‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 190 sur 217 · Sainte-Beuve, Port-Royal, t. rv, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Port-Royal, t. rv, p

2. Le saint eveque d'Aleth leur ecrivait : qu'une telle mort est prtcieusp, devanl Dieu !

mortes de leurs commissions pour 1'autre monde et mettaient dans leurs mains une requete ou procuration signers de toutes. A ces remits, le coeur se souleve de piti6 et d'horreur. On n'a que des larmes pour ces filles pures comme des anges, que 1'orgueil a perdues et qui auraient 6te" une des plus belles parures de 1'Epouse de J.-G., si I'humilitS avait guid6 leur vertu dans les sentiers si doux de 1'obeissance. Mais on n'a que de 1'indignation pour les mis^rables docteurs qui les egarerent et les perdirent. Malgr6 toutes les fleurs dont ils couvrent le cercueil de leurs victimes, malgr6 les apotheoses qu'ils leur dcernent, on ne peut songer, sans une profonde tristesse, aux angoisses muettes de ces ames aux prises avee 1'agonie, a leurs doules d6chirants, aux horreurs des sombres perspectives qui s'offraient a elles, du c6t6 de I'6ternit6. Les Relations nous patient en vain de la se>6nit6 des saints et des saintes de Port- Royal en face de la mort. Elles mentent. Les levres refroidies d'un Jans6niste expirant ne connurent jamais 1'angelique sourire des vrais enfants de 1'Eglise catholique, qui s'endorment, absouts et confiants, sur le sein de cette tendre Mere.

Les Messieurs, on le pense bien, ne se contentaient pas de gemir en silence, tandis que les fideles servantes de Jesus-Christ 6taient si horriblement pers6cut6es. Ils ne se contenterent pas de fortifier par leurs leltres, leurs traites, leurs extraits des Peres ces vierges-martyres de la Grace ; ils de"noncerent au monde les marques sanglantes de la colere de M. de Paris, les effets de la persecution de M. de Chainillard, qui ruinait de fond en comble un des plus saints et des plus reguliers monasteres de France. Arnauld et Nicole 6crivirent quatre Apologies pour les religieuses de Port-Royal; Le Roy, abb6 de Hautefontaine, langa sa Lettre sur la Constance et le courage qiCon doit avoir pour In verite, avec les sentiments de saint Bernard sur Vobeissance qu'on est oblige de rendre aux superieurs et sur le discernement qu'on doit faire de ce qu'ils commandent. D'apres I'abb6 de Hautefontaine, le Pape, 1'archeveque de Paris, les Eveques orthodoxes, le Roi, la Reinemere et tous ceux qui travaillaient a d^truire le jans6nisme 6taient des tyrans, des bourreaux, les successeurs de N6ron, de Diocl6tien, de Julien FApostat; les jansenistes 6taient des martyrs, eux, dit le P. Rapin, qui eurent un si grand soin de leur conservation et ne perdirent pas un poil de leur barbe

pendant la pretendue persecution dont ils faisaient alors de si sanglantes descriptions.

Pendant que les plumes d*or du parti vouaient ainsi a 1'execration des siecles futurs les tyrans de la foi augustinienne, les saints 6v&ques protestaient centre la conduite de 1'archeveque de Paris et s'opposaient de toute leur force a la signature du formulaire dans leur diocese. Parmi ces saints prelats nous ne trouvons pas le celebre M. Godeau, le nain de la princesse Julie, le panegyriste de Petrus Aurelius, 1'ami de M. d'Andilly. II s'etait hate de signer. Neanmoins, il compatissait de loin aux tribulations de Port-Royal. Un beau Mandedement aurait Men mieux fait 1'affaire de nos Messieurs. II me semble, lui ecrivait d'Andilly, qu'il ne suffit pas, dans une telle rencontre, d'avoir une charite episcopate, mais qu'il faut y joindre la vigueur et la g6n6rosite de ces grands eveques des premiers siecles, en portant en faveur de la v6rite et de la justice la parole de Dieu devant les rois et devant les princes pour les detromper... Les plus celebres des eveques, qui portaient alors la parole en faveur de la v6rite devant les rois et les princes, etaient Henri Arnauld, d' Angers, Buzanval, de Beauvais, Gaulet, de Pamiers, Pavilion, d'Aleth. Pavilion est reste le plus illustre d'entre ces illustres. Quand avait paru, en 1664, la Declaration du Roi pour ordonner la signature pure et simple du formulaire, il d6fendit a ses pretres de signer sous peine d'excommunication ipso facto, et il ecrivait a Louis XIV pour lui exposer les motifs qu'il avait de ne pas se soumettre a la Declaration royale. Oubliant -que 1'Assemble'e du clerge et le roi ne faisaient qu'ordonner d'obeir aux ordres du Chef visible de FEglise, il eslimait qu'ils avaient outrepasse leurs droits en imposant leurs d6crets aux eveques , seuls juges de la doctrine. II assurait au roi qu'il n'y avait point de jans6nistes :

