Mdmoires de M. Fontaine, t. 2, p
remercier ses amis, M. de Ghavigny, M. le president Mol6. II le conduisit a Port-Royal de Paris, oil on Fattendait. Toute la communaut6 s'6tait reunie au parloir pour recevoir le Pere lant desire ; mais lorsqu'il entra, M. de Rebours, qui avait la vue basse, prit une lunette pour lorgner, ee.qui fit rire une religieuse, et celle-ci en fit rire une autre, et toutes 6claterent. M. de Saint-Cyran se dit tout bas avec le Sage dans sa discrete r6verence : Avez-vous des filles ? Evitez de vous montrcr a elles avec un visage riant. J'avais Men quelque chose a vous dire, mais il y faut une autre preparation que cela ; ce sera pour une autre fois. Ge fut tout le discours de ce pere tant desire, et il se retira. II revint huit jours apres celebrer 1'octave de sa sortie. M. Singlin chanta la grand'messe ; M. Arnauld fit diacre et M. de Rebours sous-diacre. M. de Saint-Cyran se contenta de communier avec F6tole. Apres le Te Deum, il envoya son domestique dans la sacristie dire qu'il priait tous les officiants et le celebrant de s'assembler et de lui tirer un psaume tel qu'il plairait a Dieu de le leur envoyer. Le diacre pril un psautier, le pretre ficba une epingle dedans, afin de prendre ce que Dieu enverrait pour consoler son serviteur. G'est ici, s'ecrie Lancelot auquel nous empruntons ces recits, oil Ton a tout sujet d'admirer la providence de Dieu et sa bonte, et d'attendre avec patience le jugement qu'il prepare aux ennemis de.la v6rite et de ses d6fenseurs ; car le psaume qui nous echut fut le xxxiv e : Eternel, plaide contre ceux qui plaident contre moi, fais la guerre a ceux qui me font la guerre. Saint-Cyran, Ires-louche de 1'attention de la Providence divine, voulut cbanter ce psaume a Fheure mme, avant que de sortir de sa place, cell pria pour cela que Ton fit retirer tout le monde de la chapelle, afin qu'il put se repandre avec plus de liberte en la presence de Dieu. Du Vergier resta done tou- ]ours ce que le P. Petau 1'avail connu, lorsque, jeunes etudiants, ils mangeaient ensemble a la meme pension bourgeoise, fort particulier dans toutes ses manieres.
Saint-Gyran avait repris son ancien logement pres des Gbartreux. II fut visile de tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes de qualite dans le parti, et il se remit a son role de dirccteur et de docteur avec plus de bardiesse que jamais. Sa prison le rendit plus considerable qu'auparavant, par 1'bonneur qu'il se faisait d'avoir souffert la persecution pour la doctrine de la grace. II passait pour martyr, et il sut si bien profiler de
ses avantages, qu'il s'en fit une maniere de droit pour cl6biter ses erreurs plus impun6ment que jamais (1). Pendant les quelques mois qui s6parerent sa d61ivrance de sa mort, Du Vergier put contempler avec joie les progres de sa doctrine, que la mort du roi Louis XIII favorisa beaucoup. On vit alors a la cour, dit le P. Rapin, une autre conduite, d'autres vues, d'autres cabales et d'autres intrigues. Dans ce changement si universel, personne ne profita davantage que les Jans6nistes. L'audace de tout oser leur vint de I'impunite de tout faire. Ne trouvant plus que des applaudissements la oil ils ne trouvaient auparavant que des accusations, ils entreprirent de s'insinuer a la cour, et de se rendre partout les maitres des esprits. Le concours des nouveaux pros61yt.es 6tait grand ; les dames s'assemblaient a Port-Royal de Paris, ou les deux meres Arnauld les instruisaient, et les honnetes gens, parmi lesquels Jans6nius triomphait, s'assemblaient chez I'abb6 de Saint-Cyran, ou aux Cbartreux, dans la cellule de Dom Carouge, Tune des plus commodes, des plus logeables et des plus regulieres des belles Chartreuses de 1'Europe (%). Ges succes developperent chez le reformateur cette ardeur excessive de temperament que Richelieu avail remarqu6e de bonne heure, et qui lui enuoyait a la tete des vapeurs dont se formaient ses imaginations melancoliques qu'il prenait pour des reflexions spe'culatives ou pour des reflexions du Saint- Esprit. On le vit le jour de Paques communier dans sa paroisse de Saint-Jacques du Haut-Pas, parmi le peuple, a la grand'rnesse, avec une e"tole sur son manteau. II voulait autoriser par cette conduite singuliere les id6es qu'il avait de la hierarchie, et le secret dessein qu'il me"clitait d'abolir les messes basses dans chaque paroisse, ce qui allait a eloigner les peuples de la frequentalion des autels et a refroidir la devotion des fideles par la raretd de la calibration des saints mysteres. G'e'tait ce qu'il y avait de plus cach6 dans la cabale que ce dessein, qu'on n'expliquait point ouvertement. La communion lai'que du Patriarche etait le signal qu'il commenQa a donner de ses intentions. II v6cut de cette maniere le reste de Fete", ne disant que rarement la messe ou point du tout ; ainsi il donnait a son esprit et a sa religion toutes les formes qu'il voulait, tantdt ne faisant que le hierarque et ne