Vie demessire Antoine Arnauld, t. 2, p
2. Madame de Saint-Loup, souvent nominee dans les Correspondances jansenistes, etait une des affiliees actives et considerables de ces Messieurs dans le faubourg Saint-Jacques. Ancienne amie du secretaire du cabinet, Langlade, on lit sur elle et Ton entrevoit d'etranges choses dans les memoires de Gourville. Gela a 1'air d'une mystification. Elle fit si bien qu'elle rattacha son ancien ami, tres-peu converli, a Port-Royal ; elle s'etait arrangee pour garder son empire sur lui, tout en se raccornmodant avec Dieu : elle lui tit faire quelque donation avant de mourir, et on lit dans les journaux manuscrits du monastere que, le mercredi 11 novembre 1680, on fit ; dans 1'eglise des Cbamps un service pour M. de Langlade, M. de Blancmenil, etc., toutes personnes decedees depuis peu, et a qui la Maison a de I' obligation. (Note de M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 4, p. 480.) Voila une etrange amie de la morale sdvdre.
justifie. En effet, d'apres lui, ces traducteurs voulaient faire lire la sainte Ecriture a la francaise (a la jans6niste), en faisant comprendre ce qui va au bon sens et au droit jugement de tons; ils voulaient r6aliser le rationabile obsequium vestrum de saint Paul, introduire une part de raison et de connaissance dans les livres jusqu'alors forme's du sanctuaire, diminuer, en le r6v6rant, le mysterieux et le merveilleux inherent a la c61ebration du culte ; ils avaient entrepris sur une grande 6chelle la divulgation gallicane et tres-chre'tienne de l'e>angile, des 6pitres, de toute 1'ordonnance du culte ; ils tendaient k faire un public chrelien a la francaise. Ge n'etait done pas ces traductions, ces explications en elles-m6mes que Rome condamnait, c'6tait 1'esprit gallican et jans6niste dans lequel elles etaient faites et le but schismatique qu'on y poursuivait. Des cb.r6tiens k la franchise, formed par Port-Royal, n'auraient pas ressemble beaucoup & des catboliques ; ils se seraient facilement et fraternellement confondus avec les Chretiens a la frangaise formes par Calvin. Parfois, raconte M. Sainte-Beuve, dans une bibliotbeque de campagne, dans quelque vieille gentilbommiere dont les seigneurs, autrefois calvinistes, ne se convertirent que tard et apres la revocation du fameux Edit, on trouve sur les rayons poudreux, en reliure sombre, ces suites d'excellents livres d'extraction jans^niste, les Instructions chreticnnesde Singlin, YAnnee chreUenne deLe Tourneux, la Doctrine chretienne d& M6senguy; ces bons gentilshommes, convertis un peu a leur corps defendant, ne prenaient lavoie catbolique que par le sentier qui les cotoyait du moins de plus pres. Pourquoi done s'6tonner que la vigilance des pasteurs de 1'Eglise ait redress6ces sentiers? Malbeureusementce n'est pas seulementdans quelque vieille gentilbommiere qu'on trouve encore ces suites d'excellents livres ; elles ornent trop souvent les bibliotheques des grands seminaires; les sermonnaires jans6nistes surtout y abondent, et les Sieves qui ont peu de gout pour le travail personnel, y puisent les flots tiedes et incolores d'une eloquence ennuyeuse et les erreurs d'une tbSologie k la fran- Qaise. Aussi nous avons entendu dans une des plus belles cathedrales de France, un jeune vicaire offrir Pascal et Arnauld a 1'admiration de ses auditeurs et faire l'61oge des grands chretiens de Port-Royal. Ce pr6dicateur naif avait certainement lu Le Tourneux ou au moins Sainte-Beuve.
M. Mallet avait done raison de denoncer les traductions jan-
s6nistes. Des Tapparition de son livre, Arnauld, encore en Prance, avait compose" une Defense du Nouveau Testament ; la peur de la Bastille I'empScha de la publier alors. L'exil lui rendit la libert et le courage. Des amis de Paris lui 6crivirent pour lui donner des conseils de prudence. Les plus mod6r6s 1'exhortaient a garder le silence ; il leur r6pondit :
Ghacun n'a plus qu'a se reposer, si tout le monde est de cette humeur qu'on ne veuille plus rien risquer du tout ; et je ne vois pas, cela etant, pourquoi on criaille tant contre M. Nicole. C'est-a-dire que chacun veut bien craindre pour ce qu'il lui plait, et en me'me temps se croit en droit de declamer contre la crainte des autres. Est-ce que quatre ans d'une fausse paix nous out mis au meme etat que les Hollandais, qui, ayant ete autrefois si braves, se trouverent si laches an commencement de cette derniere guerre ?