La Declaration, Sire, suppose qu'il y a dans votre royaume une h6resie jans6nienne qui fait de grands progres, qui est capable de corrompre la foi et la religion de vos sujets et de causer des troubles dans vos Etats. Neanmoins il n'y a rien de si vrai que c'est une pure supposition. Cette lettre fut defer6e au Parlement. L'avocat-general, M. Talon, blama vivement M. d'Aleth.

Les Messieurs se haterent de mettre leur eloquence au service de M. Pavilion. Un M. Varet, homme d'un grand

merite, rfuta le plaidoyer de I'avocat-ge'ne'raL On offrit cet ouvrage a notre saint evSque pour 1'adresser en son nom a rAssembiee du clerge". Mais la modestie de M. d'Aleth, qui ri eta-it pas encore fait aux pratiques jansenistes^ ne lui permit pas d 'adopter un e"crit auquel il n'avait nulle part (1).

Louis XIV, pour enlever tout pr6texte aux recalcitrants, qui, comme M. d'Aleth, pretendaient que les Assemblies ge"ne>ales du clerg6 ne pouvaient les obliger a signer, pria le Pape d'envoyer lui-meme aux prelats un formulaire avec un commandement expres de le signer. Alexandre VII rpondit aux desirs du roi par une Bulle ou il ordonnait la signature immediate de ce nouveau formulaire :

Je soussigne me soumets a la constitution apostolique d'Innocent X, Souverain Pontife, du 31 jour de mai 1653, et a celle d'Alexandre VII, son successeur, du 16 octobre 1656, et rejette et condamne sincerement les cinq propositions extraites du livre de Cornelius Jansenius intitule Augustinus, dans le propre sens du meme auteur, comme le Siege apostolique les a conclamnees par les memes constitutions. Je le jure ainsi. Que Dieu me soit en aide et les saints Evangiles.

Ce n'e"tait plus le roi ou 1'assemble'e, c'etait le Souverain Pontife qui parlait. M. Pavilion n'avait plus qu'a s'incliner. Les Messieurs comprirent de quel poids la conduite d'un pr61at, dont la reputation de saintet6 etait considerable, allait peser dans la destinee de leur cause. Son exemple, s'il se soumettait, ne manquerait pas d'entrainer tout P6piscopat ; s'il r^sistait au contraire, tout etait gagne. II faut lire dans la Vie de M. Pavilion comment les jans6nistes surent prevenir 1'evSque d'Aleth et 1'entourer de leurs conseils, malgre les sages avertissements que d'autres amis, plus 6clair6s et plus desint6ress6s, ne lui mnagerent pas. Quelques-uns des Messieurs auraient voulu qu'il r6sistat ouvertement a la Bulle scandaleuse d'Alexandre VII. Toutefois, a condition que M. d'Aleth mettrait la yrdce eflicace a convert, ces outranciers se rallierent a 1'avis de Nicole qui conseilla un mandement explicatif. M. Pavillon composa ce mandement qui maintenait la distinction du fait et du droit. On le revit a Paris, on 1'approuva et des son apparition, il s'en fit une prodigieuse distribution.

i. Tie de M. PaviUon.

Les trois satellites de l'6veque d'Aleth, Henri Arnauld, Buzanval, Gaulet, publierent des mandements analogues : 1'arche sainte de la grace 6tait sauvee. Mais le roi fit casser, par un arret du Gonseil, ces ordonnances qui ne permettaient la signature que moyennant raisonnement et distinction du fait et du droit, et le pape nomma une commission de neuf prelats pour juger les quatre e"veques rebelles.

