‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 85 sur 217 · Fontaine, Mdmoires, t. II, p. 256 sq · texte numérisé non relu

Fontaine, Mdmoires, t. II, p. 256 sq

La philosophie cartesienne vint soulever de nouveaux diff6rends. Si nous penetrons a certains jours dans le chateau de Vaumurier, nous y trouverons nos jardiniers, nos vignerons changes en academicians, en philosophes ; ils discutent sur les tourbillons de Descartes, embrassent son systeme et traduisent ses Meditations. Ils s'occupent surtout de cette grancle question : les betes sont-ellcs des horloges ? M. Fontaine a conserve le souvenir de ces doctes preoccupations des solitaires dans une pa^e de ses Mcmoires, qu'il convient de placer, comme contraste, a cote du severe tableau qu'il a trace de leur vie d'austerite et de silence.

Cornbien aussi s'eleva-t-il de petites contestations dans ce Desert touehant les sciences humaines de la philosophie, et les nouvelles opinions de M. Descartes ! II n'y avait guere de solitaire qui ne parlat A' automate. On ne se faisait plus une affaire de battre un chien. On lui donnait fort indifferemment des coups de baton, et on se moquait de ceux qui plaignaient ces betes commc si elles eussent senti de la douleur. On disait que c'etaient des horloges; que les crisqu'elles faisaient quand on les t'rappait, n'etaient que le bruit d'un petit ressort qui avait e(e remue, mais que tout ccla etait sans sentiment. On clouait sur des ais de pauvres aniraaux, par les quatre pattes, pour les ouvrir tout en vie, et voir la circulation du sang; ce qui etait une grande matiere d'entretien.

Le chateau de M. le due de Luynes etait la source de toutes ces curiosites, et cette source etait inepuisable.

Ges curiosites nous offriraient une transition naturelle aux curiosites mathematiques et physiques dont s'occupait alors Pascal, dejti louche par la grace efficace, deja brouille avec les jesuites de Montferrand, qui 1'accusaient de s'attribuer les travaux des Italiens, avec le Pere Noel, de Paris, qui soutenait leplein du vide, et bientot vengeant dans les Provinciates son amour-propre de savant blesse et sa nouvelle croyance religieuse. Mais, avant d'entrer dans la melee oil Pascal va se couvrir de gloire aux depens de la verite, de la justice, et de Fhonneur, 6coutons encore un pen ce qui se dit a Vaumurier.

On y parlait sans cesse, continue M. Fontaine, da nouveau systeme du monde selon M. Descartes, ct on 1'admirait... M. Arnauld, qui avait un esprit universel et qui etait entre dans le systeme de M. Descartes sur les betes, soutenait que ce n'etaient que des horloges

et que, quand elles criaient, ce n'etait qu'une roue d'horloge qui faisait du bruit. M. de Liancourt lui dit : J'ai la les deux chiens qui tournent la broche (1) chacun leur jour. (M. de Liancourt etait bon janseniste.) L'ua s'en trouvant embarrasse, se cacha lorsqu'on 1'allait prendre, et on cut recours a son camarade pour tourner au lieu de lui. Le camarade cria, et fit signe de sa queue qu'on le suivit. II alia denicher 1'autre dans le grenier et le houspilla. Sont-ce la des horloges? dit-il a M. Arnaulcl, qui trouva cela si plaisant, qu'il ne put faire autre chose que d'en rire (2).

1. Ces chiens tournaient la broche en marchant dans une roue comme les ecureuils dans leur cage.

2. Fontaine, Memoires, torn. Ill, p. 74 ; torn. IV, p. 206. Je trouve dans le Veritable esprit des nouveaux disciples de saint Augustin (torn. 1, p. 87), une histoire de chiens qui voulurent sans doute venger sur deux de nos Messieurs leurs freres ouverts tout en vie a Port-Royal :

