Porl-Royal, par Sainte-Beuve, 1. 1, p
tuelle critique qu'en fit le P. Vavassor, Godeau eonjurait Petrus Aurelius de paraitre sous son vrai nom, dans ce triomphe que lui decernait 1'Eglise gallicane. Saint-Cyran continua a garder 1'anonyme. Toutefois, quelque soin qu'il prit d'61oigner un soupc,on si glorieux, on ne laissait pas, disent les Jansenistes, de lui attribuer generalement la pateraited'Aurelius. M. Arnanld, madame la princesse de Gu6men6e, et quelques autres personnes se trouverent un jour, raconte Lancelot, chez M. de Saint-Cyran : on vint h parler de ce livre et on le pressa fort de s'en declarer Fauteur. II faut appeler mon neveu, dit M. de Saint-Cyran. et savoir de lui son sentiment la-dessus. On appela done aussMt M. de Barcos. M. de Saint-Cyran lui fit part de& instances que la corapagnie lui faisait de se declarer Fauteur du livre d'Aurelius. Mais M.deBarcos, ne paraissant nullement surpris de cette proposition, crut que le meilleur parti etait d'eluder en riant, et re"pondit : Mais, Monsieur, vous, vous en declarer 1'auteur ! Eh ! si le vrai Aurelius venait a paraitre apres cela ! Sur quoi M. de Saint-Cyran se tournant vers ses amis,leur clit : Eh bien ! vous voyez ce que dit mon neveu ; il en faut done demeurer la. Ce qui ne servit pas peu ct confirmer quelques personnes dans 1'opinion qu'elles avaient (1). Cette petite scene nous rappelle ce passage d'nne lettre de Saint-Cyran : Pour moi, j'aurais peine a. me r6soudre & dire la messe le lendemain, si j'avais regu chez moi, et m'etais entretenu beaucoup de temps, parlant de livres et de choses de noire metier qui ne fussent pas de quelque utilit6 pourle bien de 1'Egllse. Savoir le vrai nom de Petrus Aurelius etait d'une grande utilit6 pour le bien de 1'Egllse jans^niste et les bavardages de M. Arnauld, de la princesse de Gu6men6e, anxquels Saint-Cyran prenait quelque part, il nous semnle, n'empgchaient pas le saint homme de celebrer la messe. Lancelot raconte encore que M. de Saint-Cyran affirma a M. de Chavigny, dans le donjon de Vincennes, qu'il n'etait pas 1'auteur d' Aurelius. Mais les 6diteurs font cette remarque sur ce passage des M4moires : II parait que M. de Saint-Cyran disait qu'il n'enetait pas 1'auteur autant par humillt6 que parce qu'un autre tenait la plume. Gette declaration est ;digne] du J6suite de Pascal.
l. M&moit*e$, t. II, p.
Appuye sur Falliance que Petrus Aurelius avait faite avec le gallicanisme, 1'abbe de Saint-Gyran devint plus hardi a tirer le rideau ; il groupa autour de son enseignement de nombreux disciples. Un d'entre eux trace ce portrait du maitre : Ce second Augustin, le premier des homines qui eut 6t6 depuis plusieurs siecles dans 1'Eglise, sut s' clever au-dessus des opinions re'centes et des pratiques abusives que la plupart des. hommes suivaient sans examen. II s'attacha aux regies, soit pour sa propre conduite, soit pour celle des autres, sans attendre que ces regies fussent connues et suivies par le grand nombre, ou par ceux qui avaient le plus de reputation. II s'aperc,ut aisement qu'il y avait une grande difference entre les saints Peres et les theologiens modernes ; entre les premiers temps de 1'Eglise et ceux que le clerge" de France (?) a depuis appeles la lie des siecles ; entre une vie v6ritablementchretienneetcelle que menent la plupart des Chretiens ; entre une piete soljde et des pratiques superstilieuses ou superficielles ; entre les dignes fruits de penitence et une confession accompagnee d'une formule de contrition et suivie d'une absolution precipit^e. II vit avec effroi que presque tous les directeurs les plus accredited accordaient sans 6preuve la sainte communion...; que ceux qui etaient touches du desir de faire penitence tombaient souvent entre les mains de gens qui faisaient avorter ces bons desirs ; qu'on les portait indiscretement a entrer dans les saints ordres, auxquels pendant douse siecles on n' avait admis que les innocents; qu'on n'attendait pas pour s'y presenter la vocation legitime des eveques ; que les monasteres memes n'etaient pas exempts de bien des defauts qui en rendaient souvent 1'entree simoniaque et qui reduisaient une vie par elle-meme trespenitente a des exercices separ6s de 1'esprit de grace et d'amour, qui peut seul les rendre salutaires. Tels etaient le genie, le caractere, les vues et les dispositions de M. deSaint-Cyran. Toujours prudent meme au milieu des siens, Saint-Cyran ne confiait pas a tous le dernier mot de son symbole. II avouait que s'il avait dit dans une chambre des verites a des personnes qui en seraient capables, et qu'il passat dans une autre ou il en trouverait d'autres qui ne le seraient pas, il leur dirait le contraire. II pretendait que Notre-Seigneur enusait de la sorte, et recommandait qu'on fit de meme. Voici les principales verites qu'il apprenait a ceux qu'il en jugeait capables :