La mort d' Alexandre VII suspendit cette procedure ; son successeur, C16ment IX, la reprit avec vigueur. Port-Royal e"tait constern6. Dans le cercle de madame de Sable", a I'hotel de Longueville, a celui de Nevers, on gemissait amerement sur la persecution dont les quatre plus saints 6veques de 1'Eglise 6taient 1'objet. La duchesse de Longueville rSsolut de les arracher a la condamnation qui les attendait. G'etait une bataille a gagner ; elle fit appel a ces champions, c'est ainsi qu'on nommait les 6vques que les cajoleries de la duchesse avaient enr616s dans les rangs des disciples de saint Augustin. Dix-neuf prelals entrerent dans les vues de madame de Longueville et prirent la defense des 6v6ques accuses. L'archeveque de Sens, M. de Gondrin, que nous connaissons, 6tait a leur te"te. Us 6erivirent au pape qu'ils pensaient comme MM. d'Aleth, de Beauvais, d'Angers et de Pamiers. Us avaient cependant tous publi6 d6jk des mandements absolus et sans restriction ; ils avaient tous signe" et fait signer purement et simplement le formulaire. Et maintenant ils confessent qu'ils n'ont point d'autres sentiments que ceux des quatre accuses qui avaient d6clar6 qu'ils n'exigeaient pas la -cr6ance du fait. Ainsi leur lettre au Yicaire de J6sus-Ghrist renfermait un mensonge Evident, ou la signature du Formulaire n'avait 6te" pour eux qu'un d6guisement criminel. Menteurs, hypocrites et parjures, nous reconnaissons les grands chr6tiens de Port- Royal. Apres avoir 6crit au pape, ces prelats s'adresserent auroi et agiterent devant ses yeux l'6pouvantail de Finfaillibilit6 pontificale. Gette manoBuvre n'eut pas le succes qu'on en attendait. Un arret d6clara illicites les assemblies des 6v6ques conf6d6r6s et d6fendit d'imprimer, vendre et debitor leur lettre. Les tacticiens du parti virent que la resistance ouverte allait tout perdre. Nous sommes vingt qu'on n'a pas 6coute"s, avait dit M. de Gondrin a Le Tellier ; il y en aura bientot quarante qui se feront 6couter ! Eh bien! avait r6pondu le ministre, le roi fera le proces a. ces quarante 6veques, s'ils sont coupables, et

& vous le premier ! On revint aux id6es d'accommoderaent. Elles avaient autrefois 6choue ; n6anmoins on jugea avec raison qu'elles pourraient aboutir dans les circonstances pr6sentes. En effet, le secretaire d'Etat, M. de Lyonne, s'Stait charg6 de conduire les negotiations. II les entama et les poursuivit fort habilement et fort secretement, de peur que les j6suites ne traversassent ses desseins (1).

Messieurs de Port-Royal, mme 1'intraitable docteur Arnauld, se preterent avec empressement a toutes les finesses de la di- 4 plomatie. Seul, F6vque d'Aleth fit des difficult&s et faillit tout -i arrter par son ent6tement ; on finit par vaincre ses scrupules. I Le nonce Bargelli, qui devait la nonciature de Paris a M. de ! Lyonne, le seconda avec autant de zele que peu de clairvoyance. I II 6crivit au pape, apres en etre convenu avec les promoteurs I du projet d'accommodement, que les quatre 6ve"ques signe- I raient sincerement le Formulaire, a condition qu'ils ne seraient | pas obliges de rtracter leurs mandements. Clement IX accepta I cette condition et cbargea M. d'Estrees, 6veque de Laon, d'etre \ le m6diateur entre le Saint-Siege et les 6v6ques jans6nistes. k Geux-ci avaient deja pr6par6 une lettre de soumission pour le souverain pontife, et la lui envoyerent des qu'ils connurent ses i intentions conciliantes. Us lui disaient qu'ils avaient change ; de conduite dans la signature du Formulaire, qa'ils I'avaient

