Port-Royal, (.. II, p
nous donne en meme temps la volont6 : en un mot, c'est toujours une n6cessit6 pour nous de faire ce qui nous plait le plus. Les prSceptes sont impossibles non-seulement a ceux qui n'ont aucune grace, mais encore a ceux qui ont ces petites graces inferieures a la cupidit6 ; c'est ce qu'a voulu dire Jansenius quand il enseigne qu'il y a des preceptes impossibles aux justes qui veulent et s'efforcent de les accomplir selon les forces qu'ils ont prSsentes. Gelui qui n'accomplit pas les preceptes est dans une vraie impuissance de les accomplir. Cela lui est aussi impossible, qu'il le serait a un oiseau de voler s'il n'avait point d'ailes ; cette impuissance ne 1'excuse pas. En effet, elle est une suite, non de la creation, mais du pech6 du premier bomme. Cette impuissance est une peine du p6che originel ; done le p6cbeur qui est dans cette impuissance, et a qui Dieu refuse sa grace, est toujours inexcusable, c'est-a-dire : Dieu commande des choses impossibles , et les p6cheurs seront punis 6ternellement pour avoir commis des pecb<s qu'ils n'ont pas pu 6viter. Toutefois, ce n'est pas a Dieu, c'est au premier homme qu'il faut imputer cette impuissance et ses suites (I).
SECONDS PROPOSITION. Dans I'etat de la nature decline on ne resiste jamais a la grace interieure.
La Poi nous apprend que sans la grace nous ne pouvons faire aucune oeuvre utile au salut ; elle nous apprend aussi qu'il y a des graces qui nous donnent le pouvoir de faire un Men que nous ne faisons pas. Jans6nius, au contraire. pretend que depuis le p6ch6 d'Adam nous ne recevons plus de grace de cette sorte ; que dans I'etat de la nature decbue, la grace a toujours son effet, qu'elle est toujours efficace. C'est pr^cisernent la difference qu'il met entre les graces des deux eiats : celle de I'etat d'innocence, et celle de l'<5tat de la nature d6chue. Selon lui, la grace de I'etat d'innocence aidait de telle sorte la volont6, qu'il 6tait 6galement au pouvoir du libre arbitre d'agir ou de ne pas agir. La grace de notre eiat n'aide pas ainsi notre volont6, dit-il, mais elle determine elle memo la volont6 a agir, elle fait en sorte que la volonte agisse, et la volont6 ne manque jamais d'agir des qu'elle est aidee de la grace. L'on ne condamne pas Jansenius pour avoir enseigne
1. Con f. Jans., de gratia Ohristi Salvaloris, lib. 2, c. 13. L. 1, c. 7. L. 4, c. 7, 9. L. 3, c. 15. L. 2, c. 10. L. 3, c. 15, 7.
que la grace qui est efficace est efficace par elle-meme, par sa propre verlu. Les th6ologiens catholiques disputent si la grace efficace est efficace par elle-meme ou non. L'Eglise n'a rien decide, et la discussion est libre. Mais on condamne Jans6nius pour avoir enseign6 qu'il n'y a point de grace qui ne soit efficace, que la grace a ioujours son effet, et q-u'on ne lui r6siste jamais. Ce n'est pas la une doctrine isole du sectaire, c'cst une doctrine qui fait le fond de son systeme. Le second livre (de la grdcc du Sauveitr) est employd tout entier a prouver celte pr6tenclue difference de la grace des deux 6tats. Dans le premier cbapitre, il distingue d'abord ces deux graces : la grace de 1'homme innocent et la grace de 1'homme p6cheur , la grace de Phomme sain et la grace de 1'homme malade. II fait consister le caractere speeifique de la grace de notre 6tat dechu, qu'il appelle grace medicinale, en ce qu'elle fait elle-meme vouloir, et d'une manifere irresistible, invictissime , le bien qu'elle demande de nous. II consacre les cbapitres suivants jusqu'au chnpilre 27, a etablir ce caractere de la grace medicinale. La grace de l'6tat present de la nature corrompue par le p6che n'ost pas simplement, e"crit-il an cbap. 4, un secours suffisant sans lequel on ne peut pas agir, adjuiorium sine quo non, c'est un secours efficace par lequel on agit, adjuiorium quo. Cette grace, ajoute-t-il ailleurs (cbap. 9, 14-22, 