Sainte-Beuve, Port-Royal, t. iv, p
rougir et repondit pour se justifier... J'entrai dans son sentiment en moi-meme... Aussitot se tournant vers moi, comme s'il eut devine ma pensee, M. d'Ypres me dit : Vous ties la plus jeune de la maison ; cependant je vous dis que quand vous resteriez seule, vous etes obligee de demeurer ferme jusqu'a la mart, sans que jamais le mauvais exemple vous ebranle en rien, et assurez-vous que c'est une heureuse singularity que d'etre singuliere a faire son devoir.
Je lui proposal toutes les choses qui me faisaient de la peine sur cette affaire, et il me repondit avec unc lumiere et une nettete admirable, en sorte qu'il me satisfaisait entierement.., 11 me dit en ni'exhortant a soufFrir pour une si bonne cause : Ne craignez point de combattre pour la grace ; ce sera la grace qui combattra pour vous, et elle fera beaucoup plus pour vous que vous ne sauries faire pour elle. Je nc puis me souvenir comment finit cette conversation dans mon songe ; mais je sais qu'en me reveillant j'en avais ] 'esprit si rempli, qu'encore que tout ce qu'il m'avait repondu sur mes difficultes ne me fut pas demeure dans la memoire, il me semblait neanmoins qu'il me les avait toutes otees de 1'esprit et que je 1'avais tout a fait en repos... Je vis si distinctement M. d'Ypres, qu'il me semble que je sais comment il est fait et que je le reconnaitrais aisement si je voyais son portrait, pourvu qu'il fut semblable a celui que mon imagination me peignait en songe (1).
Une autre fois la mere du Fargis vit en songe, par un trou qu'elle decouvrit au fond d'une armoire ou elle voulait cacher scs livres, une petite 6glise fort jolie et par6e ; elle y entra par cette coverture. Un eveque disait pontificaleraent la messe, entoure deses pretres, parmi lesquelsellereconnutMM. Arnauld et Sainte-Marlhe. Le c61ebrant lui parut avoir un air un peu elranger. Elle s'approcha pour le mieuxvoir et s'4cria aussitot: C'est M. d'Ypres, je le rcconnais bien, je I'ai dejd vu une fois. Gependant elle douta un instant si c'etait r6ellement cetillustre prelat. Mais une voix mysterieuse lui cria : C'est un saint, et la persuada tout a fait. Elle communia de la main du saint, qui lui dit: La verite de Dieu demeure en vous. Apres la celebration de la messe, et malgr6 un des assistants, elle suivit M. d'Ypres dans une chambre en d6sordre. I/6veque s'assit sur un petit bout de paillase d'un lit tout renvers6 ; la religieuse
1. Vies ddifianies des reiigieuses deP.-R., premier songe mysterieux de la mere du Fargis, t. i, p. 391.
2. Ties edifianles, second songe mysterieux de la mere du Fargis, t. i p. 391.
se mit a genoux devant lui les deux mains jointes, recueillant avec avidit6 toutes les paroles qui tombaient de cette bouche infaillible. A la fin, M. d'Ypres lui dit : Jeprierai Dieupour vous et croyez qu'il ne vous abandonnera point, et que si la vdrite de Dieu demeure dans votre coeur, Dieu vous tiendra dans ses mains. En disant cela, il lui mit la main sur la t6te et elle ne levitplus. A son re" veil 1'heureuse mere se trouva remplie de joie, de confiance et de courage (d).
On imagine sans peine quelle impression devait faire le r6cit de ces songes sur 1'esprit des religieuses de Port-Royal, si disposers a voir partout le doigt de Dieu, et combien ces apparitions et ces oracles de M. d'Ypres devaient fortifier leur resolution de combattre jusqu'a la mort le bon combat pour la grace et la ve'rite'. Elles pousserent le delire de 1'exaltation jusqu'a communier en viatique, un certain jour, croyant qu'on les excommunierait le lendemain (2). Telles 6taient les dispositions ou 1'archeveque de Paris trouva les religieuses , lorsqu'il vint les exhorter & la signature du formulaire. M. de P6r6fixe avait-il les qualit^s n6cessaires pour re"duire a I'ob6issance les dignes filles du fanatique Saint-Gyran ?
J'ai sous les yeux deux portraits de 1'archeveque de Paris. Le premier le repr6sente comme un prelat un peu singulier et parfois ridicule, qui figurerait bien ehez 1'Arioste, bonhomme au demeurant , n'ayant que des coleres paternes et ne tenant que des discours a la papa (1). Le second le repr6sente comme un prelat qui ne manque ni d'esprit, ni de bon sens, ni surtout de bonte", trouvant, et avec assez de piltoresque, tous les mots justes pour qualifier la situation 6trange du monastere de Port-Royal et la disposition d'esprit des religieuses (4 ). Ces deux portraits portent la mme signature: C.-A. Sainte-Beuve. Lequel est ressemblant? G'est le second, r6pond M. Sainte-Beuve. II a trac6 le premier d'apres les relations de Port-Royal, mais ces relations , dit-il, Scrites alors pour peindre 1'archeveque en grotesque d6posent plutdt aujourd'hui en sa favour. Comment de si saintes filles ont-elles pu s'oublier jusqu'a
1. Vies &difianles, second songe rnysterieux de la mere du Fargis, t. i, p. 394.