‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 186 sur 217 · Sainte-Beuve, Port-Royal, t. iv, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Port-Royal, t. iv, p

peindre en grotesque leur premier superieur, digne d'ailleurs, a beaucoup d'autres titres, de tant de respect ? M. Sainte-Beuve nous 1'explique : ces saintes filles formaient une secte d'esprits raffmes, affili<s entre eux, 6pris d'une certaine forme distinguee et savante de devotion et m6prisant volontiers tous ceux qui ne parlaient pas leur langue, qui n'etaient pas de leur lignee spirituelle et de leur doctrine. Elles ne se croyaient pas des nonnes ordinaires, des filles de Sainte-Ursule ou de Sainte-Marie (fl. done !), mais qui etaient de Port-Royal, c'est-a-dire du lieu du monde ou Ton savait le mieux ce que c'est que la grdce, et oil Ton avait la-dessus, de tout temps, des directions de premiere main et des notions de premiere qualite. Or quand M. de P6r6flxe parlait familierement a ces religieuses, il paraissait, tout archev^que qu'il 6tait, aussi ridicule et aussi mal avis6 que le bonhomme Gorgibus de Moliere , ou , si Ton veut, le bonhomme Chrysale, parlant a une pr6cieuse, ou encore un homme de bon sens de la classe moyenne de la Restauration se langant a causer politique avec une jeune beaut6 doctrinaire. II avait affaire a des esprits infatu6s tout bas d'une excellence et d'une aristocratic de devotion, et qui se disaient de lui : Le bonhomme, I'archeveque de Gour, il n'y entend rien, il ne comprend pas (1) ! S'il en est ainsi, M. Sainte-Beuve, pourquoi parlez-vous comme ces esprits infatues, raffme's, affili^s, comme ces pr6cieuses ridicules de la grace, et reproduisez vous le portrait en grotesque qu'ils nous ont laisse de I'archeveque de Paris ? Immoleriez vous par hasard rhomme de bon sens de la classe moyenne aux pieds de la jeune beaut6 doctrinaire ? Tout simplement M. Sainte-Beuve est dans 1'embarras, il Favoue ; car s'il ne veut pas faire tort a M. de PereTixe, il veut encore moms paraitre inj uste envers les religieuses (2). Dans cette perplexite, il melange d'abord avec une dexterite ponsomme'e 1'eloge et le blame : peu a peu cependant, ses scrupules se calment a 1'endroit de Farcheveque ; son admiration pour les religieuses I'emporte, et dans son recit, le beau r61e est donn6 en definitive aux meres et aux so3urs de Port-Royal. Toutefois, meme en suivant le recit des Relations jansenistes,

\. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. iv, p. 180, 181. 2. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. iv, p. 182.

ce r61e ne nous parait pas si beau ; c'est uniquement celui de de filles imperlinentes et orgueilleuses. Voyez plutot.

L'arcbeveque, accompagne de son grand vicaire, M. Du Plessis de la Brunetiere, arrive au monastere de Paris, le lundi 9 juin 1654. Apres avoir exborte toute la communaut6 a, I'ob6issance, il veut interroger chaque sceur en particulier. Mais, dans toute la journee, il ne pent en voir que deux. Elles s'etaient concerted pour amuser le prelat par de longues et oiseuses discussions. Les deux jours, suivants, les religieuses renouvellent la mme tactique. Des qu'elles entendent parler de soumission et de signature, elles font les Stonne'es et jurent ne pas savoir le premier mot des questions doctrinales que Rome a tranches. Neanmoins, presse"espar 1'archeveque, elles lui d6duisent les raisons qu'elles ont de ne pas obeir avec une faeilite qui denote une longue 6tude de la theologie augustinienne, et une assurance hautaine qui devoile leur invincible opiniatret6. Apres trois jours d'inutiles exhortations, 1'archeveque r6unit toute la communaut6 et lui dit:

