TARTUFE
Gouvrez ce sein que je ne saurais voir Par de parei-ls objets les ames sont blessees, etc.
comtesse de Brienne, la marquise de Liancourt parler d'un air decisif de la doctrine de Molina et de celle de saint Augustin, s'enfoncer dans les abimes les plus profonds de la pre"destination, citer 1'histoire des semi-pelagiens, le concile d' Aries, le second concile d'Orange ; elles se persuadaient qu'il ne fallait que devenir Jansenistes pour devenir savantes. Ces savantes firent les docteurs. Une d'elles, par exemple, et de la plus haute condition, touleheureuse d'avoir rencontr6 dans quelque ouvrage traduit de saint Augustin un endroit qui lui paraissait venir a 1'appui d'une opinion de Jansenius, accourait sur 1'heure vers son cure avec son tresor, lui montrait du doigt le passage formel, et remerciee, felicit6e meme par I'honnSte pasteur qui n'osait, par 6gard, la contredire, s'en retournait triomphante. Une autre, a une objection qui lui 6tait faite sur un point de dogme, r6pondait r6solument : Nous ne nous prononQons pas la-dessus, noun enseignons autre chose. Un jour la duchesse de Longueville presidait dans son hotel une reunion d'eveques. Des gens d'affaires demanderent a la vbir ; on leur repondit : Madame ne peut \ous parler ; elle travaille aux affaires de 1'Eglise.
C'est madame de Longueville et son amie mademoiselle de Vertus que la Rochefoucauld appelait les inures de I'Eglise ; madame de Guemene', madame du Plessis-Gue'ne'gaud, madame de Sable', la duchesse de Luynes, meritaient aussi ce litre glorieux. Gomme nous les trouverons souvent a c6te de nos Messieurs, signalons, sans avoir la pretention d'acheverle portrait, quelques traits de la physionomie jans6niste de ces heroines de Port-Royal.
Madame de Guemene. La devotion fut le dernier de ses amours, suivant le mot de Saint-Evremond. M. d'Andillyfut un de ses galants lorsqu'elle 6tait jeune. Pomponne, la maison de campagne d'Arnauld, et Gompurai, le chateau de la princesse, 6taient assez rapproche's : ce voisinage entretenait 1'amitie. Une fois converti, le brillant disciple de Saint-Gyran voulut convertir a son tour, et 1'objet de son amour devint 1'objet de sa char tie. Les casuistes n'etaient pas les seuls a connaitre les ressources des distinctions subtiles et de la puret6 d'intention. Madame de Gu6rnen6 racontait a ses amies 1'heure et la circonstance de sa conversion : ce fut a la suite d'un entretien qu'elle eut avec M. d'Andilly, une apres-diner, alors que le matin meine elle avait passe le temps de la messc
a iraaginer une nouvelle coiffure pour se parer, tant elle 6tait vaine.
L'heureux ap6tre se hata de presenter sa conqute a Fabb6 cle Saint-Gyran. Le souverain directeur parla de Dieu et du salut a la princesse d'une maniere ou elle prit gout ; elle se fit batir un appartement a Port-Royal pour s'y retirer. Un passage des Memoires du cardinal de Retz nous apprend que ces saintes ardeurs s'attie"dirent bient&t :
Le diable avait apparu justement quinze jours devant ceste advanture a madame la princesse de Gu6me"ne, et il lui apparaissait souvent, 6voque par des conjurations de M. d'Andilly, qui le forgait je crois de faire peur a sa devote, de laquelle il estoit encore plus amoureux que moi, mais en Dieu et purement spirituellement. J'6voquai de mon coste un de"mon qui luy parut soubs une forme plus bSnigne et plus agr6able. II la lira au bout de six semaines du Port-Royal ou elle faisait de temps en temps des escapades plutost que des retraites. Malgre" ces rechutes on ne de"sespe"ra jamais a Port-Royal du salut de Fillustre penitente. D'ailleurs, elle s' employ ait avecbeaucoup de zele a pr6 venir la reine en faveur des nouvelles opinions, elle conLribuait largement auxfrais de Fagrandissement du monaslere de la mere Angelique ; elle usait de son influence sur le coadjuteur de l'archeve"que pour arre" ter la condamnation de la T/idologie familiero et faire lever Tin terdit dontles predications de M. Singlin avaient ete frappees. Madame de Guemen6 resta Loujours fidele au cardinal et a Jansenius. Quand la bulle condamnant les cinq propositions parut, apres Femprisonnement de Retz, elle fut voir la reine, qui lui dit en Fapercevant : Enfin, madame, nous avons une bulle : vous la recevrez sans doute, car on a promis a Port-Royal de se soumettre. . Oui, madame, repondit la princesse, nous recevrons la bulle quand votre Majest6 aura regu le bref que nous attendous pour Felargissement du cardinal de Retz.