24-25), n'est pas une grace qui donne simplement le pouvoir d'agir, c'est une grace qui donne 1'action meme ; c'est elle qui fait, qui donne la volonte, Faction, et tous les merites ; c'est une grace d'une ei'ficacil6 tres-grande, une grace victorieuse. II demontre la nature tres-efficace de la grace medicinale, en ce qu'il n'y en a aucune qui n'ait son eflet et qui ne Topere infnilliblement en tous ceux qui la regoivent. La grace et la bonne 03uvre sont tellement liees ensemble, qu'on a le droit d'infcrer que la grace n'a pas 6t6 donnee si la bonne ceuvre n'a pas etc faite, comme Ton peut aussi inf6rer que la bonne oeuvre a 6te faite si la grace a 616 donnee. Que pourrail-on dire do plus fort pour exprimer qu'on ne rdsiste jamais a la grace inf.erie.ure? Jansenius poursuit sa demonstration clans la tvoisieine pai'tie du meme trait6. II y refute les Ih6ologiens catholiques qui prouvent I'existence d'une grace sul'fisanle. Son argumentation, qui embrasse neuf cbapitres (5-13), 6tablitque la grace suffisante n'est pas donnee aux infideles. ni m6me h certains cbretiens ; que parmi les
chr^tiens, ceux-lk seuls ont la grace suffisante pour accomplir le precepte qui 1'accomplissent en effet, et qu'il n'y a pas d'autre grace suffisante que celle qui fait accomplir le precepte, c'est-a-dire la grace efficace. Dans le quatrieme livre, Jansenius explique fort au long le principe sur lequel il fonde son enseignement. Depuis le p6ch6 d'Adam, la volonte de Thomme ne peut plus se determiner au bien ni au mal, qu'elle n'y spit d6terminee par un plaisir ou delectation prec6dente. Gette delectation, tant pour le bien que pour le mal, est un acte indeiiber6, et, par consequent, il ne depend en aucune maniere de nous de 1'avoir ou de ne pas 1'avoir. La grace de notre etat dechu n'est autre chose qu'une delectation spirituelle et terrestre. Cette delectation prevenante et indeiiberee emporte toujours avec elle le consentement de la volonte, et si la volonle ressent en m&me temps Fimpression des deux delectations contraires, c'est la plus forte des deux qui emporte son consentement. Done la volonte ne resiste jamais a la grace, ni meme & la cupidite : elle suit toujours la delectation qui est la plus forte. Que ce soit la grace ou la cupidit6 qui domine, 1'une ou Fautre entraine toujours le consentement de la volonte. Jansenius reconnait ainsi dans I'homme un combat de la grace et de la cupidite. II convient que la grace nous excite souvent a faire un bien que nous ne faisons pas ; mais il pretend que cette resistance (si neanmoins on peut lui donner ce nom) doit 6tre attribuee & la cupidite et non pas a la volonte, qui ne fait que suivre la plus forte des deux delectations. Si la grace est alors frustree d'un effet qu'elle aurait eu dans une autre occasion ou la cupidite se serait trouvee dans un degre inferieur, elle n'est pas frustree par le defaut de la volonte qui refuse d'y consentir : elle Test seulement par la resistance de la cupidite victorieuse. Ainsi rhomme, le libre arbitre, la volonte .ne rejette jamais la grace interieure, et par consequent ne lui resiste jamais. Comme Jansenius enseigne seulement de retat de la nature dechue que la grace interieure a toujours son effet, on a soin de le dire dans la seconde proposition. Cette her6sie exprimee en tant de manieres diflerentes ne pouvait pas Stre reduite a des termcs plus clairs, plus exacts et plus precis que ceux-ci : Dans I'etat de la nature dechue on ne rcaiste jamais a la grace interieure (1).
1. Confer., Jans., de grat. Salvalorii, lib. 2, c. 3, 4, y, 14-22, 24, 25. -- Lib. 3, c. 1, 2, 5. - L. 4, c. 9, 11, 2, 3, 0, 6. 10. 18.
TROISIEME PROPOSITION. Pour meriter ou demzriler dans I'ctat de la nature decline, il n'est pas necessaire que I'homme ait la liberte qui exclut la necessite, mais il suflit qu'il ait la liberte qui exclut la contrainte.
