Lettre dp Saiul-C'ynui ii M. d'Andilly
ou est montre en quclle cxtre'mite, ffiincipalement en temps cle paix, le sujet pourrait Stre oblige de conserver la vie. du Prince aux depens de la sienne. A la suite d'Ellies du Pin, M. Sainte-Beuve ne voit dans ce petit livre qu'untour de force, unjeu d'esprit, une gageure de rh6teur ; ainsi autrefois, ditil, Isocrate avait fait les eloges d'Helene et de Busiris ; le philosophe Favorin, celui de la fievre quarte, Syn6sius celui des t6tes chauves ; Agrippa ce!6brait 1'ane, Erasme la folie, le Berni la peste. Ges noms rappellent l'616gance du style, la verve de la satire, la grace et 1'enjouement de la pens6e, Toriginalit6 du trait, la finesse du paradoxe. Aussi, on est tout pret a blamer, avec M. Sainte-Beuve, les austeres censeurs qui ne purent pardonner au jeune Du Vergier de s'etre plac6 du premier coup en si brillante compagnie, et qui commenterent la Question royalte sans rire et d'un air d'horreur . D'ailleurs, pourquoi faire un crime d'un peehe litte"raire de jeunesse, meme lorsque la gloire ne 1'absout pas ? Un cousin de notre Du Vergier, M. Du Vergier de Hauranne, historien du gouvernement parlementaire, avait d6but6 dans les lettres par YArlequinjaloux et deux autres vaudevilles ou on ne vit pas m6me un tour de force. Ges grelots de la fantaisie satirique par lesquels il avait fet6 ses vingt ans, dont on retrouve 1'echo dans ses osuvres les plus s^rieuses et dans ses actes les moins suspects de jovialit6s (1), n'ont pas d6tourn6 I'Acad^mie franchise de lui ouvrir ses portes. Mais la lecture de la Question royalle dissipe un peu les dispositions bienveillantes qu'on avait pour son auteur. II n'y a rien dans ce livre qui porte a rire, et il y a bien quelque chose qui fait horreur. Arlequin jaloux devait <Hre plus plaisant que 1'Isocrate au xvii siecle. Eooutez :
... Si Dieu naturellement nous a faits tels que nous ne vivons qu'en la ruine de nous-memes, et que le tout de 1'homme ne subsiste que cependant que les parties principales s'alterent, se minent et s'entreminent, serait-ce merveille, s'il commandait a 1'une des parties par un commandement nouveau de defaire violemment son tout, vu qu'il ne subsiste que par sa defaite, et que ce commandement a deja ete donne aux parties de chaque individu elementaire a 1'encontre de leur tout... Mais comment peut-on douter de ce pouvoir de Dieu?...
1. Reponse de M. Guvillier-Fleury au discours de M. Du Vergier de Hauranne, prononce dans la seance du 29 fevrier 1872.
Au commandement que Dieu a donne de ne tuer point, n'est pas moins compris le meurtre de soi-meme, que celui du prochaia. Or il arrive des circonstances qui dormant droit a rhomrae de tuer son prochain ; il en pourra done arriver d'autres qui lui donneront pouvoir de se tuer soi-meme... Ce n'est pas de nous-memes, ni de notre propre autorite, que nous agirons centre nous-memes, et puisque cela doit se faire honnestement et avec une action de vertu, ce sera par 1'aveu et comme par Fenterinement de la raison. Et tout ainsi que la chose publique tient la place de Dieu, quand elle dispose de notre vie, la raison de 1'homme en cet endroit tiendra lieu de la raison de Dieu ; et comme 1'homme n'a Tetre qu'en vcrtu de i'etre de Dieu, elle aura le pouvoir de ce faire pour ce que Dieu le lui aura donne, et Dieu le lui aura donne pour ce qu'il lui a deja donne un rayon de la lumiere eternelle, afin de juger de 1'etat de ses actions qui, etant comme une parcelle d'un tout uniforme, opere par la meme forme que son tout, et he peiit uullement juger des choses conformement a son idee, qu'elles n'ayent autant ou plus de conformite a la premiere idee d'ou elles sont enoncees...
C'est avec cette profondeur de doctrine que Du Vergier 6tablit les principes suivants : Le manquement de propri6t6 surla vie n'empe'che point qu'on ne puisse se tuer soi-m6mei Car on voit tous les jours que la chose publique, qui n'a point d'autorit4 sur nos vies, les detruit avec autorit6 et sans reproche par le glaive de la justice. Je crois que sous les empereurs Neron et Tibere, les peres etaient obliges de se tuer eux-memes pour le Men de leurs families et de leurs enfants. Toutes choses sont pures et nettes a ceux qui le sont.
II r6duit a trente-quatre les cas dans lesquels un homme se peut tuer sans crime ; il indique la maniere de le faire par une prompts, 16gere et passagere douleur , comme par retention d'haleine, par la suffocation des eaiioc, par I'ouve-rture de la, veine, etc. S'il y a de 1'horreur a s'enferrer cle ses propres mains, dit-il, il y a des moyens plus doux qui ne tiennent pas tant de la cruaute. Le morceau soign6 de la Question royalle est F61oge de Socrate buvant la cigue : il commence ainsi :
a Le voulez-vous voir (riiommc de bien meurtrier de sa vie) en celui ou la raison scrnblait babiter comme en un temple materiel, mais plutot ou elle s'etait comnie incorporee pour rendre le corps aussi raisonnable que la raison...