Madame Du Plessis-Gu6negaud. Femme d'un secretaire d'Etat peu satisfait du cardinal Mazarin, travaillant a renverser le ministre, elle entra plus par politique que par devotion dans le parti de M. Arnauld, qui 6tait aussi celui des mecontents. Elle etaifc alors jeune, bien faite, et comme elle avait beaucoup d'esprit, qu'elle faisait les honneurs de sa maison avec une grace parfaite et une vraie magnificence, son salon ctait'un des plus celebres de Paris. Elle babitait Fhotel de Nevers, au bout du Pont-Neuf. C'6tait la le grand theatre ou
se d6bitait avec 6clat le nouvel 6vangile de Port-Royal. La politesse de la maitresse du logis, la bonne chere, car la table y 6tait d'une grande delicatesse et d'une grande somptuosit6, la compagnie la plus choisie des gens de robe et d'6pee, et toutes sortes de divertissements d'esprit y attirait tantde monde, que I'h6tel de Nevers devint le rendez-vous le plus fr6quent6 des Jans6nistes. L'eVeque de Gomminges, cousin-germain de la comtesse, le prince de [Marcillac, depuis due de La Rochefoucauld, le marchal d'Albert, la marquise de Liancourt, la comtesse de Lafayette, la marquise de Se'vigne', M. de Pomponne, fils de M. d'Andilly, Fabb6 Testu, ami intime de madame Du Plessis, beau parleur, mais sujet aux vapeurs a la mode, 1'abbe de Ranc6, homme agreable et spirituel avant d'etre 1'austere r6formateur de la Trappe, les Barillon et tout ce qu'il y avait de brillant parmi la jeunesse, a la ville ou k la cour, se rendaient re"gulierement chez la comtesse, soit S. Paris, soit a Fresne, sejour delicieux et assez^rapproche^ de la capitale.
Madame Du Plessis se servait de ses talents et de son influence pour etendre 1' empire de la v6rit6 et prScher les cinq propositions. Toutefois, a 1'botel de Nevers comme a Port- Royal, on disait alors : a Sauf le jugement supreme du Si6ge apostolique. Lorsque ce jugement fut connu, ces belles protestations de soumission s'eVanouirent. Nous connaissons la reponse de madame de Gue"men6 a la reine. Madame Du Plessis manifesta ses sentiments d'une autre maniere. La duchesse d'Aiguillon, ayant appris 1'arrive'e dela bulle, pria la marquise du Vigean d'aller Tannoncer a sa bonne amie, au bout du Pont-Neuf. Celle-ci couruta 1'hotel de Nevers ; on lui dit que la comtesse avait pris me"decine, mais qu'elle ne laisserait pas de la recevoir. En la voyant entrer, madame Du Plessis lui demanda : Avons-nous des nouvelles de Rome ? Oui, repondit la marquise, mais vous n'etes pas en 6tat de m'6couter parce que vous avez ete purgee. Point du tout. Assur6ment ! Je vous assure. La bulle est venue, ma chere, dit alors la marquise ; les Jans6nistes sont condamnes. Au meme moment, la comtesse press6e courut a la garde-robe, ou elle pensa crever de d6pit et de sa m6decine.
Madame de Sabl6. Quand elle donna occasion au livre de la frequente Communion , elle 6tait sous la direction des J6suites. Gagn6e au parti par M. d'Andilly et la mere Ang6lique, elle se retira a Port-Royal de Paris pendant la prospSrite'
de ce monastere. Un de ses admirateurs passionn6s, M. Cousin, nous assure qu'elle y menait une vie pieuse, mais agre"able et fort douce. Elle s'occupait de la grande affaire de son salut, sans en n6gliger aucune autre, le soin de sa sante", le gout de toutes les d61icatesses, y compris la friandise, celui de la belle Iitt6rature, surtout la passion d'un certain credit pour soi, pour ses amis, pour tout le monde. Elle avait fait de son appartement un autre h6tel de Rambouillet en petit, tres-aristocratique, encore un peu galant, toujours tres-bel esprit, d'une devotion elegante et d'abord assez peu severe. En meme temps qu'on faisait cbez elle de la devotion et du bel esprit, on y faisait aussi des confitures et de merveilleux ragouts ; on y composait des elixirs pour les vapeurs et des recettes centre les maladies (1). Aussi I'abb6 de la Yictoire lui dit un jour que le diable qu'elle avait banni de sa chambre, de sa garde-robe et de son cabinet, ou tout 6tait devenu modeste depuis qu'elle s'6tait r6form6e, s'6tait nabilement retranch.6 dans la cuisine. Ges belles p6nitentes de Port-Royal avaient gard6 chacune leur d6mon. La Rochefoucauld trouvait que celui de madame de Sable faisait merveille dans son retranchement. II lui 6crivait : a Vous ne pouvez faire une plus belle charit6 que de perinettre que le porteur de ce billet puisse entrer dans les mysteres de la marmelade et de vos veritables confitures, et je vous prie tres-humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pourrez... Si je pouvais esperer deux assiettes de ces confitures dont je ne meritais pas de manger autrefois, je croirais vous etre redevable toute ma vie. Le grand moraliste disait encore a son amie en lui envoyant des Maximes : Voila tout ce que j'ai de maximes ; mais comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux carottes, un ragout de mouton. Un janseniste mandait a madame de Sable qu'un fort honn&te homme venait le chercher en carrosse pour le mener faire 1'essai de son chocolat. La comtesse de Bregy 1'assurait un jour que rien n'<tait plus d&icieux que de manger de ses potages en Tecoutant parler. M. de Saint-Cyran, qui recommandait d'accoutumer les petits Messieurs a manger toutes sortes de 16gumes, de la morue, des harengs, n'inspira pas la m6me mortification a leurs peres et a leurs meres. La bonne chere fut des le commencement fort estim6e dans la haute societe janse-