‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 58 sur 217 · M6moires de Rapin, 1. 1, p. 22 sq · texte numérisé non relu

M6moires de Rapin, 1. 1, p. 22 sq

charite d'un excellent pasteur, et par la sagesse d'un grand archev^que, qui 1'a appe!6 a ce ministere... G'est la qu'on voit des penitents, qui non-seulement regoivent les penitences qu'on leur impose, mais qui les demandent avec instance, qui les pratiquent avec ardeur, et qui tachent toujours d'en augmenter 1'austerite et la duree. Non-seulement ils souffrent qu'on leur retranche la communion du Fils de Dieu, mais ils veulent eux-memes en 6tre sSpares ; ils h'entrent pas m&me dans l'6glise, se trouvant indignes de meler leurs voix avec ceJle du peuple de Dieu et de jouir de la vue bienheureuse des mysteres 6galement terribles et ven6rables; ils se tiennent a la porte dans une humilit6 profonde, pleurant tandis que les autres chantent.... Ils se retirent de Dieu par un saint respect, afin qu'il s'approche d'eux par sa misericorde.... Que peuvent opposer les homines a ces miracles de la puissance de Dieu...?

Nous ne leur opposerons que Fhistoire. Le village ou vivait cette communaut6 retrouv6e de premiers fideles, s'appelait Saint-Maurice, dans le diocese de Sens. Henri Duhamel en ctait le cur6. Henri avail pris ses grades en Sorbonne dans le temps ou les controverses soulev^es par YAurelius de Saint- Cyran passionnaient les esprits ; il avait embrasse avec ardeur les opinions du Vengeur tres-juste de la hierarchic. Des qu'il fut etabli dans sa petite cure, il commenca ei parler a son peuple d'un ton de prophete, a deplorer en Jer6mie le relachement des moeurs. II retragait dans ses prones les images de 1'ancienne peniLenee, dont il exagerait la pratique, tout en lui decernant de grands eloges. Apres avoir prepare son peuple par ses beaux discours, il relablit la penitence publique dans sa paroisse, m&lant aux prescriptions de 1'ancienne discipline des regies de sa fac.on.

Un dimanche de 1'annee 1641, apres avoir fait a 1'ordinaire la procession autour de 1'eglise, on lui apporta un fauteuil a rentree, ou, s'elant assis, il parut un paysan nu-t6te et nu-pieds qui vint se prosterner devant lui pour etre mis en penitence. Le cure et le paroissien s'eiaient prealablement concertes et les ceremonies i'urent bieu observees de part et d'autre. Une fois reconcilie, le penitent suivit son pasteur, qui, triomphant de cette conquete; monta en chaire, et, par un discours un peu plus vehement que d'habitude, tacha d'inspirer a son peuple i 'amour de celte penitence dont il venait de lui montrer un

exeraple; il lui en cxpliqua les regies, lui annonc.a qu'on les suivrait dcsormais, et commenca par distinguer ceux qu'il prelendait mettre en penitence en quatre ordres diff6rents, selon la difference de leurs p6ch6s. Le premier elait pour les pecheurs qui n'avaient cause aucun scandale : ils assistaienfc a 1'office dans l^glise, mais au has, vers la porte, et separes des autres paroissiens ; le second etait pour les pecheurs qui n'avaient cause aucun scandale, mais qui s'etaient laisse aller a quelque parole blessante envers le prochain : ils assistaient 11 1'office, hors de l'e"glise et sous le vestibule ; le Iroisieme 6tait pour les pecheurs scandaleux : ils etaient relegues dans le cimetiere et n'entraient dans Pe"glise que pour assister & la predication ; le quatrieme etait pour les pecheurs d'une vie tout a fait de're'gle'e : on les eloignait jusque sur une petite colline, situee en face de I'e'glise, mais separee d'elle par un vallon ou coulait la riviere. Tous ces penitents avaient la tete nue pendant 1'office, quelque temps qu'il fit. Lorsque le cur6 allait commencer &, precher, son diacre s'avangait vers la porte de r6gli.se et criait : Que ceux qui sont en penitence s'approchent pour entendre la parole de Dieu. Apres le sermon, le diacre disait : Que ceux qui sont en penitence se retirent.w