1. Ilistoire generate dc Porl-llnjal (par D. Glemencet), t. I, p. 210, sq.
II n'y a plus d'Eglise depuis six cents ans. L'Eglise actuelle est une 6pouse repudiee : il y a corruption dans ses mceurs et dans sa doctrine. Cette corruption est le fait de la th6ologie scolastique. Le concile de Trente est un concile du Pape et des scolastiques, on il n'y a eu que brigues et cabales (1). Le temps d'6tablir une autre Eglise est venu. L'Eglise veritable est la compagnie de ceux qui servent Lieu dans la lumiere, dans la profession de la vraie foi et dans 1'union de la charitS.
L'6v6que et le prStre qui pechent mortellement contre la chastet6 perdent leur dignite\ Les 6v6ques sont gaux au Pape, et les simples prgtres aux e"v6ques. II faut e'galement honorer les conciles particuliers et les conciles generaux. L'etat de 1'Eglise n'est pas monarchique, mais-aristocratique.
La doctrine de Richer n'ajamais ete condamnee que par les sots. En cas d'heresie chaque eveque devient pape. L'etat religieux n'est bon que pour les relaps et les sce!6rats. II n'y a que ceux qui sont en grace qui soient Chretiens. Les p6ches v6niels ne sont pas matiere suffisante a 1'absolution. La contrition parfaite est absolument n6cessaire au sacrement de Penitence ; 1'attrition ne suffit pas. L'absolution n'est qu'un jugement declaratif de la remission des p6ch6s. Pour recevoir le sacrement de rEucharistie, il faut avoir fait p6nitence de ses peclies, n'tre attache ni par volont6 ni par n6gligence a aucune chose qui puisse deplaire a Dieu ; ceux qui demeurent dans les moindres fautes et imperfections en sont indignes. La grace 'fl6chit toujours le coeur et lui fait toujours vouloir ce qu'elle lui commande. Cette proposition : Dieu veut sauver tous les homines, ne doit pas s'entendre de ehaque homme en particulier, mais uniquement de ceux qui font leur salut.
Lorsqu'on demandait a Saint-Cyran ou il avait pris ces maximes, il repondait : Ce n'est pas dans les livres. Je lis en Dieu qui est la verite meme. Je me conduis suivant les lumieres,inspirations et sentiments internes que Dieu me donne.
1. Lancelot dans ses Memoires dit que M. de Saint-Cyran avait toujoui-s eu un grand respect pour les decisions de cette sainte assembiee. Sur ce p'assage les edilews fontcelte remarque : Aurait-on cru que les Jcisuites eussent ose caloinnier sur cet article M. de Saint-Cyran ? 11 disail souvent qu'il y avait longtenips qu'il ne s'etait tenu un concile plus libre et ou les prelats eussent plus de liberte d'opiner. Aurait-on cru que les disciples 4e La v&rilti eussent si fidilement reproduit les paroles de leur maitre ?
