‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 65 sur 217 · Madame de Sable, par Victor Cousin, p · texte numérisé non relu

Madame de Sable, par Victor Cousin, p

niste. Elle eut son traiteur prefe>6, Guille, le VSfour on le Brebant de l'6poque, qui naturellement se convertit. Oil lui apprit si bien qu'il n'y avait point de salut a esp6rer hors du bienheureux troupeau de la nouvelle Eglise, qu'il regardait le reste des homines comme des reprouve's. Aussi les vins les plus exquis, les viandes les plus dedicates, les bisques et les ragouts les plus delicieux, lui semblaient-ils n'e"tre que pour les pr6destin^s de Port-Royal, qui e"taient les vrais enfants de la maison. Gette th6orie de Guille fut pratiquee meme au pur foyer de la penitence, dans 1'austere couvent de la m&re Angelique. Marie de Beauvillers, abbesse de Montmartre, racontait au P. Rapin qu'oblig<e pendant la Fronde de se retirer a Paris, elle rendit un jour visite a 1'abbesse de Port-Royal, ou on lui servit une collation si recherchee qu'elle avouait n'avoir jamais mange de meilleure patisserie. Mais la Mere Angelique, Guille et meme madame de Sable 6taient surpasses dans les raffinemenLs de la table par un de leurs peres v6n6res, M. de Gondrin, archev&que de Sens. Ce grand eveque, dont le docteur Arnauld, dans la preface de la Frequente Communion^ vantait le zele pour le retablissement de la discipline, offrait a ses amies de somptueux festins. II inventa un parfum qui n'eut point de rival, tant la defense en etait excessive. Toutes les bougies des lustres et des chandeliers 6taient parfum6es (1). II faisait tremper dans de Tambre liquefie les bougies de cire dont il se servait a table. Elles rendaient une si suave odeur, qu'on cessait de manger pour se livrer aux enivrements de ces emanations d61icieuses. II avait soin de mettre sous chaque convert une paire de gants de femme musques ; 1'eau d'ange, le jasmin et la fleur d'orange 6taient repandues a profusion. Un jour il fit servir un repas qu'il donnait a madame la duchesse de Longueville et a quelques autres dames des plus mondaines de Paris, par autant de jeunes homines mollement et richement vetus. Ce prelat cependant s'appelait dans ses Jettres pastorales le successeur des Ap6tres, 1'imitateur de leurs vertus, et fl6trissait les j6suites et les capucins comme corrupteurs de la morale et seducteurs des ames. Nous avons trouv6 plusieurs fois

1. Les parties du parfumeur, ditle P. Rapin, qui montaient pour ce seul article a huit cents francs, sont encore a payer. Ce parfumeur s'appelait "Valdor. La cause fut plaidee au Parlement de Paris, oil 1'arcbeveque fut condamme a payer.

Escobar a Port-Royal ; il ne serai t pas difficile d'y rencontrer Tartu fe.

Madame de Sabl6, qui appr6ciait sans doute beaucoup les parfuras et les galantes surprises de 1'archeveque, devaif moins aimer les emportements de son zele platre". Elle 6tait tout a fait ennemie des extfmit6s. M&me au moment de sa plus grande ferveur, elle menagea ses anciens amis au risque de blesser les nouveaux. G'est ainsi qu'elle pria un jour la mar6chale de la Motte, gouvernante des enfants de France, d'amener a Port-Royal le Dauphin, qiii n'avait que trois ou quatre ans. Le petit princej 6tant arrive chez la marquise, voulul visitor son appartement ; on le mena dans un cabinet qui regardait sur le cho3ur des religieuses ; on lui ouvrit la fen&tre, et il en vit quelqnes-unes qui priaient Dieu. II leur cria en meme temps d'en haut : Qu'on vienne m'ouvrir ! je suis le Dauphin. Grande rumeur dans le couvent ! La Mere Eugenie, qui ne coimaissait pas la marquise, crut qu'il y avait du dessein, et n'approuva pas cette visite des persecuteurs de la V6rit6. Gitons encore un trait de la tolerance de madame de Sable. On trouve dans ses papiers, raconte M. de Sainte-Beuve, un petit billet du P. Rapin, sur une certaine salade mange'e la veille au soir chez M. le premier President de Lamoignon, et qui avait 6t6 troiivee fort bonne; c'etait un secret de friandise de madame de Sable. On souhaite avoir le secret de la faire^ 6crit le P. Rapin : je tacherai d'avoir le temps pour aller le demaiider moi-meme. Le Pere Rapin emportant sa recette de salade, et Nicole apportant un petit trait6 de morale, purent se rencontrer sur 1'escalier de la marquise (1). On comprend pourquoi le P. Rapin trouve des excuses au jansforisme de madame de Sabl6 et pourquoi Port-Royal, dans son Ne"crologe, lui mesure la louange avec une parcimonie qui n'est pas dans ses habitudes. Gependant, quoiqu'elle n'eut pas persevere jusqu'a la fin, madame de Sable avait bien me'rite des Jansenistes en leur amenant madame de Longueville, qui devint la grande actrice du parti.