D'autres 1'engageaient a garder au moms Fanonyme. Je ne suis pas capable de cette Iacbet6, -leur r6pliquait le fier docteur. II y avait enfin de ces amis qui le priaient de s'accommoder davantage a la delicatesse du siecle dans sa maniere d'6crire, de supprimer les gros mots, d'adoucir certaines expressions par trop dures qui lui 6taient familieres. II 6crivit au pere Quesnel, qui lui avait fait part de ce d6sir :
Je vous dirai que mon ouvrage devait avoir deux volumes, ils doivent etre contents pour le premier, parce qu'on y a fait tout ce qu'ils desirent; M. Nicole 1'ayant relu tout entier dans la meme vue qu'ils ont, et en ayant ote toutes les duretes... Mais j'avoue que je n'ai pas tant epargne M. Mallet dans le second volume...
Arnauld ne se contenta pas de cette r^ponse ; il tenait a sa maniere d'ecrire nerveuse (1), et il publia une Dissertation pour la justification de certains termes que le monde estime durs.
Gependant 1'inflexible et rigide de7enseur des saintes Ventures n'oubliait pas, pour assurer le succes de son livre, les petites precautions. II voulait qu'on en distribuat beaucoup d'exemplaires en cadeau : Mes raisons sont que des livres donn6s sont toujours bien regus ; que ceux a qui on les a
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donn6s les font valoir; que comme ce sont pour la plupart des personnes de qualitS, cela donne tout d'un coup une grande reputation a un livre.
Des 1'apparition de 1'ouvrage, les mode're's, les timides, les delicats du parti se re"unirent dans une commune et bruyante admiration. Ce qu'ils auraient pu surtout admirer, c'est la modestie de 1'auteur. Gomme to uj ours, Arnauld met toutes les gloires de son c&te" et toutes les hontes du c6t6 de son 'adversaire ; 6coutez ce passage final :
... II faut qu'il y ait un etrange renversement dans les choses de ce monde, puisque nous voyons ceux que Ton peut dire certainement avoir reodu quelque service a 1'figlise, etre persecutes, maltraites, calomnies, opprimes sous le faux nom d'une secte imaginaire, et osant a 'yeine se defendre contre les plus injustes et les plus outrageuses accusations, et ceux au contraire qui deshonorent 1'Eglise par leurs ignorances et par leurs emportements, comme a fait M. Mallet, e"tre en honneur et en credit...
Dans cette conclusion, Arnauld, qui avait quitte" Bruxelles pourvisiter laHollande, en compagnie de mademoiselle Vocler, son guide et son interprete, remerciait Dieu de lui avoir fait trouver des peres et dss meres, des freres et des sosurs. Seigneur, disait-il, vous leur inspires une charite" si tendre enters ceux qu'ils- regardent comme souffrant quelque chose pour la ve'rite, et une si grande application d supple'er a tous leurs besoins, que, par une bonte" toute singuliere, vous changez les croios memes que vous leur imposez en douceur et en consolation. Les soeurs et les freres ne manquaient pas. Je crois, 6crivait Richard Simon, en 1692, que de tous les ecc!6siastiques qui sont dans la Hollande, ou il y en a un grand nombre, il n'y en a pas un qui ne soit jans6niste, si vous en exceptez les J6suites. Clement XI suspendit, en 1702, 1'6v6que de ce elerge" Ii6retique, M. Godde. L'6v6que refusa de reconnaitre I'autorit6 du souverain pontife, et le chapitre d'Utreclit consomma la separation en donnant un successeur au prelat mort dans sa rebellion. Les jans6nistes de la Holiande se d6corent du titre d'anciens catholiques romains. Les vieux catholiques de 1870 se h^terent de rattacher leur antiquit6 au schisme hollandais. Apres en avoir adopts 1'esprit et les doctrines, ils se reudaient justice en en
prenant le nom. Voila era le jansenisme aurait conduit le clerg6 frangais, si au xvn siecle la puissance s6culiere n'etlt alors arrete son triomphe. Heureusement la Providence avait place sur le trone un roi pour qui 1'unite de la nation etait le premier des dogmes politiques, et qui comprit que, admettre les principes de Saint-Cyran dans le regime del'Eglise, c'6tait briser les plus forts liens dufaisceau. A la fin duxvm siecle, le jansenisme crut un instant pouvoir enfm etablir le schisme auquel il avait pr6par6 les esprits avec autant de perseverance que de succes. Mais Dieu permit que lacomtitutioncivile dueler ge fut le signal des fureurs de la Revolution. Les martyrs furent plus nombreux que les apostats, et le sang des uns expia le crime des autres. Cependant, bien que la tempete ait emporte son fruit, bien qu'elle ait abattu son tronc, elle n'a point derating entierement le jansenisme. De loin en loin ces racines cach^es poussent quelques tiges nouvelles ; elles voudraient devenir arbres ; elles n'auront jamais, pour cela, assez de seve ni assez detemps. La serpe vigilante du chef de 1'Eglise ne manque pas de les atleindre des leur naissance. Les brouillards scientifiques et les persecutions religieuses des pays du Nord peuvent bien leur permettre un developpement epbemere et chetif ; elles ne sauraient croitre en France, au milieu des splendeurs de ce mouvement d'ob6issance et d'amour qui nous emporte vers le Saint-Siege, centre d'unite ou convergent tous les peuples lorsqu'ils se laissent aller a 1'eian de 1'esprit catholique.
