte m6me et de Vimmuable fermetc qui I'attache a son objet, comme est la necessite dans les Bienheureux au regard de V amour de J)ieu, en quoi ils ne sont pas exempts de contrainte.
Gomme pour la seconde Proposition, 1'abbe de Bourz6is nous donne pour la quatrieme les endroits ou Jansenius 1'a enseign6e, etnous renvoie au livre 8 e , du ch. 6 au ch. il.
M6me obligeance pour la cinquieme. On la trouve, dit-il, dans VAugustinus, au ch. 20 du livre 8, de la Grace du Sauveur, Dans son Apologie pour M. Jansenius, Arnauld affirme que Jesus-Christ n' est point mort genera-lenient pour tous les homines, n'ctant point morl, a proprement parlcr, pour la justification des infideles etpour le salut des rc'prouvc's.
Avons-nous mal lu ? N'avons-nous pas use de certaines lunetteSj comme dit M. Sainte-Beuve, avec lesquelles on peut lire dans le meme livre ce qu'avec des verres seulement chang6s d'autres n'y lisent pas ? Non, non, rdpond 1'abbe de Bourzeis : Ces Propositions sont dans I'Augustinus de Jansenius, ou quant aux termes, ou quant au sens et a la force des termes. In Jansenii Angus lino j a cent, vel quoad verba, vel quoad verborum vim acsenteniiam.
Cependant nous venons d'entendre Arnauld nous declarer, dans sa Seconde leitre a un Due et Pair, que les cinq Propositions ne sout pas dans Jansenius, qu'elles ont cle invent6es a plaisir. Avait-il mieux examin6 Jansenius ? Non. Mais le Papc avail condamne ces Propositions, et, selon lemot d'ordre de
Port-Royal : Le Pape en aura le dementi, ces Propositions ne devaient plus se trouver dans Jansenius. D'ailleurs, en les effagant de 1'Augustinus, I' admirable Docteur avait eu soin d'en recueillir 1'essence et de 1'enfermer dans sa fameuse phrase : La grace sans laquelle on ne pent rien a manque a un juste en la personne de saint Pierre dans une circonstance ou> Von nepeut dire qu'iln'ait point peche. C'e'tait, en effet, renouveler la premiere des cinq Propositions, tire'e mot a mot de M. I'e'vSque d'Ypres, de laquelle decoulent les autres, comme le constate M. Arnauld dans son Apologie pour les saints Peres (1).
Ces deux assertions, que la Lettre a un Due et Pair jetait comme un dementi a la face de FEglise catholique et dont on comprend maintenant toute 1'impudence, furent d6fe"re"es & la Facult6 de Theologie, la premiere comme temeraire, scandaleuse, injurieuse au Pape et aux eveques de France ; la seconde, comme temeraire, impie, lilaspliematoire, frappec d'anatheme et heretique. Pendant deux mois, dScembre 1655 et Janvier 1656, la Sorbonne futle theatre d'undebat passionne' ou se signalerent les docteurs jansenistes conduits et domin^s par I'Ajax tbeologien, le gigantesque Saint-Amour. M. Arnauld multiplia ecrit sur e"crit poursejustifier. Ilfut meme ce qui fait sou/frir M. Sainte-Beuve et saigner son cosur, jusqu'a demander pardon aupape etaux eveques A.' avoir par le danssa Icttre comme il y parle. II fut encore plus loin : il reconnut avec Saint Thomas deux especes de graces, assez confusement toutefois et sans employer les termes du docteur angelique. Ce n'6tait pas ce que la Faculte demandait ; elle demandait que M. Arnauld se soumit simplcment, sans detour, au jugement du pape et clcs eveques condamnant comme heretique la doctrine de Jansenius et qu'il reconnut ainsi avec candeur qu'il s'6tait trompe en contredisant 1'oracle infaillible du Saintsiege. Arnauld refusa avec obstination. La censure qui fletrissait ses deux propositions etl'excluait de la Sorbonne fut prononcee le 3i Janvier.
Certaineraent, disait le decret, la Sacrec Faculte souhaiterait de tout son ccenr qu'cn conclamnaut la doctrine de M. Arnauld, elle put epargncr sa personne, qui lui cst tres -chore, comme un fils a sa mere.
l. A.I. oloijic. pour les saints P&res, pref.. p. 17.
C'est pourquoi elle 1'a sou vent exhorte par des amis cle venir aux assemblees, de se soumettre a sa Mere, d'abjurer cettc fausse et pestilente doctrine, de prendre les memes sentiments qu'elle, et d'honorer Dieu le Pe're de N.-S. Jesus-Christ, d'un memc esprit, d'un mfane cceur et d'une meme louche avec elle.Cependant il n'a pas seulement meprise les conseils et les exhortations d'une meretoute pleine d'amour pourlui, mais encore, le 27 du present mois de Janvier, il a fait signifier a la dite faculte, par un buissier, qu'il protestaii de nullite centre tout ce qu'elle avait fait et ferait ci-apres. C'est pourquoi la Faculte a juge qu'il devait etre rejete de sa compagnie,, efface du nombre de ses Docteurs et tout a fait retranche de son corps....