Quand le cur6 le jugeait a propos il r6conciliait ces penitents de la maniere suivante : il se plagait a la porte de Feglise rev6tu de Taube, de l'tole, accompagn6 de son diacre et d'autres ofiiciers. Assis dans un fauteuil, il tenait les penitents prostern6s a ses pieds pendant qu'il r6citait sur eux quelques prieres de son rituel, et, apres les avoir arroses d'eau benite, il leur commandait de se lever, il leur donnait la main pour les introduire dans le lieu saint les uns apres les autres. II les confessait alors pour la seconde fois, leur donnait Fabsolution, disait la messe et les communiait ; il terminait la cer6monie en les recevant a 1'offrande avec des agneaux, des poulets ou autres presents avec lesquels le saint pasteur fetait Theureux retour de ses ouailles a la vie de la grace.

Gependant Duhamel vit que la discipline de la primitive Eglise n'6tait pas du gout de tous ses paroissiens ; il voulut faire un exemple d'6clat et n6gocia avec le seigneur de Saint- Maurice pour qu'il lui permit de mettre sa fille en penitence. Ce seigneur, appele" Navineau, etait un homme de bien et de petit esprit ; sa fille, agee de dix-huit ans, 6tait de mceurs fort

innocentes. Navineau consentit a la proposition de son cur6. Quand onsutque la fille du seigneur allait etre mise en p6nitence, chacun en parla selon ses id6es : mille soupc.ons vinrent aux uns qui furent combattus par les autres. Duhamel, cependant, disposait tout pour le spectacle. La demoiselle, en habit de p6nitente, fut rel6gude au cimetiere, d'ou elle assistait aux offices pieds et tete nus. II fit croire & cette pauvre fille que cette humiliation lui serait un grand honneur devant Dieu et devant les hommes. II en conta tant a cette innocente que, soitpar 1'ardeur qu'elle mettait a accomplirsa penitence, soit par la delicatesse de son age et de son temperament, elle tomba malade d'une fievre continue qui 1'emporta en peu de jours. Tout le monde, & Saint-Maurice, et dans les environs, attribua cette mort & 1'imprudence du cure.Gelui-ci, pour consoler Navineau, fit 1'oraison funebre de safille et la declarasainte.

On raconte une e"quipee d'un autre genre. II y avait dans le village uncabaretier qui parlait assez hardiment et se moquait de ces innovations de penitence qui lui enlevaient sans doute quelques pratiques. Le cur6 trouva bientot un prelexte de se venger. Le cabaretier donnait a boire les dimancheset jours de fete, quand le service divin e"taitfini, selon les ordonnances de I'archeveque de Sens. Duhamel 1'entreprit sur cela ; le cabaretier s'en moqua, et comme le cur6 le menagait s'il ne lui obeissait, cet homme, oubliant le respect qu'il devait a son pasteur, laissa 6chapper le nom de Dieu. A ce blaspheme, le r6formateur, transport^ d'un zele un peu int6ress6, lui donna un grand soufflet a tour de bras et le renversa & ses pieds, car c'6tait un rude jouteur. II ne s'en tint pas a cette punition ; il fit trainer le malheureux en prison, d'ou il ne le laissa sortir qu'apres lui avoir faitpromettre de se mettre en penitence pendant plus de quatre mois.

Gitons encore un trait de la vigilance et de la charite de cet excellent pasteur. Un cure dans le voisinage de Saint -Maurice, apres avoir caus6 du scandale, 6tait revenu a Dieu. Duhamel le sut et crut que cet homme servirait a ses desseins s'il voulait se donner a lui ; il le cajola si bien que le cure se mit sous sa conduite, et il en fit aussitot I'ornement de la penitence publique. 11 1'obligeait a monter en chaire sans soutane, les pieds et la tele nus, la corde au cou, et 1'y tenait'pendant toutl'office (1).

Page 1