ORGON
Cluique jour k 1'eplise il venait d'un air doux Tout vis-a-vis de moi se mettre k deux genoux. 11 attirait les yeux de 1'asseinblee enliere Par 1'ardeur dontau ciel il poussait sa priure : II faisait des soupirs, de grands elancements, Et baisait htimblement la terre a tous moments.. , Je lui faisais des dons, mais, avec modestie, II me voulail toujours en rendre une partiu... Je vois qu'il reprend tout, et qu'a ma femme uiSuu; 11 prend, poui- tnon lionneur, un interet extreme.
dames qui viennent de nouveau a sa direction : les conferences pour les convertir durent plusieurs mois-.et plusieurs fois la semaine, deux ou trois heures par jour, selon le m6rite des personnes si elles sont belles, mondaines, riches.
Ce n'etait pas seulement dans sa maison du cloitre que Duhamel avait ses de>6ts entretiens. On lit dans I'abr6g6 manuscrit de VHistoire du jansenisme, conserve a la bibliotheque de Troyes :
On emprunta alors de grosses sommes d' argent pour accroitre le Port-Royal de Paris, ou on elevait -avec un fort grand soin les filles de qualite, surtout celles qui avaient de 1'esprit, a qui on apprenait le latin, les Peres, saint Augustin et le grand mystere de la grace et de la predestination. Duhamel, cure de Saint -Merri, ne contribuait pas peu aux frais qu'il fallait faire. II s'etait rendu maitre de la plupart des veuves de sa paroisse ; il avait 1'adresse d'engager les plus considerables a de petites parties de devotion et a des rendez-vous sur le raont Valerien, ou Ton faisait des conferences sur la grace et sur la doctrine de saint Augustin, dont les bourgeoises etaient charm6es, et tout cela se terminait par de petites collations propres el honne'tes, mais qui ne laissaient pas d'inspirer a la compagnie un certain air de familiarite, qui est toujours d'un grand ragout a des femmes avec un directeur d 'importance et de reputation, quand il sait relacher a propos quelque chose de sa gravite de pere spirituel et de pasteur par condescendance a ses brebis. Ces femmes si attaehees a Duhamel etaient entre autres la Devarize, veuve d'un conseiller au Paiiement, la Doublet, veuve d'un avocat, la Dubosc, veuve d'un marchand, la Humbert, veuve d'un chirurgien (1).
Le d6vot et galant cure de Saint-Merri ressemble assez a 1'ami de M. Orgon et de madame Prenelle. On ne s'etonnerait pas de 1'entendre dire au Mont-Vaierien ou dans la maison de M. Chalat :
L'amour qui nous attache aux beautes eternelles IN'etouffe pas en nous 1'amour des temporelles, etc.
1. Gitd par J'edileur des M&noires du P. Kapin, t. 1, p. 128.
Et encore, en acceptant les liberality's des ses veuves :
Ceux qui me connaitront n'auront pas la pensee Que ce soit un effet d'une ame interessee...
Ce n'est, a dire vrai, que parce que je erains Que tout ce bien ne lombe en de mechanics mains. .. Et ne s'en servent pas ainsi que j'ai dessein Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
Mais n'insistons pas ; M. de Sainte-Beuve, qui ne voit dans Tartufe que le casuiste de Pascal, et dans Duhamel qu'une innocente victime des calomnies des je"suites, nous r6pondrait avec madame Pernelle :
Les langues ont toujours du venin a repaudre ; Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse defendre... Mon Dieu ! le plus souvent 1'apparenee degoit ; II ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
Paisons encore connaissance avec quelques cure's jansenistes de Paris. Us sont tous illustres, car on e"tait theologien, predicateur, directeur incomparable des qu'on epousait les interests de Port-Royal. G'est toujours le P. Rapin qui nous introduit, et qui parle.
Antoine de Bre"da, cure" de Saint-Andr6-des-Arts, fut gagne des premiers par le gout qu'il prit a la direction des dames de sa paroisse. La duchesse de Luynes, qui fut une de ses premieres pSnitentes, lui fit venir ce gout. Madame de Luynes, d6tourne"e du monde par le peu de succes qu'elle y avait, se fit d6vote ; elle fr6quenta la paroisse, prit le cure" pour directeur, et eut une grande docilite" pour ses instructions. Le cure\ charme" d'avoir une duchesse pour pe"nitente, la cultiva soigneusement, la visitant tous les jours presque et souvent meme plus d'une fois. Gette fre"quentation fit un attachement mutuel, et comme rien n'attachait tant que la nouvelle doctrine, M, de Br6da, pour se conserver sa devote, la fit jans6niste. L'exemple de la duchesse fructifia dans la paroisse Saint-Andre" : la presidente de Hers6 et bien d'autres femmes se mirent sous la direction de leur pasteur. Gelui-ci voyait avec plaisir qu'il etait second^ dans son zele par Sainte-Beuve, docteur de Sorbonne, qui faisait aussi de grandes conque"tes pour Port-Royal. II habitait sur cette paroisse. II demeurait avec sa mere et deux
soeurs, jeunes, mondaines et grandes joueuses, qui attiraient chez elles beaucoup de monde. Le docteur avait son cabinet aii second etage de la maison, de sorte que ses penitentes se rencontraient souvent sur 1'escalier avec les galants de ses S03urs : ce qui faisait mal a propos de petits embarras aux devotes et des quiproquos de galanterie et de devotion. On se plaignit a M. de Breda, qui pria Sainte-Beuve d'avertir ses sosurs. Les jeunes filles n'etaient pas d'humeur a se reformer sitot ; elles repondirent a leur frere qu'elles attendraient la grace efficace de Port-Royal et le renvoyerent a son saint Augustin. Gependant le confessionual de Sainte-Beuve fut bienlot plus frequente que celui du cure, lequel vit le nombre de ses penitentes diminuer de jour en jour. Madame de Luynes et mademoiselle de Ghateauvieux elles-memes le quitterent et passcrent an docteur. M. de Breda ne supporta pas cette concurrence. !1 obligea le docteur a se relirer. et, pour ressaisir son prestige et se venger, il renonga au jansenisme, devint moliniste ou quelque cbose d'approcbant. Quant a M. de Sainte- Beuve, prive de son confessionnal a Saint- Andre", il demanda en vain un asile dans les autres egiises paroissiales : les cures qui .craignirent un rival., 1'econduisirent. II fut reduit a se faire directeur en chambre garnie.