{ I. Le Tellier secondait le secretaire d'etat. II eut d'abord quelque peine a

.4 s'y resoudre ; mais son fils, son fils cheri, dont les recents triomphes

I en Sorbonne presageaient la gloire future, lemenapa de toute son indigna-

| lion, s'il ne se prelait k la manoauvre. Le pere intimide obeit. Ges menaces

/| insolentes et burlesques sont restees jusqu'a notre temps de tradition

I dans les families jansenistes. Nous intercalerons dans ces pages une polisson-

| nerie analogue a celle du fils de M. Le Tellier. Le pere, il est vrai, au lieu

| d'etre ministre de Louis XIV, est un simple baron par la grace (non gratuite)

I de Louis XVIII ; le fils, au lieu de porter le bonnet de docteur, qui de-

| mande une lete, est ceinl tout vulgairement de 1'echarpe municipale pour

| luquelle un venire sufiSt ; et il ne s'agit pas de faire piece au roi, au nonce,

I au pape, mais a un chetif cure. Nonobstant, rnon histoire bien que reduile a

| ces minces personnages, ne tranchera pas trop de ton et de couleur avee nos

| recits du grand si&ele ; car, a cole d'une venerable descendanle des Meres de

: | L'Eglise, on trouvera 1'Armande de Moliere portant le casque d'Armide et

I ne relevant, comme soaur Eustoquie, la fille intraitable de madame de Bregy,

| que de Dieu et de son epee. Reflexion faite, comme cette histoire est un

I peu longue, je me propose de la publier a part sous ce titre : Le prince

I Hubert, seigneur el maire de Charmagnac. Les lecteurs ne perdront rien

| pour attendre.

signe et [ait signer commo les autrcs eveques de France, a fin d'etre unis a eux dans ce point de discipline et de maniere d'o.gir, comme Us I'etaient dans la meme doctrine et les mdmes sentiments de respect envers le Saint-Siege apostolique. On ne pouvait mentir avec plus d'impudence. Les quatre deques signerentetfirent signer le Formulaire,il estjvrai,mais en accompagnant cette signature d'un proces-verbaldams lequel ils d6claraient: 1 nepas comprendre dans les sens condamne's des cinq propositions la doctrine de saint Thomas et de saint Augustin sur la grace efficace par elle-meme, n6cessaire a toutes les actions de la pie'te' chr6tienne ; 2 n'&tre tenus a l'6gard du fait renferm6 dans le Pormulaire qu'a une soumission de respect et de discipline, parce que 1'Eglise n'etait pas infaillible dans ces sortes de faits. On eut Men soin de tenir ces proces-verbaux caches avant que le pape eut r6pondu a la lettre et que la paix eut et6 proclame. Nous vous supplions au moins tres-humblement, crivait M. de Gondrin a l'6veque d'Aleth, de ne donner ni copie ni extrait de votre proces- verbal. Le pape r6pondit qu'il 6tait satisfait de la conduite des ev^ques. Sire, dit le nonce en remettant S, Louis XIV le bref de Gle'ment IX, c'est le rameau d'olivier et le signe de la paix. Toutefois, dit un historian janse"niste, on ne jugea pas a propos de communiquer ce Bref, parce qu'il contenait une faussete notoire, qui aurait oblig6 les quatre e>eques de publier leurs pruces-verbaua). On faisait dire au pape dans ce Bref que les quatre eveques s'claient soumis a la signature- pure et simple (1). Gette faussete notoire, que les quatre eveques avaient fort bien affirmed au souverain pontife, futtenuedans l'ombreafin de ne pas donner 1'eveil a ceux dont on avait surpris la bonne foi. Un Arret du Conseil fut publie pour mettre fin aux poursuites commencees centre les prelats et aux contestations religieuses. Ilportait que leroi avaitete informe" parun Bref que les eveques d'Aleth, de Farmers, d' Angers et de Beauvais avaient satisfait sa Saintete" parFobelssance qu'ils avaient rendue aux constitutions apostoliques, en signant eux-memes et en faisant signer sincerement dans leurs synodes le Formulaire d'Alexandre VTI ; qu'il ordonnait que les bulles et constitutions continueraient d'etre observees ; qu'il defendait a ses sujets de s'attaquer les uns les

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