Le libre arbitre, selon la notion commune, est une facult6 de se determiner soi-meme, une Iibert6 de choix, un pouvoir d'agir et de ne pas agir. Rien de si oppose a cette id6e qu'une grace et une cupidit6 auxquelles la volont6 de Fbomme ne peut resister. Cependant, le concile de Trente avait frappe d'anatheme Luther, et to us ceux qui enseignaient que le libre arbitre a 6t6 perdu, 6teint apres le p6ch6 d'Adam. Voici comment, pour 6chapper a une condamnation qui 1'atteignait d'avance, JansSnius pretend concilier le libre arbitre avec la grace et la cupidit6 invincibles. It n'y a, dit-il, que la seule violence ou contrainte qui detruise le libre arbitre : tout acte de la volonte", tout acte volontaire eiant essentiellement exempt de contrainte et de violence, comme tous les thologiens et les pbilosophes en conviennent, sur la seule definition des termes, est essentiellement libre, soit que la volont6 puisse ou ne puisse pas refuser d'agir, soit qu'elle agisse necessairement ou non. Appuye" sur ce principe, il veut que les anges, les saints, les damned et les demons, soient libres dans 1'acte de leur volont6 pers6v6rant et immuable par lequel ceux-ci sont obstines clans le mal, comme ceux-la sont confirmed dans le bien. II veut encore que Dieu soit libre dans 1'acte mme par lequel il aime la justice, quoiqu'il 1'aime necessairement ; et, comme il attribue la meme necessite a la nature bumaine de Jesus-Gbrist, il ne lui attribue ainsi le libre arbitre que dans le meme sens. Jans&aius emploie trois livres (6, 7, 8, de grat. Salvat.} pour expliquer et prouver cet accord pretendu du libre arbitre avec la grace. II semble que la bulle de saint Pie Y contre les erreurs de Baius aurait du retenir le disciple et le continuateur de ce maitre deja condamn6. Helas ! rien n'arrete un esprit superbe et entete Hvr6 a 1'erreur. Bams avait dit que ce qui se fait volontairement, quoiqu'il se fasse par n6cessit6, est cependant fait librement. Saint Pie Y avait anatb6matis6 cette doctrine : Jansenius la renouvelle, et il est curieux de voir avec quel embarras il cbercbe a se soustraire a la censure du Souverain Pontife. Saint Pie Y, en condamnant la proposition de Bams^ decide que ce qui se fait par necessite, quoiqu'il se fasse volontairement, n'est pas fait librement, c'est-a-dire qu'il ne suffit
pas qu'un acte soit volontaire pour frtre libre. Jans6nius enseigne au contraire quetout acte de volont6 estessentiellement libre. Y a-t-il done des actes volontaires qui ne soient pas des actes de la volonte, en sorte que Ton puisse dire avec Jans6nius que tout acte de la volonte est libre, et avec saint Pie V qu'il y a des actes volontaires qui ne sont pas libres ? Jans6nius ose bien 1'affirmer contre toutes les regies du langage et du bon sens. Les mouvements imprevus de la volont, dit-il, qui s'elevent en nous avant une parfaite advertance de la raison et malgr6 la resistance de la volont6, sont volontaires, et neanmoins ils ne sont pas libres : c'est de ces mouvements que parlent les Pontifes remains. Gette subtilit6 ne parait pas a Jansenius une reponse suffisante a la bulle de saint Pie V ; il chercbe d'autres explications qui n'expliquent rien : nous ne les reproduirons pas. On peut dire d'elles ce que La Mothe disait a F6nelon des explications par lesquelles les disciples essayerent a leur tour de d6gager la doctrine du maitre de ce passage sans issue : Quel langage bizarre et frauduleux (1) I
QUATRIEME PROPOSITION. Les semi-pelagiens admettaient la necessite de la grace interieure prevenante pour chaqueacte en particulier.meme pour le commencement de lafoi;et ilsetaient lieretiques en ce quails voulaient que cette grace put telle que la volonte put lui resist er ou lid obeir.
Jansenius ne se contente pas d'enseigner que dans 1'eiat de la nature decbue on ne r6siste jamais a la grace interieure ; il enseigne encore qu'on ne peut pas lui register. Le concile de Trente prononce anatheme contre ceux qui disent que le libre arbitre mu et excite de Dieu ne peut pas refuser son consentement s'il vent. C'est un point de foi, non-seulement qu'on resiste quelquefois a la grace interieure, mais aussi que Ton peut toujours y register. Jans6nins renverse ce dogme. II pretend que le pouvoir de resister a la grace 6tait propre a l'6tat d'innocence. II distingue la grace de I'Stat d'innocence de celle de notre etat, en ce que la grace de notre 6tat est toujours efficace, ce que n'6tait pas la grace de i'e'tat d'innocence ; en ce que la grace de 1'etat d'innocence 6tait Iaiss6e au pouvoir du libre arbitre, lequel pouvait y consentir ou non, tandis que la grace de notre 6tat n'est pas de cette sorte, c'est-a-dire qu'elle