Vous preferez les sentiments particuliers d'une petite poignee de gens a ceux du pape et de votre archeveque. Ces personnes vous ont prevenues et vous ont engagees a soutenir leur parti. Je ne veux pas juger de leurs intentions; mais peut-etre aimeraient-ils mieux vous voir perir que cle vous voir vous rendre a ce que 1'on desire de vous. Us sont bien aises d' avoir pour eux une communaute comme celle-ci; c'est un grand corps, ce sont des filles fort vertueuses, cela a de 1'eclat ; ainsi ils font tout ce qu'ils peuvent pour vous retenir dans leurs opinions. Vous ne me persuaderez pas que vous n'avez pas lu leurs ecrits, au moins quelques-uns; car je vois que les reponses que plusieurs d'entre vous m'ont faites sont les memes choses qui sont dans leurs feuilles volautes et dans leurs paperasses.

M. de Perefixe, afin de rassurer les religieuses, brula devant elles leurs reponses qu'il avaifc 6crites. Les religieuses r6pondirent ^. cet acte de delicatesse en conservant soigueusement ces interrogatoires , qu'elles avaient r6dig6s de leur cote et on elles s'etaient appliquees a peindre en grotesque le venerable pr61at. Avant de partir, Farcheveque d^clara qu'il leur laissait trois semaines pour faire reflexion et qu'il leur donnait pour confesseur M. Ghamillard, docteur de Sorbonne, qui prit pour auxiliaire le P. Esprit, de 1'Ora-

toire. Ces deux Messieurs chercherent tous les moyens de lever les difficult^ et d'amener les religieuses a signer le formulaire. Mais, dit M. Sainte-Beuve, ils ne reussirent, et surtout le P. Esprit, qu'a donner a leurs ddpens une com6die a ces pieuses filles, moins pieuses en cela qu'on ne voudrait, puisqu'elles tournent en ridicule, dans leur relation, un honnete homme qui se mettait en quatre pour les tirer d'alfaire (1), La com^die qui se jouait a 1'interieur de Port- Royal 6tait un drame douloureux pour les amis du dehors, aux yeux desquels les pieuses comediennes devenaient des heroines incomparables, dignes des larmes et des hommages de toute 1'Eglise , dignes des palmes et des honneurs reserves aux martyrs".

En verite, ecrivait M. d'Andilly a sa fille, la soeur Angelique de Saint-Jean, en verite, vous etes trop heureuses, et je m'estimerais trop heureux de participer a vos souffrances, pour pouvoir esperer de participer a vos couronnes ! Je vous donne et a toutes vos sceurs, de tout mon cceur, quoique je sois un tres-grand pecheur, toute la benediction qu'un pere peut donner a des enfants qu'il aime parfaitement, et qu'il estime trop heureux. d'avoir mis au monde, en voyant de quelle sorte il a plu a Dieu de les recevoir pour siens...

De la meme plume qui Ecrivait leurs moqueuses relations, ces filles si tendrement bSnies re"digeaient requete sur requ&te a saint Laurent, a sainte Marie-Madeleine, aux Apoires saint Pierre et saint Paul, & Jesus-Christ couronne d'epines, a la sainte V-ierge, a saint Bernard. Si les saints du ciel eiaient suppli6s de couvrir Port-Royal de leur protection, les puissants de la terre n'etaient pas oubli6s. Les ineres de I 3 Eg Use, madame de Sabl6, madame de Liancourt, madame de Longueville, etc. deployaient toute leur activity en faveur de leurs saintes amies. Un acte d'ob&ssance aurait 6t6 plus agr6able b. Dieu et a I'archeve'que que ces comedies, ces requetes, ces intercessions. Yoyant que le d61ai donne aux religieuses 6tait expire, M. de P6refixe se rendit a Port-Royal. II avertit la la communaut6 qu'il 6tait temps de signer le formulaire et qu'il allait interroger chaque religieuse pour lui demander son adhesion, apres quoi il aviserait a prendre les ^mesures

i. Saiute-Beuve, Port-Royal, (. LV, p. 20o.