Un jour, c'est un abbe janseniste qui parle, que nous voyagions a cheval, un ecclesiastique et moi, nous nous egarames sur le soir, et la nuit nous surprit au milieu de la campagne. Apres avoir raarche longtemps au hasard, sans savoir oil nous etions, ni oil nous devions aboutir, nous arrivames enfin a une ferme ecartc'ee, et nous y demandames le convert. Le maitre et la maitresse du logis nous recurent avec toute la charite possible. On prit nos chevaux, on nous allutna un grand feu : ces bonnes gens nous preparaienl un fort bon souper a leur maniere, et nous commencions a nous trouver a notre aise, lorsqu'un imprevu nous fit regretter 1'embarras dont nous nous etions tires. En effet, nous etant avises de sortir dans la cour, voici deux matins qui viennen t comme pour se jeter sur nous. Le fermier etait sur le seuil de la maison et dit a sa servante : Marie, donne-moi ce baton, que j'assomme ces deux jansenistes. La peur nous saisil dans le moment (detail pouriant une belle occasion de souffrir pour la verite], nous fuyons de toutes nos forces, sans savoir oil nous allons, les chiens nous suivent et le fermier nous suit, tous criant a pleine tete : Arretezvous, pestes d'animaux ! Mon compagnon tombe dans la mare : plus heureux que lui je 1'avais evitee, etje courais toujours, lorsque le ferinier nous dit: Eh, Messieurs ! ne craignez rien, iis ne vous feront pas de mal ; les chiens s'ecartent, nous tirons mon compagnon de 1'eau et nous rentrons a la maison... Le chagrin que nos holes temoignaient de cette aventure nous cpnvainquit pleinement qu'ils ne nous voulaient point de mal... Je demandai au fermier comment on appelait ses chiens. Nous les appelons, dit-il, jansenisles. Pourquoi done, repris-je, les appelez-vous de la sorte ? G'est, repliqua-t-il, le Pere Procureur des jesuites, dont je suis le fermier, qui leur a donne ce nom k cause qu'ils avaient mordu son compagnon et qu'ils lui avaient dechire sa robe. La fermiere ajouta : Le P. Procureur nous a dit qu'il n'y avail que les jansenistes qui mordissent et qui dechirassent les jesuites... Mais, lui dis-je,savez-vous bien ce que c'est qu'un janseniste? Non, repartit-elle, je ne sais pas quelle biate c'est. Ge n'est pas une bete, repris-je, c'est un homme. Get homme-la est done bien mechant, rapliqua-t-elle, qui mord et qui dechire nos bons Peres ? Le mari et la femme

bienheureux solitaires, en lisant ce recit, votre ami luimme, M. Sainte-Beuve, ne peut s'empScber de s'ecrier : On se demande ou est Saint-Gyran (1) ? II est vrai qu'il vous fe"licite de cette deviation de 1'esprit du souverain docteur, puisque, grace a elle, vous devintes cart6siens en haine des j6suites, enveloppates Aristote dans 1'anatheme que vous aviez prononce" contre Molina, et mites la nouvelle pbilosopbie a la mode j usque parmi les dames. Toutefois, si M. Sainte-Beuve vous absout, votre saint evcique d'Ypres vous condamne. N'est-ce pas lui qui ecrivait, dans la Reformation de Vhomme interieur :

Celui a qui Dieu aura fait la grace cle la vaincre (la concupiscence de la chair) sera attaque par une autre d'autant plus trompeuse qu'elle parait plus honnete. C'est cette curiosite toujours inquiete. qui a ete appelee de ce nom a cause du vain desir qu'elle a de savoir, et que Ton a publie du nom de science. Elle a mis son siege clans 1'esprit... C'est de ce principe que vient le desir cle se repaitre les yeux par la vue de cette grande drversite de spectacles : de la sont venus le cirque et I'amphiteatre, et toute la vanite des tragedies et des comedies : de la est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous rega relent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne veulent savoir que pour le savoir seulement...

Vous lisiez, 6 bienheureux jardimers, cette condamnation de la curiosit6 scientifique dans la belle traduction de M. d'Andilly, et vous continuiez a clouer des chiens sur des ais pour observer la circulation du sang, etvous sortiez de votre silence plein de piete, pour faire de grands entretiens sur 1'amas de rognures, dont Descartes venait de composer le soleil, et vous parliez tous, meme M. Frangois, d'automate, et vous vous moquiez de ceux qui plaignaient les bStes que vous frappiez et eVentriez pour le plaisir de constater que leurs cris etaient simplement le bruit d'un petit ressort qui avait ete remu6. N'importe, cette nouvelle contradiction entre vos principes et votre conduite n'a pas diminu votre gloire ; le monde est encore persuad6 que dans le Desert de Port- Royal des Gbamps vousn'eiiez occup6s qu'a retracer une image vivantede la p6ni-

nous dirent sur cela beaucoup de naivetes qui nous rejouirent. II n'y avait pas de quoi.

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