1. Gonf. Jans. De gral. Uhr. Saival., 1. 6, c. 6, 5, 10, 35. .'i8.
n'est pas laissee au pouvoir du libre arbitre, ou, ce qui revient au meme, le libre arbitre ne peut pas lui resister. Aussi aflirme-t-il, nous 1'avons vu, que rborame ne peat pas resister a Dieu operant par sa grace. Ge dogme d'une grace irresistible est une consequence necessaire de 1'erreur qui nie la grace purement suffisante. Gar, s'il n'y a point de grdce purement sufflsante, il n'y a point de grace qui nous donne le pouvoir de faire un bien que nous ne faisons pas, et il n'y en a aucune qui n'ait tout 1'effet qu'elle peut avoir. La volonte de l'homme ne peut done la frustrer de son effet, elle ne peut done lui register. II etablit encore ce dogme en termes plus formels lorsqu'il assure que dans 1'etat de la nature dechue, Tbomme ne peut pas refuser de suivre le plaisir qui domiae en lui, soit la grace ou la cupidit^ ; que c'est pour Tbomme une necessite de faire ce qu'il lui plait le plus, de suivre toujours le plaisir dominant. G'est pourquoi il taxe de semi-pelagianisme le dogme catholique que Ton peut resister a la grace. La quatrieme proposition renferme done bien la doctrine de Jansenius et elle a etc" justement condamnee(l).
CiNQuiihiE PROPOSITION. C'est une err eur semi-pdlagienne de dire que Jesus-Christ est mart, ou qu'il a repandu son sang genera lement pour tous les homines.
Au cbapitre xxi du troisieme livre (de la grace du Sauveur).
Jansenius demande comment on doit entendre ce que dit
saint Paul que Jesus-Christ s'est offert pour la redemption de
tous. 11 convient d'abord que pour pouvoir dire que Jesus-
Gbrist s'est livre lui-meme pour la redemption de tous, ce n'est
pas assez que le prix de sa mort soit suffisant pour racbeter
tous les bornmes. qu'il faut de plus que le Sauveur ait eu la
volont6 de le leur appliquer. En effet, on ne peut pas dire que
Jesus -Christ soit mort pour les demons, quoique le prix de sa
mort soit suffisant pour les racbeter, car Jesus-Christ a eu la
volonte d'appliquer le prix de sa mort auxhommes etnon aux
demons. Tout cela est vrai, mais voici ou 1'erreur commence.
Jans^nius dit que les elus ctant les seuls qui aient eu la grace
et le pouvoir de faire lour salut, les souls a qui le salut ait
ete rendu possible, Jesus-Christ n'a eu la volonte d'appliquer
1. Cont'. Jans., De Oral. Ghi\ Salval., 1., 2. c. 5. De Gral. primi hominis, 1. 1, c.14. De Grat. Ghr. Salval., I 2, c. 24, 12,21,25. - Dehtcresi Pelag., 1. 8, c. 6, sq.
qu'a eux seuls le prix de sa redemption ; qu'il est mort par consequent pour le salut des seuls predestines : ce qui convient parfaitement a son systeme d'une grace toujours efficace. II pretend, parlameme raison,que ceux qui sont effectivement justifies etant les seuls a qui la justification ait 6te rendue possible, et ceux qui arrivent a la foi etant les seuls qui aient pu y arriver, Jesus-Christ n'a voulu justifier que ceux qui le sont en effet ; qu'il n'a voulu faire arriver a la foi que ceux qui y parviennent, et que s'il est mort pour obtenir des graces passageres a certains r6prouves, la grace de la foi a ceux qui croient, celle de la justification a ceux qui sont justifies, en un mot, les graces actuelles que les uns et les autres regoivent pour un temps, il-n'est pas mort neanmoins pour leur salut. II porte memo I'impiete jusqu'a dire que Jsus-Christ n'a pas plus prie pour le salut de ceux qui ne sont pas predestines, que pour celui des demons. Telle est dans son horrible realite la doctrine de Jansenius fidelement reproduite par la cinquieme proposition (1).
On le voit : les cinq propositions ne sont pas incognito dans Jansenius. Bossuet, qui avait etudie VAugustinus plus que le chevalier da Grammont, et sans doute autant que M. Sainte- Beuve, ecrivait au marechal de Bellefonds ; Je suis bien aise de vous dire, en quelques mots, mes sentiments sur le fond. Je crois done que les propositions sont veritablement dans Jansenius et quelles sont Tame de son livre. Tout ce qu'on a dit au contraire me parait une pure chicane, et une chose invented pour eluder le jugement de FEglise (2).
A propos de la cinquieme proposition, M. Saint e-Beuve, qui voit avec quelle peine Jans6nius s'efforce de se separer de Calvin, nous engage , pour nous former sans trop de frais une theologie suffisante et une base de comparaison, de lire les chapitres xxi xxn et xxin du livre de V Institution chretienne, par Calvin, dans lesquels 1'auteur traite sp6cialement de la predestination, de 1'election eternelle. La difficulte, pour y etre abordee de front et avec audace, ne Test pas moins avec une adresse, avec une precaution infmies. L'autorite de saint. Augustin y revient sans cesse : Si je voulais, ecrit 1'apotre de