que sa conscience lui dicterait. Pendant cet interrogatoire, les religieuses e"taient rassemblees pres du parloir, dans la chambre de la mere Agnes, et se demandaient avec anxi6t6 ce qu'allait faire Farcheveque. Pour le savoir elles eurent recours, selon leur habitude, aux sorts. Dans cet effroi et cette attente, dit la relation, la mere Agnes ayant ouverfc le Nouveau-Testament, elle trouva a 1'ouverture du livre ces paroles : Hsec est hora, vestra et potestas tenebrarum (c'est ici votre heure et la puissance des tenebres) ; ce qui nous confirma dans la pense"e que notre heure 6tait venue de souffrir, et que nous ne devions plus penser a autre chose qu'a nous y disposer. Encourag6es par ce sort, les religieuses perse>erent toutes dans leur refus de signer. Saintement et justement indign6, rarcheveque re"unit line seconde fois la communaute' et parla ainsi :

Si jamais homme du monde a eu sujet d' avoir le coeur outre de douleur, je puis dire que c'est moi, qui ai plus de sujet que personne de 1'avoir outre et penetre, apres vous avoir trouvees toutes dans 1'opiniatrete, la desobeissance et la rebellion, preferant par orgueil vos sentiments a ceux de vos superieurs, et ne voulant point vous rendre a leurs avertissements et a leurs remontrances. G'est pourquoi je vous declare aujourd'hui rebelles et desobeissantes a 1'Eglise et a votre archeveque, et comme telles je vous declare que je vous juge iacapables de la frequentation et de la participation des sacrements. Je vous defends de vous en approcher comme en etant indignes a cause de votre opiniatrete et de votre desobeissance, et ayant merite d'etre punies et separees de toutes les choses saintes. Je viendrai au premier jour pour y mettre ordre, selon que Dieu et ina conscience m'y obligent.

Loin de se soumetre enfin, les religieuses se recrierent et protesterent aussit6t et toutes ensemble. Au milieu d'une confusion inexprimable ce cri se fit entendre : // y a au del un autre juge. M. de P6refixe essaya vainement de leur imposer silence. Ge fut alors, 6 crime irremissible aux yeux de tout bon jans6niste! qu'il se serait Iaiss6 aller jusqu'a appeler 1'abbesse, la venerable mere de Ligny, petite pimb&che.

Au moment ou il sortait, il rencontra madame de G-uemen^, Tune des protectrices des revoltees, et il lui dit : Elles sont pures comme des anges, et orgueilleuses comme des demons. Ge jugement est reste celui de 1'impartiale histoire.

Tandis que I'archev&que s'61oignait, la communaute' se reunissait en chapitre et redigeait une protestation centre la defense de participer aux sacrements. Que Dieu soit juge entre lui et nous, y disaient-elles, renouvelant le mot de Pascal et celui de tous les Mretiques qui se placent au-dessus de I'autorit6 de 1'Eglise enseignante : J'en appelle a votre tribunal, 6 Seigneur Jesus !

