Recueil d' Utrecht p
2. Discours sur la vie et les ceuvres de Blaise Pascal, p* 44*
Vers la fin de septembre dernier (1654), ecrit Jacqueline a madame Perier, il vint me voir, et a cette visite it s'ouvrit a moi d'une maniere qui me fit pitie, en m'avouant qu'au milieu de ses occupations qui etaient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer a lui faire aimer le moncle, et auxquelles on avait raison de le croire fort attache, il etait de telle sorte sollicite a quitter tout cela, et par uae aversion extreme qu'il avait des folies et des amusements du monde et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait detache de toutes choses d'une telle maniere qu'il ne 1'avait jamais ete de la sorte, ni rien d'approchant.
En quittant le monde, Pascal n'y laissa pas ce qui faisait I'objet de ses passions. Mademoiselle de Roannez le suivit dans sa retraite. Elle s'6chappa un matin de chez madame sa mere, et vint a Port-Royal ou on la rec,ut. Elle fut mise au noviciat et elle y prit le nom de soaur Charlotte de la Passion. Madame sa mere, ne pouvant la persuader de sortir de ce monastere, obtint bientdt une lettre de cachet, avec laquelle elle la vint chercher (1).
Nous trouvons dans les Lettres de la mere Agnes Arnauld le re"cit de la sortie de mademoiselle de Roannez. Ge r6cit envoye" a une religieuse de Fabbaye de Tart, a Dijon, fait bien connaitre 1'amie de Pascal :
Je me prevaux done de votre bonne disposition pour vous demander deux semaines (de silence) au lieu d'une, sans prejudice de ce qui pourra arriver qui meritera de rompre la regie, comme je fais aujourd'hui pour vous donner part a notre affliction de la sortie de mademoiselle de Roannez, qu'on nous a ravie samedi dernier avec des violences extremes, madame sa mere n'ayant voulu ecouter aucune raison ni aucune priere de sa part. On ne saurait representer la douleur de cette bonne demoiselle, qui aurait sans doute flechi madame sa mere, sans une sreur qu'elle a religieuse benedictine, qui se trouva a cette belle action. Elle est clans cette ville au retour des eaux de Bourbon, qui animait cette dame a se rendre inexorable. Elle (mademoiselle de Roannez) demanda pour toute grace, ne pouvant rien obtenir, qu'on la laissat passer sa fete ceans qui etait le lendemain, ayant nom Charlotte ; ce que la religieuse ne voulut jamais permettre, n'ayant autre parole a dire, sinon : II faut que vous sortiez tout a cette heure. Cette pauvre fille fit des cris etranges a ce dernier refus ; et il lui echappa de dire : Que je suis malheupeuse d'avoir une telle soeur !
Recueil d' Utrecht, p. 301.
Elles avaient amene avec elle un exempt... Madame d'Aumont parla audit exempt comme 11 fallait, fort sagement, mais genereusement... Elle dit tout le fait a la religieuse (benedictine), non pas en face, mais elle 1'entendit bien... Cette dame s'oflfensa de cela, mais elle le meritait bien.
Nous avons ete dans la douleur jusqu'a hier, vingt-quatre heures apres qu'elle (mademoiselle de Roannez) nous envoya une demoiselle qui a ete sa gouvernante pour nous dire de ses nouvelles qui sont de consolation, etant si ferme, si sage, si touchee, qu'ils ne savent tous que dire. Elle envoya querir ses bre viaires et ses livres de lecture. Elle ne voit qui que ce soit, que ceux qui aiment la maison et qui pleurent la persecution qu'on lui a faite. Elle a declare a madame sa mere qu'elle ne serait jamais autre que religieuse ; et pour preuve, elle se decoiffa devant elle, pour lui montrer qu'elle n'avait plus de cheveux. Elle a fait ce coup-la sans 1'avis de personne, en pleine nuit, la veille qu'on la vint querir, craignant que cela n'arrivat. Elle me dit le lendemain au matin qu'elle avait eu un si furieux instinct de faire cela qu'elle n'y avait pu resister, et que son bon ange et elle n'avaient guere arrete a le faire. II en fallut rire, car il n'y avait plus de remede. Je vous dis un echantillon de tout, ma tres-chere mere, afin que vous ne soyez point trop touchee de douleur ; le principal est qu'elle est constante. M. Singlin en a ete emu jusqu'aux larmes ; neanmoins il est tout console de sa disparition; il dit qu'elle est merveilleusement avancee en quatre mois. II lui a dit qu'il ne craignait pas qu'elle s'afFaiblit, mais qu'elle prit garde a ne plus s'irriter... Je vous recommande de tout mon co3ur ma chere so3ur exilee, et je supplie tres-humblement les trois convents que YOUS me mandez qui ont tant de charite que de n'en point manquer pour nous, qui sommes 1'objet de la haine de tous les devots du temps, de vouloir offrir a Dieu cette bonne fille, afin qu'il la soutienne et qu'elle ne s'aigrisse point (1).
Mienx que M. Singlin, Pascal consolait la cliere sceur exilee. On a conserv une parlie de leur correspondance toute religieuse, mais sous I'austerit6 de laquelle on sent la tendresse. On remarque dans une lettre de Pascal cette phrase tristeraent significative : a La paix ne sera faite que quand le corps sera delruit (2).
Le Recueil d'Utrecht, avec toute sa reserve, ne laisse aucun doule sur cette perseverance de mutuelle affection. Tant que Pascal vecut, dit-il, il lui fut d'un grand secours pour la con-
1. Let Ires de la mere Agnes Arnauld, publiees par M. Fougere t. i, p.