M. Mazure, cur6 de Saint-Paul, se signala moins par le nombre de ses penitentes et 1'eclat de sa direction que par ses querelles avec les Jesuites, ses paroissiens. Tantot il voulait les obliger a 1'encenser quand il portait le Saint-Sacrement & la Fete-Dieu, en passant devant leur eglise ; tantot il faisait donner des batailles par ses pretres aux peres de la maison professe, quand on faisait chez eux des enterrements de quelqu'un de la paroisse ; d'autres fois il refusait les derniers sacrements ci ses paroissiens qui s'etaient confesses aux Jesuites. Un jour, le celebre P. de Lingendes prechait a Saint-Paul sur la necessite de faire une bonne confession a 1'heure de la mort. 11 dit que tous les confesseurs 6taient bons a ce dernier moment pourvu qu'ils fussent habiles, et que les plus habiles ^taient les meilleurs. A ces mots, le cure" fit sonner les cloches, entonner vdpres et contraignit le predicateur a se taire. Inutile d'aj outer que M. Mazure etait fort estime a Port-Royal.
M. Merlin fut cure de Saint-Eustache par 1'autorite" des dames des halles, qui se revolterent pour repousser le candidat de la Gour et soutenir le pasteur de leur choix. Les troubles
durerent trois jours. On soima le tocsin, on fit des barricades, et on menaga de piller Fhotel du chancelier. Une deputation de harengeres alia trouver la reine. Elles lui adresserent un discours pour lui demonlrer que M. Merlin devait etre cure" de Saint-Eustache parce quo tous les Merlin Favaient et6 de pere en fils (1). M. Merlin, d'un caractere timide, ne servit pas avec eclat les Jansenistes dans sa paroisse^mais il les laissa faire.
M. Rousse, cure de Saint-Roch, et M. Grenet, cure de Saint- Benoit, furent tres-devoues a Port-Royal. C'etaient eux qu'on avait charges de soulenir centre les religieux les droits de la hierarchic clans les assemblies des cures de Paris. La fagon dont les Jansenistes s'y prirent pour se rendre ces cures favorables merite d'etre rapportee. L'archeveque de Sens, qui savait le charme puissant qu'exerce sur certaines gens un excellent repas, pria son ami, M. Rousse, de lui donner a diner, et de reunir a cette occasion quelques-uns de ses confreres. Au jour marque, les invites se rendirent avec exactitude a la maison curiale de Saint-Roch. Le prelat presida la fete. II prit un air familier et se laissa aller a sa belle humeur. Pour animer le repas de cette joie qui est le plus grand assaisonnement des viandes et de la table, apres qu'on eut fait des projets de ligue centre les reguliers, qu'on eut bien declame centre les privileges, et qu'on eut discouru en 1'air sur les pouvoirs du Pape et sur la hierarchic, il s'avisa, pour rechauffer les esprits, de faire un ragout de reste de gibier ; il demanda un rSchaud, de Torange et d'autres ingredients qui piquent 1'app6tit. II ne manquait plus que du poivre blanc. Sans poivre blanc, le plat 6tait manqu6, et il ne s'en trouva pas au logis. Grande emotion parmi les convives ! Mais Farcheveque leve les yeux au ciel, semble invoquer la Toute-Puissance celeste et, ouvrant sa croix pastorale il la trouve remplie de poivre blanc fort exquis : le ragout etail sauve ! Les applaudissements eclatent et la gaiete redouble ; tous les COBUFS etaient conquis (2).