M. dePerSnxer&solutd'enlever de Port-Royal les religieuses les plus rcalcitrantes, de les placer dans d'autres communaute"s religieuses, et de confier la 'direction du monastere jans6niste aux humbles fllles de la Visitation Sainte-Marie. Le 26 aotit il accomplit son dessein. Cette journee est rested celebre dans les relations oft, en racontant les evenements qui la remplirent, on ue manque pas d'eVoquer tous les souvenirs de la Passion. Ge jour la done, sur les deux heures de 1'apresmidi, 1'archeveque (c'est le grand pretre Ga'iplie) arriva accompagne" de son grand vicaire, de 1'official, de ses aumoniers et secretaire, du lieutenant civil (c'est Ponce-Pilate), du pre"vot de Tile, du chevalier du Guet, de Quatre commissaires, et d'une troupe d'exempts et d'archers (ce sont les soldats du Pre"toire). Ges puissances de te'nebres 6taient attenclues, Des le matin, M. d'Andilly 6tait venu au parloir et avait prevenu les religieuses. Un saint enthousiasme, 1'enthousiasme du martyre, s'empara de toute la communaute. Le v6ne>able vieillard r6citait avec sa sceur ce verset du Ps. CXYII : Void le jour qu'a fait le Seigneur : rejouissons-nous, et soyons pleines d'allegressc. Une religieuse s'ecriait : Que cela est beau ! notre humiliation est a son comble ! 1'admirable chose ! Gependant les archers et les exempts se rangeaient dans la cour du dehors, le mousquet sur l'6paule, comme aurait fait une armee, et 1'archeveque allait d'abord a 1'eglise avec les ecclesiastiques et des dames qu'il avait amenees pour conduire dans des maisons etrangeres celles qui etaient les gardes fideles et le tresor de Port-Royal. Le prelat ordonna a la communaute' d'aller au chapitre. Quand les religieuses furent rassemblees, M. de Perefixe leur parla de la patience dont il avait use envers elles, leur ayant donne deux mois entiers clepuis la publication de son mandementpour souscrire le Formulaire. II les prit a t6moins qu'il les avait traitdes avec toute sorte de bonte', ct plutot en les priant qu'en les commandant, lui qui

6tait leur archeveque et leur supe>ieur ; il les assura qu'il avait e"prouv6une grande peine, lorsque voyantleur opinidtret6, il les avait privies des sacrements ; enfin il leur rappela qu'il leur avait promis, si elles n'obeissaient pas, de revenir dans peu pour 6ter celles qu'il jugerait convenable. Puis elevant la voix, il leur dit :

G'est aujourd'hui, mes cheres sceurs, que je viens executer ce dessein; voici celles que je pretends oter, qu'elles ecoutent s'il leur plait attentivement : La mere Madeleine de Sainte-Agnes, la mere Catherine Agnes de Saint-Paul, la sceur Angelique-Therese, qui ira avec sa tante, la mere Agnes etant infirme, et sachant qu'elle a grand besoin de la sceur Angelique-Therese, je lui veux donner cette consolation ; la mere Marie-Dorothee de 1'Incarnation ; la sosur Marguerite-Gertrude ; la so3ur Marie de Sainte-Claire ; la sosur Angelique de Saint- Jean ; la soaur Agnes de la Mere de Dieu ; la sosur Madeleine de Sainte- Candide ; la sceur Anne de Sainte-Eugenie et la soaur Helene de Sainte- Agnes, auxquelles j'ordonne de se retirer et de demeurer dans les maisons ou on les conduira jusqu'a nouvel ordre.

Aussit6t que 1' archeveque eut achev6 de parler, la mere Abbesse lui dit : Monseigneur, nous nous croyons obligees en conscience d'appeler de cette violence, et de protester, comme nous protestons pre"sentement, de nullite" et de tout ce que Ton nous fait et qu'on nous pourra faire. La communaute se joignit a 1'abbesse en criant tout d'une voix : Nous en appelons, Monseigneur, nous protestons, nous protestons. En meme temps toutes les religieuses se jettent aux pieds de I'archev6que, et dans un tumulte indescriptible, tantot suppliantes et tantot hautaines, Iuidemandentmis6ricorde, le prient de ne pas les rendre orphelines, et s'ecrient : G'est donner la mort a la mere Agnes, c'est mettre le poignard dans son sein; Dieu jugera au jour clujugement celui que vous portez centre nous. Elles se relevent : celles qui restent embrassent celles qui sont d^signees pour quitter Port-Royal et leur disent le dernier adieu, comme si elles ne devaient plus les revoir. M. de Pe"re"fixe ne se laissa pas 6mouvoir par ces protestations, ces cris et ces sanglots. II fit sortir du chapitre les soaurs qu'il avait nomm6es. Ges malheureuses victiraes furent s'offrir dans Teglise, ou elles demeurerent en priere. On les appela bientdt pour les emmener. M. d'Andilly se trouva a la sortie des religieuses, dit M. Sainte-Beuve, comrne il s'etait trouve a