Ce n'est pas seulement dans son apostolat qu'il portait cette inspiration parlicuiiere. Un jour, disant la messe, il s'arreta tout au miliea du sacrifice, se deshabilla, quitta Fautel et sortit de la chapelle. On lui demanda s'il s'6tait tr.ouve' m.al ; il r.~ pondit que non, mais qu'il avait interrompu la messe par 1'inspiration de I'esprit'de Dieu. -= Get esprit parlait quelquefois fort & propos. Etant alle" voir I'&v&que de Langres au Preaux-Cleres, il admira beaucoup une bible en plusieurs langues, imprim^e par les soins deXimenes et qui avait appartenu au roi Philippe H. Quand il centra chez lui, le soir, il trouva un erocheteur qui lui apportait le prcieux ouvrage de la part d.u prelat. Touch6 de cette honnetet6, et pour y repondre, I'abfa6 donna au m6me porteur un cabinet d'Allemagne tres-beau qu'il aimait beaucoup. Mais a peine fut-il cbarge sur les crochets qu'il le fit remettre a sa place; disant tout haut qu'il seutait Men que Dieu se contentait de sa bonne volont6 (1). Richelieu^ a qui on raconla toutes ces extraYagances de doctrine et de conduite, disait de Saint-Gyran : II est Basque ; ainsi il a les entrailles chaudes et ardentes par temperament ; cette ardeur excessive d'elle-meme lui fait des vapeurs dont se forment ses imaginations melaneoliques et ses reveries creuses, qu'il regarde apres, avec des reflexions de spculatif, comme des lumieres inspire'es, et il fait de ces reveries-la des oracles et des mysteres. Le cardinal ne s'en tint pas a ce jugement. Vincent de Paul et le P. de Gondren commengaient a denoncer hautement les heresies de Saint-Cyran ; I'^clatante conversion du celebre avocat Le Maitre devoilait toule son influence ; le livre de la Virginite du P. Seguenot, plein des erreurs du mailre, montrait 1'etendue de ses ravages soulerrains : ordre fut donne" au lieutenant civil, au Chatelet de Paris, d'arrelerDu Vergier de Hauranne. abb6 de Saint-Cyran, et le 14 mai 1638, le reformateur fut conduit a Vincennes. Ses amis se helterent de demander son elargissement. Persuad^ qu'il rendait un grand service a 1'JSglise et a J'Etat, qu'on aurait
1. Lancelot ecrit aeanmoins dans ses Ifemoires : La reconnaissance de M. de Saint-Gynan etait telle qju'il avait accouturu^ de dire que Je uioyen de 1'appauvrir etait de lui faire des presents, <parce que, disait-ii, je ne yarde ce quel'on rue donne, et que je me sens oblige" a'en faire toujtjurs
phis grands tftiG ceux que j'ai repus. plume veridique !
CH
rem6di6 & bien des d6sordres si Ton avait emprisonn6 Luther et Calvin des qu'ils commencerent h dogmatiser, Richelieu resista a toutes les solli citations. Cette inflexible rigueur fut inutile : Tap&tre 6tait captif, mais la doctrine 6tait libre ; YAugustinus, sorti des presses de Louyain, 6clatait dans le monde.
L'AwjUStinus, expliqu6 parM. Sainte-Beuve. Doctrine des Cinq Propositions. L 'auteur de Port-Royal peint par lui-mfime.
La vraie science est pleine de modestie. M. Sainte-Beuve le savait, en 1837, lorsqu'il faisait a l'Acadmie de Lausanne un cours sur Port-Royal. Aussi aurait-il craint Se se vanter en declarant qu'il avail 6tudi6 I'Augustlnus tout entier d'un bout a 1'aulre ; il se contentait d'avertir ses auditeurs, ravis sans doute de tant d'humilite dans un si docte professeur, qu'il 1'avait du moms pratique beaucoup, et laboure" en bien des sens, en bien des pages (1) .
II est piquant de voir Joseph Delorme prendre dans ses mains dedicates le gros in-folio, le soumettre a sa fine analyse, en donner une exposition qui n'aurait jamais eu ailleurs tant de soleil et de lumiere (2) .
Ecoutons cette legon. Elle nous promet soleil et lumiere, deux choses qui vont ordinairement ensemble, et que nous ne serons pas fache"s de trouver dans le livre de Jansenius ou tout etait pour nous nuit et obscurite.
M. Sainte-Beuve, ouvrant YAugustinus, de"couvre tout d'abord qu'une beaute", sinon dantesque, du moins miltonienne, y rcluit en bien des endroits (3) . Captiv6 par I'^clat de cette beaut6 miltonienne, il ne songe pas a lire le titre complet du livre, lequel est un peu long, en verit6, et un peu dur. Une bouche flamande seule aurait pu prononcer : Cornelii Jansenii, Episcopi Yprensis, Augustinus, sen doctrina sancti Augustini dehumanse naturse sanitate, segritudine, medicina, adversus Pelagianos et Massilienses, iribus tomis comprehensa.