II termine par ce compliment :
Et qu'eut fait cc persormage s'il eut vecu en une monarchic aussi policee que la notre ? N'eut-il pas cru que son obligation envers le monarque et son pa'is eut monte d'autant de degrez, s'il eut vu le surplus encore par le rnetne esprit prophetique par lequel il predit le jour de sa mort a son ami ?
M. Sainte-Beuve a oubli6 de nous signaler ce petit bout de 1'oreille du courtisan qui se montre ici. II a oublie encore, le delicat! de reproduire les passages que nous avons cit6s. II se contente d'assurer a ses lecteurs que tout 1'exces de M. de Saint-Cyran se r6duit en un pcu de fausse these subtile, en un brin de galimatias (1). En revanche, il leur apprend, car M. Sainte-Beuve aime ces petits details de bibliographie circonstanci6e, que le titre du premier feuillet de 1'ouvrage est simplement: Question royalle et so, decision.il aurait pu ajouter queldiQuestionroyatte n'aque soixante-cinqfeuillets. Onlit dans YHisloire du Janse'nisme que le livre de Du Vergier ne plut pas a la cour, parce qu'il ne traitait pas la question comme on 1'avait pose, et que le public le trouva detestable. Mais le P. Rapin commentait d'un air d'horreur et ne voyait pas le jeu d'esprit. S'il faut en croire M. Sainte-Beuve, le P. Cotton, au contraire, aurait fort applaudi le petit livre et se serait meme 6crie" que Tauteur m6ritait d'etre 6veque. Est-il bien sur que le confesseur duroi ait prononce cette parole sans rire? Quoi qu'il en soit, echec ou succes, 1'ambition du jeune casuiste etait 6veill6e : il lui donna carriere. Pour offrir a tout Paris une idee cette fois-ci incontestable de son rare savoir, il se prepara a soutenir contre tous venants la Somme entiere de saint Thomas dans une salle du couvent des Grands-Augustins du Pont-Neuf. Mais comme il n'6tait pas docteur, et que ce local d6pendait de TUniversit^, on lui lit defense la veille du jour ou, nouveau Pic de la Mirandole, il allait ouvrir ce brillant et formidable tournoi. II en eut la gloire sans en courir les perils.
Bertrand d'Erchaux 6tait tres-li6 avec Louis de la Roche posay, veque de Poitiers. II lui parlait souvent de Du Vergier, et a force de le lui vanter, dit le P. Rapin, il lui fit venir Fenvie d'avoir aupres de lui un si grand homme. Nous pensons qu'il faut placer a cette epoque de renommce naissante le premier voyage de Du Vergier a Poitiers. II quitta Paris en 161-1, un
l. Port-Royal, pur Suinte-Beuvt', !; I, p. ->7c : .
peu .avant JansSnius, qu'il avait place a litre de precepteur chez un conseiller a la Cour des aides. Ce ne fat pas pour devancer son ami a Bayonne, comme le raconteM. Sainte-Beuve. On lit en effet dans les Memoir es de Lancelot, que Richelieu, e"veque de LUQOH, connut Saint-Gyran chez M. de la Rocheposay, ou il venait souvent se divertir. II admira la vivacit6 de son esprit et de seslumieres (c'est Lancelot, disciple touj ours fidele ettoujours enthousiaste,qui parle),il y avait une] chose qu'il avait peine a digerer, qui 6tait son grand amour pour la solitude et pour les livres. Aussi quand il le vit parler du dessein qu'il avait de se retirer aupres de Bayonne avec M. d'Ypres, pour y 6tudier encore plus particulierement les Peres, il t6moigna en e"tre surpris ; il ne pouvait comprendre comment on pouvait se donner tant de peine sans autre dessein que d'etudier Vantiquite par le seul amour de la verite (1). Richelieu ne resta a Luc,on que de 1608 a 1616. Comment done aurait-il pu rencontrer chez M. de Poitiers Du Vergier, si celui-ci n'yfut venu pour la premiere fois qu'en 1617, au sortir de la solitude d$ Gampiprat ? On serait oblige, comme le fait M. Sainte-Beuve, de conjecturer que le recit de Lancelot a trait a quelque circonstance du retour de Richelieu en Poitou, apres son exil d'Avignon, et lorsque la reine mere e"tait a AngoulSme . Dans cette conjecture, on ne peut expliquer ce que dit Lancelot de F6tonnement de Richelieu en apprenant le dessein qu' avait Saint-Cyran de se retirer a Bayonne avec son ami Jans&nius. Nous restons convaincu que les Memoires de Lancelot sont d'une exactitude scrupuleuse pour les dates et pour les faits ; c'est M. Sainte-Beuve qui nous 1'afiirme (-2). D'ailleurs, nous trouvons une nouvelle preuve de ce premier sejour a Poitiers dans ime Etude sur la -jeunessede Richelieu, publi6e par M. Avenel , dans la Revue des Questions historigues. (3) M. Avenel cite deux lettres in6ditesque Richelieu 6crivitalors (1610-1611), al'hote de M. de la Rocheposay. Je vous supplie, lui disait-il, de vous asseurer que je vous honore avec la mesme ardour que vous peustes remarquer en moy lorsque nous nous ouvrismes Fun a Fautre jusqu'au fond du coeur. M. le Doyen
1. Mdmoires touchant la vie de M. de Sainl-Cyran, par M. Lancelot. Cologne, MDCCXxxvm, t. I, p. 92.