1. Memoires de Mademoiselle, cits par 1'editeur des Hemoires du P. Rapin.
2. L'eveque d'Angers, frere du doctour Arnauld, imitait Monsieur de Sens. Sa tal>le absorbait les revenus de son eveche, et meme un pen plus. Mais ce prelat trds-sobre, dit un historien, avait neanmoins une assez bonne table, parce qu'il croyait dans les commencements devoir se
Cette petite d6bauche si tendre et si pleine de privaut6s fit tout 1'effet qu'on s'6tait proposed Ce fut la 1'origine des assemblees des cures de Paris. Us formerent une espece de corps avec un syndic, eurent leurs jours de reunion, dresserent des statuts, et quoiqu'ils ne se d6clarassent pas ouvertement pour la nouvelle doctrine, ils ne laisserent pas que de servir indirectement les Jans6nistes. Ils donnerent Fexemple aux cures des autres villes du royaume. On commenga a faire partout de grands 61oges de la hie>archie et a ne proner que les hierarches. On appelait de ce beau nom ceux qui s'attacbaient a leur paroisse et suivaient la direction de leur cur6. Et comme on n'approuvait a Port-Royal que la devotion de la paroisse et que la direction des cur6s parce qu'on voulait leur donner du credit et les attirer, cette fantaisie devint alors tellement a la mode que, jusque dans les compagnies les plus libres de toute attache jans6niste, on se moquait des dames qui se confessaient a des reguliers, comme n'etant pas de la M6rarchie. Rien ne diminua si fort 1'influence des religieux et ne releva davantage la paroisse, chose si m^prise'e auparavant, qu'on abandonnait les cures les plus considerables de la capitale aux Picards, aux Normands et aux Manceaux, comme des postes peu dignes de gens de qualit^s. L'abbe Olier fut le premier de condition qui par zele pour les ames se fit cur6 ; plusieurs 1'imiterent, mais non pas pouss6s parle meme motif: les considerations d'int6rt s'y melerent. Ge furent done les Jansemstes qui mirent en vogue cet esprit de paroisse qui rgna depuis si fort a Paris. Ce n'cst pas, ajoute le P. Rapin, sans doute pour calmer les scrupules des cure's qui se trouveraient un peu jans6nistes en ce point, ce n'est pas que ce ne fiit une chose fort louable de s'affeclionner a so, paroisse, puisque c'est une devotion selon I' esprit de I' Eg Use, qui la conseille aux fideles ; mais cet attachement devint alors bl&mable par 1'esprit dintrigue qui s'y m^la et par les exces d'autorite auxquels se porterent la plupart des cures.
Cures et docteurs, grandes dames et bourgeoises, commencerent a s'agiter et a se grouper autour de M. Arnauld pour delendre le livre attaqu6 de la Frequente communion. Nous avons signal^ 1'ardeur de la premiere lutte : elle fut grande
servir de ce raoyen pour connaitre et gagner messieurs les Angevins. purete d'intention !
des deux c&tes. Gependant la reine re"gente et le cardinal Mazarin voulurent mettreun terme a cette dispute theologique, qui troublait et divisait si profond6ment les esprits, et resolurent de la soumettre au juge infaillible, assis sur la chaire de saint Pierre. Au mois de mars (1644), Arnauld regut 1'ordre d'aller rendre raison de sa doctrine au Pape, qui etait le principe de la doctrine. Ge fut le chancelier Seguier qui signifia cet ordre au docteur, en presence de M. d'Andilly. Que r6pondrai-je a la reine? lui demanda-t-il. a Que je ne suis point cit6 juridiquement a Rome, r6pondit le digne eleve de Petrus Aurelius ; qu'une pareille citation serait d'ailleurs contraire aux lois de 1'Eglise de France, qui veulent que les causes n6es dans son sein y soient jugees par elle, et a celles duroyaume, qui ne permettaient pas qu'un sujet soit justiciable d'un tribunal Stranger (1). Les Jans6nistes renforc6s des Gallicans virent dans 1' ordre de la reine les lois de la nation sur 1'ordre des jugements mises a 1'ecart, 1'Inquisition introduite en France sous une forme deguis6e, un tribunal Stranger substitu6 aux tribunaux du royaume pour juger les sujets du roi (2). Aussi toute la France, dit le P. Quesnel (3), se remua pour empecher le docteur d'obeir. Toute la France, c'est pour les Jans6nistes le Parlement et la Sorbonne. Le Parlement et la Sorbonne, en effet, se remuerent beaucoup. A ce grand bruit, le cardinal, s'excusant sur ce qu'il ne connaissaitpas 1'usage du royaume, renvoya 1'affaire au chancelier. Pendant que Messieurs de la grand'Ghambre et Messieurs des Bnquetes etaient aux prises sur cette grave question d'Etat qui suspendit durant un mois 1'exercice de la justice, M. de Barcos, le neveu de M. de Saint-Gyran, se cachait cbez la princesse de Guem6ne, car il etait egalement compromis : c'est lui qui avait ins6r6 dans la preface de laFrequente communion la fameuse phrase, les deux chefs de 1'Eglise qui n'en font qu'un. II conseillait a Arnauld de se cacher aussi, pensant que le parti avait tout & gagner a rester encore dans 1'ombre et le silence. Quelques amis aussi timides que Barcos, mais pour d'autres motifs, faisaient craindre au docteur les perils du voyage, ou les prisons de Tlnquisition a Rome (4). Les plus hardis s'Scriaient :