Arnauld se plaisait a raconter a ses amis qu'a 1'heure m&me ou la censure etait prononc6e en Sorbonne, ilse promenait tout seul et priant Dieu dans une galerie tout en haul de la maison, dans la cour de Port-Royal, aussi tranquille que si I'affaire ne 1'eut point regard^. II arriva que tout d'un coup ces paroles de saint Augustin sur le psaume 118 lui furent mises dans 1' esprit : <> Puisqu'ils n'ont persecute en moi que la Ye>ite, secourez-moi done, Seigneur, afin que je combatte pour la Verite jusqu'a la mort. G'est ainsi, ajoute 1'historien qui rapporte ce trait, que lorsque les homines charnels croyaient 1'avoir abattu et desarme, il se relevait avec plus de courage, s'offrant a Dieu pour continuer k deTendre la Ve>it6, sans s'appuyer sur d'autres forces que celles de la Grace qu'il defendait, et sans mettre d'autres homes a ses combats que celles de sa vie (1). Cette pierre precieuse que les architectes ont rejetee, s'ecrie M. Fontaine, dans une vehemente apostrophe a I' antique Sorbonne, deviendra rnalgre' leurs efforts une des plus celebres pierres de 1'Eglise. Je prie Dieu que ceux qui se heurtent si inconsiderement contre elle, ne s'y brisent pas, et qu'elle n'6crase pas ceux sur qui elle tombera. Quoiqu'il n'eut rien de bon, scion le monde, a attendre en soutenant la Yerit6, dit-il encore, M. Arnauld aimait mieux s'exposer a tout que de se taire ; et dans la pleine persuasion ou il 6tait
\ . Ilislmre de la vie el des ouvrages de M. Arnauld, p. \[ !, 112.
Le P. Quesnel, auteur de cette Hisloire, compare en cet endroit le docteur Arnauld a Joseph vendu par ses (Veres, a saint Jean-Chrysoslome depose par ses collegues, exile par la eour, a Jesus-Christ crucifle par son peuple. Plus loin il etablit un interminable parallele entre le docteur Arnauld et Moise ! Et MJ Sainte-Beuve a oublie de nous dire qu'il trouvait cela rude-, injudicieux. II est vrai, M. Arnauld n'est pas M. Picote.
qu'il ne souffrirait point pour des opinions humaines, mais pour le sacre" de"pot de la Verit6 divine qu'il avait regu de ses peres, il rendait graces a Dieu, s'il le rendait digne de souffrir pour elle. II ne s'effrayait point du nombre ni de la force de ceux qu'il pre>oyait avoir a corabattre ; mais s'abandonnant a Dieu, laissant entre ses mains le succes d'une cause qui 6tait la sienne meme, s'assurant sur la fid61it6 de ses promesses, et ne doutant point de sa toute-puissance, il m6prisait de bon co3urtoutes les choses d'ici-bas, et soupirait vers les 6ternelles qui lui 6taient toujours pr6sentes, et qu'il savait ne devoir jamais passer (\). n
Ne croirait-on pas, a ces fiers accents, qu'Arnauld va quitter sa galerie solitaire pour venir, avec Tintrepidit6 d'un martyr, combattre aux yeux des foules, a la clarte des cieux, les homines charnels qui censuraient en lui saint Augustin et saint Ghrysostome (2) ? Ne semble-t-il pas entendre Polyeucte s'6criant :
Allons aux yeux des hommes
Braver 1'idolatrie et montrer qui nous sommes : C'est 1'attente du ciel, il nous la faiit remplir. Je viens de le promettre et je vais 1'accomplir.
On est un peu surpris quand on voit ou se ter'mine ce grand courage tant cele'bre. Malgre sa bravoure, Arnauld se garde bien de s'eocposer a tout. II s'arrange pour ecrire tout a son aise le plus qu'il peut,et pour souffrir lemoins possible. Soupirantvers les choses eternelles, il ne meprisa pas tant qu'on veutbien le dire celles d'ici-bas. Apres avoir proteste par huissier contre la censure de la Sorbonne, Arnauld, comme s'expriment les Relations des Messieurs, se rendit invisible ; il s'ensevelit dans une retraite inaccessible a ses perse'cuteurs. II quitta Port- Royal des Cbamps et se cacha soigneusement a Paris, chez madame Angran. II faut savoir, raconte le P. Rapin, qu'il y avait alors a Paris deux belles-soeurs de ce nom, ricbes, jeunes, fort attacbees au parti, et toutes deux veuves ; 1'une demeurait a la rue de la Yerrerie, qui avait epous6 uii conseiller de la Cour des aides, frere propre de 1'autre qui avait epouse un conseiller du Grand-Gonseil, nomme de Belisi, qui demeurait