Madame de Longueville. Gommetoutessescontemporaines, elle s'occupa beaucoup de theologie a 1'apparition de la frequente Communion. Quand elle accompagna son mari a Munsler, elle emmena le Pere Esprit, de 1'Oratoire, pour discourir

i. Port-Royal, t. 5, p. 70.

avec lui de la grace et de la pr6deslination, trouvant cela fort beau ; elle s'occupa bien plus de saint Augustin que des negotiations diplomatiques. La gouvernante de sa belle-fille disait a sa maitresse : Votre belle-mere decide a table en se jouant des choses dont les Peres et les conciles ne parlent qu'en tremblant. On connait les aventures galantes et guerrieres de rherome de la Fronde. Apres s'etre tout permis, elle trouvait la morale des j6suites trop relachee ; le concile de Trente lui faisait piti6. Elle tourna contre les ennemis de la Grace son ardeur belliqueuse, et merita bientot avec son ins6parable amie (i), mademoiselle des Vertus, le titre auguste que leur donna La Rochefoucauld. Mademoiselle des Vertus publia un jour qu'elle avait 6t6 guerie miraculeusement d'une fluxion sur le genou par la sainte 6pine que gardaient les filles de la Mere Angelique. Les docteurs du parti d^clarerent le prodige tresauf hentique, ce qui augmenta beaucoup la devotion du peuple pour les autels de Port-Royal. Madame de Longueville etait moins mystique. Elle n'avait pas besoin de miracle pour autoriser le pouvoir doctoral qu'elle s'etait attribu6 : ses charmes lui suffisaient. Rapin 1'appelle la grande enchanteresse. Elle parlait mieux que personne et savait flatter avec un art incomparable. Bile fit plus pour le progres de la nouvelle doctrine que n'avaient fait tous les discours et tous les Merits de ses directeurs. Elle gagna bien des dames de la cour, ou, apres la mort de la reine-mere, la cause de la bonne doctrine fut presque abandonnee. Mais ces conqutes de ruelles ou la ducbesse se signalait n'etaient que le prelude de conquetes plus illustres et plus importantes. Elle attira dans les rangs des defenseurs de la verite un grand nombre de prelats. Elle les invitait a la venir voir, tenait avec eux des conferences dans son hdtel, et les cajolait si bien, qu'ils se laissaient mener avec une admirable docilite. Ces cbampions de madame de Longueville, comme on les nommait, avaient seuls son estime entre tous les membres de F6piscopat. Quand on lui parlait des eveques qui s'6taient si hautement declares avec le Pape contre

1. Ellesetaientvelues en vraies tourieres de carmeliles et passaient 1'une et 1'autre une partie de leur vie dans une affectation de minauderies elernelles, g(*missant sans cesse loutes deux, au coin de leur feu, sur les d(isordres du siecle et sur les malheurs de I'J-Jglise, medisant avec hauteur de lout le rnonde par principe de reforme. Rapin, t. 3, p. 236.

le jansenisme, elle disait en haussant les 6paules : Est-ce que ce sont des eveques, que ces gens-la? C'est Tev&que d'Alet, Te've'que de Pamiers, T6v6que d'Angers, Teveque de Beauvais, qui sont de vrais 6veques, non pas ces pr61ats de cour. Pour correspondre avec ces vrais 6veques et d'autres amis qui habitalent la province, elle se servait d'un homme dont elle avail eprouv6 le denouement pendant les guerres de la Fronde. C'etait un gascon appe!6 Janet ; il laissa croitre sa barbe et se revetit d'un habit d'anachorete. La duchesse crut qu'il ne serait pas facile aux ennemis de d6couvrir le courrier de la grace sous le froc m6pris6 d'un ermite, et elle s'en divertissaifc avec son frere, le prince de Conti. Ces sortes d'intrigues 6taient telleraent cheres a madame de Longueville, qu'elle eut <te capable de se faire janseniste par le seul plaisir qu'elle y trouvait. C'6tait Termite qu'on chargeait des paquets les plus importants ; c'etait lui qui faisait les ambassades les plus secretes. On le voyait paraitre de temps en temps & la>porte du cabinet de la duchesse sans qu'on le connut ; il recevait ses instructions, qu'il accomplissait dans le mystere le plus impenetrable. Tout en faisant les affaires de Port-Royal, Termite n'oubliait pas les siennes ; il apportait tant de soin et d'habilete" augmenter son bien, qu'on Tappela le coupeur de bourses de la nouvelle opinion. Le P. Rapin avait ou'i dire au P. Talon, qui le connaissait, qu'en moins de dix-huit mois il envoy a plus de cent mille francs a ses parents. II ne parlait jamais que de Dieu, le pauvre homme ! avec ceux qui n'6taient pas du parti, et il en parlait d'un air si touchant qu'il attendrissait jusqu'aux larmes ses auditeurs. Sous cette barbe et ce froc d'ermite, ne vous semble-t-il pas reconnaitre le bon monsieur Tartufe? Nous Tavons deja trouve" a Port-Royal d6guise en prelat ; le voici devenu anachorete. Nous le verrons encore changer plusieurs fois de costume dans cette sainte maison ou il est n6 assur6ment, s'il n'y est jpas mort..

Quand vint Theure de la persecution, madame de Longueville cacha chez elle, a comme faisait autrefois sainte Melanie, ceux que Ton chassait de toutes parts. Elle les cachait encore plus dans son co3ur que dans son hotel (1). Les Messieurs celebrent surtout les charit6s de la duchesse a T6gard des

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