I'entr6e de 1'archeveque. Ce furent de sa part de nouvelles scenes. II regut et conduisit successivement au carrosse sa soeur, la venerable mere Agnes, qui infirme, pouvait a peine y monter, puis ses trois propres filles. A celles-ci il donna tour a tour sa ben6dietion, et les faisant entrer dans I'Sglise, il les conduisit chacune par la main sur les mar ches du balustre comme pous les offrir a Dieu une seconde fois. II donna la main egalement a toutes les meres efc soeurs jusqu'a ce qu'elles fussent en carrosse, remplissant ainsi son devoir d'ami, de patron exterieur, de vieillard courtois et pieux et qui ne ha'issaitpas le dramatique (1).

Le dramatique atteignit le plus liaut degre du pathetique lorsque la mere Eugenie de Fontaine et cinq de ses filles arriverent de la Visitation a Port-Royal. Sitdt que les religieuses les virent, et comme elles 6 taient encore sur le pas de la porte, elles protesterent et fcoutes se porterent pour appelantes. En vain 1'archeveque leur d6peignit les vertus et les qualit6s de leur nouvelle supe>ieure : elles ne r6pondirent qu'en protestant encore de nullite. Durant le discours de M. de Per6fixe, et des que son nom eut etc" prononce, la mere Eugenie setint prosterne"e, et les cinq autres religieuses furent aussi touj ours a genoux, les mains jointes, et leur voile baiss6 avec un geste Men compost. Gette attitude humiliee, devant un superieur qui apres tout n'dtait qu'un homme, dit M. Sainte-Beuve, choquait 1'esprit plus libre des filles de Port-Royal. Elle choque aussi 1'esprit plus libre encore de M. Sainte-Beuve. Saint Frangois-Xavier, ecrivant a genoux a son superieur, saint Ignacede Loyola, est aussi pour lui un grand sujet de scandale. II oublie que le tort des filles de Port-Royal etait precisement dene voir que 1'liomme dans 1'arcb.eveque de Paris. La mere Eug6nie voyait en lui le representant autorise de Jesus-Christ, comme saint Frangois-Xavier le voyait dans son superieur, et c'etait devant Gelui au nom duquel tout genou doit flechir que s'inclinent ces saints personnages, et non pas devant un simple mortel. D'ailleurs pourquoi se montrer si susceptibles ? M. Sainte-Beuve n'a-t-il pas vu, sans sortir du cloitre de Port- Royal, les fils et les filles de saint-Cyran prosternes devant ce souverain directeur et ses successeurs non moins souverains et r6v6r6s ? Et lui-meme, ne le trouve-t-on pas, dans les lettres

\. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. iv, p. 210.

a la princesse, mettant, avec un geste bien compost, I'hommage cle son tendre et respectueux attachement aux pieds do Notre- Dame de Sainte-Gratien ?

Une singuliere esp6rance soutenait ces religieuses enrevolte, Elles s'attendaient a quelque grand coup cle la Providence, qui aurait desarm6 leurs persecuteurs et dissipe I'armee d'Achab. Helas ! la Providence ne repondit pas a cette attente. La mere Agnes, le jour meme de la separation, ecrivait a son frere 1'eveque d'Angers que 1'esperance qu'elle avait presque toujours eue que Dieu ferait quelque chose d'extraordinaire en leur faveur avait 6te contraire au dessein qu'il faisait paraitre maintenant de les vouloir abandonner. Quelques jours apres, madame de Longueville , parlant a madame de Sable de 1'indigne traitement fait a leurs saintes amies, disait : ... Je crois M. Thomas bien penaud de n'avoir point eu de miracle a son secours ; pour moi, je suis un peu comme lui, car je ne puis croire que Dieu n'en fasse pas pourlapunitiond'untel exces... Dieu n'intervint pas; cette voix sainte et terrible qui eionne la nature ne se fit pas entendre. L'archeveque consomma son osuvre: il installa la mere Eugenie comme supe>ieure, et M. Chamillard comme confesseuretdirecteur. II exhorta encore les religieuses a 1'obeissance, leur promit de venir les voir souvent et se retira. Nous avons suivi dans ce recit la relation de la soeur Saint-Alexis d'Hecancour de Charmont, qui se termine par ce post-scrip turn :