Louis XIV faillit cependant fournir aux Jansenistes unis aux Gallicans 1'occasion d'entrainer la France dans le schisme ou Utrecht allait tomber. Nous ne voulons pas raconter 1'histoire de la fameuse declaration de I'Assembiee du clerge de 1682, qui proclama en quatre articles I'independance des rois et de TEglise vis-a-vis du souverain pontife. Nous rappellerons seulement qu'Innocent XI, par ses lettres en forme de bref du 11 avril 1682, et Alexandre VIII, par sa bulle du 4 aout 1690, condamnerent les actes de cette Assemble ; que les 6veques temoignerent a Innocent XII leurs profonds regrets de ce qui s'6tait passe, et que Louis XIV lui ecrivit une lettre tres-respectueuse pour lui annoncer qu'il rapportait ses ordres relatifs a 1'execution de la Declaration. Le genie catholique du plus catholiquedes rois, un moment obscurci par les fumeesde 1'orgueil froiss, reparaissait dans tout son eclat. Arnauld. en fut vive-
ment centrist^. II mit tout en ceuvre pour empecher que le pape fl6trit les quatre articles et que le roi c6dat. A Rome, il faisait valoir la celebre raison de I'inopportunite. II 6crivait h M. du Yaucel, agent du parti aupres du Saint-Siege :
Je ne puis m'empecher de vous dire encore que ce serait un mauvais conscil que Ton donnerait a Sa Saiotete si on la portait a condaraner d'erreur les trois articles touchant la puissance de deposer les rois, 1'infaillibilite, la superiorite du concile general... Cela produira un grand nombre d'ecrits de part et d'autre dont 1'efFet sera de donner de grands avantages aux heretiques pour rendre oclieuse I'Eglise romaine, de mettre un obstacle a la conversion des protestants, et d'etre 1'occasion d'une persecution plus cruelle centre les pauvres catholiques d'Angleterre (1)...
II y a plusieurs maximes, qui sont fort autorisees dans la cour de Rome, que je ne saurais approuver, parce qu'elles ne me paraissent conformes ni a 1'Ecriture, iii a la tradition. Et je suis meme persuade que ceux qui temoignent tant d'empressement de les etablir nuisent plus au Saint-Siege qu'ils ne lui servent, et qu'ils mettent par la un grand obstacle a la conversion des heretiques, et a reformer la plaie du schisme qui a enleve tant de peuples a TEglise. On sent moins cela a Rome, parce qu'on n'y a point d'heretiques a combattre, mais en France, dans les Pais-Bas, et dans 1'AUemagne, ou les habiles gens ont souvent a disputer contre eux, ou de vive voix ou par eerit, si on veut faire quelque fruit, il faut necessairement abandonner toutes ces maximes de theologiens de Rome (2)...
La condamnation des quatre articles pourrait a^ 7 oir ce mauvais effet d'embarrasser ceux qui travaillent a la conversion des heretiques (3)...
Arnauld, qui avait plus d'une corde a son arc, faisait valoir h Paris d'autres raisons. II 6crivait a Dordat, medecin de Louis XIY:
Ilfaudrait lui (auroi) faire coinprendre qu'a 1'egarddes quatre articles... il doit demeurer ferme a n'en rien relacher etoteraux Romains toute esperance qu'il en rabatte rien ; qu'il n'est point maitre de la doctrine de I'Eglise gallicane, et que ce n'est point une affaire qu'il puisse mettre en compromis...
Arnauld, dit un de ses historiens, trouvait que Rome avait grand tort de se plaindre de la Declaration, et encore plus de