Havet, Eludes sur les pensees de Pascal
L'esprit moderne ne dedaigne pas de prendre aussi des armes danscette foule d'obscurs pamphlets que les Janse"nistes multiplierent pendant plus d'un siecle autour des Provinciales comme pour leur faire un cortege digne d'elles, sinon par le talent qui brille dans ces livres, au moins par la haine dont ils debordent. Le comte Beugnot, qui defendit les je"suites sous la Res tauration, et la Iibert6 d'enseignement sous le gouvernement de juillet, racontait une anecdote fort instructive. Bailleul avait fonde" le Const ilutionnel pour servir d'organe 1'opposition libe>ale, et comme ses attaques, qui cependant epargnaient plus la monarchic que la religion, lui attiraient de nombreuses condamnations, il venait g6mir chez le pere de M. Beugnot. Mon pere, dit le comte, le conso ait de son mieux et le plaisantait parfois sur des infortunes qui augmentaient la popularity et les profits de son journal. II lui tint un jour, en ma presence, ce langage : Toi, ton parti et ton journal, vous n'e"tes que des imbeciles ; vous n'osez pas vous en prendre directement aux Bourbons, et parce que vous savez que le clerge" leur est favorable, vous attaquez chaque matin la religion, ses idees, ses dogmes, son influence 16gitime, et vous revoltez par \h mille consciences, mille sentiments vene>ables auxquels tout gouvernement doit appui. La mode de Fincre"dulit6 est passe"e; la Revolution nous en a gudris. Change tes batteries; ce n'estpas la religion qu'il faut combattre, mais Finfluence politique que certaines corporations ou certains membres du clerg6 peuvent exercer. Si tu veux r6ussir, prends pour point de mire les je"suites (1). Les lois leur sont contraires ; les tribunaux, en sevissant centre eux, croiront se montrer les fideles h^ritiers des parlements ; et comme le gouvernement re"sistera, vous lui ferez sur ce terrain une guerre on tous les avantages seront de votre cote". Va de ce pas, mon cher Bailleul, sur le quai, et achetes-y, ce qui ne te coutera pas cher, un tas de vieux livres qui y sont exposes depuis deux siecles et ou sont de'veloppe's tous les crimes et m6faits de la societ de Jesus. Lis ou fais lire ce fatras, imprime tout cela dans les colonnes de ton journal ; ce sera de bonne guerre... Bailleul et ses collaborateurs gouterent ce conseil, ou ils re-
i. Ge conseil rappelle celni que le chevalier de Mere donna a Pascal de laisser les matieres de la grace dont il avait traite dans ses premieres lettres, pour se jotersur la morale desjesuites, ce qui fit le succes des Promnciales.
connurent le doigt de Dieu, et se mirent imm^diatement a Foeuvre. G'est ainsi, disait le comte Beugnot, que fut entreprise ceite fameuse lutte centre les jesuites, qui defray a, pendant les dix dernieres anuees de la Restauration, la haine de ses adversaires... (1).
M. Sainte-Beuve, on le pense Men, ne se d6sole pas des consequences morales des Provinciates : il s'en rejouit au contraire. Sans doute elles ont ruin6 la vraie morale chr6tienne, mais elles ont hat6 l'6closion de la morale des honndtes gens ; elles ont ebran!6 la religion de Bossuet, mais elles ont cr66 ce qu'on appelle la religion de Fenelon. II est int6ressant d'entendre la-dessus 1'historien de Port-Royal.
Qu'est-ce que la morale des honn&tes gens ?
Gette morale des honnStes gens n'est pas la vertu, mais un compost de bonnes habitudes, de bonnes manieres, d'honnetes precedes reposant d'ordinaire sur un fonds plus ou moins g6n6reux, sur une nature plus ou moins bien nee.... Elle n'affecte guere le fonds g6n6ral de bont6 ou de malice humaine. Quand survient quelque grande crise, quand quelque grand fourbe, quelque grand criminel heureux s'empare de la soci6t6 pour la p6trir a son gr6, cefcte morale des honnetes gens devient insuffisante ; elle se plie et s'accommode, en trouvant mille raisons de colorer ses cupidit6s et ses bassesses. On en a eu des exemples. (Le vtitre entre autres, M. Sainte-Beuve /) Quand quelque violent orage souleve les profondeurs et les boues d'alentour, cette morale du rez-de-chaussee s'en trouve un peu eclaboussee, c'est le moins (2).
G'est le moins, en effet ; car plus d'une fois, cette morale un peu 6clabouss6e est vigoureusement conspuee par quelque bouche 61oquente qui venge la morale chreiienne. G'est ainsi que tout le monde pensait a Sainte-Beuve lorsque le P. Lacordaire laissait tomber du haut de la chaire de Notre-Dame ces paroles qui devaient si tristement et si entierement s'appliquer a notre auteur :
Vous connaissez tous Erasme. G'6tait, en ce temps-la, le premier acad6micien du monde. A la veille de tempetes qui devaient 6branler 1'Europe et 1'Eglise, il faisait de la prose avec F61asticit6 la plus consomm6e. On se disputait
1. Eloge du cumle Beugnot, journal officiel du 11 novembre 1873.