Et afm que la presents relation, qui contient notre appel et protes= tation, puisse nous servir, et a nos meres et sceurs sorties, en temps et lieu ; nous 1'avons relu et signe dans notre monastere de Paris le 27 jour d'aout 1664.

Ayant appris par voie certaine que le dessein cle Monseigneur est de pousser les choses a 1'extremite et d'en relever encore plusieurs de nous, a ces causes, ne sachant pas si nous serons en etat ni de dresser de proces-verbal, ni de protester et d'appeler de cette violence, toutes ou partie de nous etant enlevees ; nous joignons ces lignes a nos actes de protestations precedentes, pour protester, appeler, ou opposer contre toutes les autres violences que nous jugeons bien qui suivront. Signe de cinquante-quatre religieuses.

Ges appelantes et opposantes eiaient menees par les scaurs Eustoquie cle Bregy et Christine Briquet, deux heroines dont

M. Sainte-Beuve a trac6 un piquant portrait (1). En voici quelques traits : La soeur Eustoquie contribua plus que personne maintenir le parti des recalcitrantes..0n a une quantite" d'ecrits d'elle a cette date ; elle se plaisait a raconter plume en main ses conversations soit avec M. Chamillard, soit avec Parcbeveque, soit avec sa mere. Ces conversations 6crites sentent une lectrice des romans de mademoiselle Scud6ry bien plus qu'une eleve de la mere Angelique. La mere de la soeur Eustoquie, madame de Br6gy, 6tait une pr6cieuse qualified. On a d'elle quelques lettres et pieces galantes imprimees. La fille avait lu Jans6nius dans le texte latin et citait les conciles ; la mere possSdait I'Astree et les Arrets des Gours d'amour : il devait etre curieux de les voir aux prises et bee a bee, comme dit Benserade. La fille avait beau jeu & relever la mere ; mais elle avait tort de parler d'elle sans aucun respect... Un jour que la comtesse de Brgy et 1'archeveque se trouverent ensemble au parloir, Fentretien avec la sosur Eustoquie dura une heure et demie ; celle-ci soutint d'un ton de docteur, et avec une intrepidit6 encore plus impertinente qu'a 1' ordinaire, 1'ifflpossibilit6 pour elle d'en venir jamais & la signature, quand m6me tout le monde, et meme M. Arnauld cederait : sur quoi sa mere impatientee dit ce joli mot : J'ai une fille qui ne r eleve que de Dieu et de son epee. L'arcaevSque y applaudit fort, et 1'entretien s'animant de plus en plus, la soeur Eustoquie acbeva de s'y dessiner en docte heroine, en chevaliere de la Grace. On avait precis6ment ce jour-15. oula veille, arrete & Port-Royal et conduit a la Bastille M. Akakia, qui etait un tres-honnSte et tres-utile homme d'affaires des religieuses. La sosur Eustoquie 6tait outree de cette arrestation de M. Akakia et elle le laissa trop voir h son ton ; ce qui fit que sa mere, allant au fond de la pens6e qu'elle connaissait bien, dit au prelat : Voyez-vous, Monsieur ! cette creature me mettrait bien en pieces pour conserver en son entier le soulier de M. Akakia, de M. Arnauld, de Monsieur et Madame la jans6niste... w Madame de Br6gy avait grand'raison en jugeant ainsi. L'archeveque, en sortant, dit devant les autres religieuses : Jamais il ne s'est vu un orgueil semblable a celui de cette creature sous le ciel. Elle demeure dans son froid, sans s'emou-

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