‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 90 sur 217 · Fontaine. Hemoires, t. IT, p · texte numérisé non relu

Fontaine. Hemoires, t. IT, p

Nicolas Cornet (1) etait alors syndic de la Paculte de theologie. C'etait un docteur de 1'ancienne marque, de 1'ancienne simplicite, de 1'ancienne probite... Voyant les vents s'eiever, les nues s'6paissir, les flots s'enfler de plus en plus, sage, tranquille et pose qu'ii etait, il se mit a consid6rer attentivement quelle etait cette nouvelle doctrine, et quelles etaient les personnes qui la soutenaient. II vit done que saint Augustin, qu'il tenait le plus 6claire et le plus profond de tous les docteurs, avail expos< a 1'Eglise une doctrine toute saiute et apostolique touchant la grace chrelienne ; mais que, ou par la faiblesse naturelle' de 1'esprit humain, ou a cause de sa profondeur ou de la deiicatesse des questions, ou plutot par la condition necessaire et inseparable de notre foi, durant cette nuit d'6nigmes et d'obscurites, cette doctrine celeste s'est trouve"e necessairement envelopp^e parmi les difficultes impede" trables : si bien qu'il y avait a craindre qu'on ne fut jete insensiblement dans des consequences ruineuses a la liberte de 1'homme ; ensuite il considera avec combien de raisons toute l'6cole et toute 1'Eglise s'6taient appliquees a defendre les consequences ; et il vit que la Faculte des nouveaux docteurs en etait si pr6venue, qu'au lieu de les rejeter, ils en avaient fait une doctrine propre : si bien que la plupart de ces consequences, que tous les theologiens avaient toujours regardees jusqu'alors comme des inconvenients facheux, au devant desquels il fallait aller pour bien entendre la doctrine de saint Augustin et de 1'Eglise, ceux-ci les regardaient au contraire comme des fruits necessaires, qu'il en fallait recueillir; et que ce qui avait paru a tous les autres comme des ecueils centre lesquels il fallait craindre d'echouer le vaisseau, ceux-ci ne craignaient point de nous le montrer comme le port salutaire auquel devait aboutir la navigation. Apres avoir ainsiregarde la face et Fetat de cette doctrine..., il s'appliqua a connaitre le g6nie de ses defenseurs. Saint Gregoire de Nazianze, qui lui etait fort familier, lui avait appris que les troubles ne naissent pas dans

\. II etait d'Amiens. oil sa famille a laisse de la descendance, M. Cornetd'lncourt, par example. Ce dernier, fidele aux traditions et a la race, soutenait les jesuites a la Ghambre sous la Restauration ; il se prit un jour notamment a les defendre centre son collegue d'alors, M. Du Vergier de Hauranne ; toute la Ghambre partit d'un eclat de rire et Pecho repeta I'oracle : Pugnent ipsique nepotes. Note de M. Sainte-Beuve, Port-Royal, torn. IE, 149.

1'Eglise par des ames communes et faibles : Ce sont, dit-il, de grands esprits, mais ardents et chauds, qui causent ces mouvements et ces tumultes ; mais ensuite, les d6crivant par leurs caraeteres propres, il les appelle excessifs, insatiables, et Porto's plus ardemment qu'il ne faut aux choses de la religion : paroles vraiment sensees, et qui nous repr6sentent au vif le nature! de tels esprits... plus capables de pousser les choses' a rextre"mite", que de tenir le raisonnement sur le penchant ; et plus propres a commettre ensemble les ve"rite"s chretiennes qu'a les require a leur unite" naturelle : tels enfin, pour dire en un mot, qu'ils donnent beaucoup a Dieu, et que c'est pour eux line grande grace de ceder entierement a s'abaisser sous 1'autorite" supreme de 1'Eglise et du Saint- Sie"ge (1).

Cornet, aussi avise" que savant, comprit que pour frapper efficacement, il fallait frapper juste. De concert avec ses amis Pereyret, Le Moine, Morel, il chercha dans YAugustinus les principes fondamentaux de la doctrine de Jans6nius. II s'avanga a travers cette 6paisse fort de textes et de raisonnements ofr M. d'Ypres avait cache" ses erreurs capitales, jusqu'au coeur du gros in-folio : il trouva V&me du lime. Aucun n'etait mieux instruit du point de"cisif de la question. II connaissait tres-parfaitement et les confins et les bornes de toutes les questions de 1'ecole; jusqu'ou elles couraient et ou elles commenc.aient a se s^parer : surtout il avait grande connaissance de la doctrine de saint Augustin et de I'e'cole de saint Thomas. II connaissait les endroits par ou ces nouveaux docteurs semblaient tenir les limites certaines, par lesquels ils s'en etaient divisds. C'est de cette experience, de cette connaissance exquise, et du concert des meilleurs cerveaux de la Sorbonne, que nousest n6 cet extrait de cinq propositions, qui sont comme les justes limites par lesquelles la ve'rite' est s6paree de Ferreur ; et qui <tant, pour ainsi parler, le caractere propre et singulier des nouvelles opinions, ont donne" le moyen a tous les autres de courir unanimement contre leur nouveaut6 inou'ie (2).

Ges propositions, autour desquelles la lutte va de"sormais se concentrer, 6taient primitivement au nombre de sept (3).

J. Bossuet, Oraison f'unbbre de Nicolas Cornet, l.'lbid.

3. Les deux propositions retranchees etaient celles-ci: L'Eglise a estime autrefois que la penitence sacramentelle secrete ne suffisait pas pour les peches secrets.

L'attrition naturelle suffit pour le sacrement de penitence.

Cornet n'avait d'abord d'autre but que de les faire censurer par la Sorbonne. Le l or juillet 1649, il demande al'Assemble'e de nommer des commissaires pour examiner les propositions presentees. Les docteurs jansenistes jettent feu et flamme. Les docteurs orthodoxes soutiennent avec 6nergie le projet du syndic. On entendit des voix, dans la confusion et dans le tumulte de la deliberation qui parlaient de martyre et d'autres nouvelles barricades si Ton passait plus avant(l). Malgre" cette violente opposition, le projet mis aux voix fut adopt6 et on nomma les commissaires examinateurs. Get 6chec ne fit qu'accroitre 1'ardeur des partisans de Teveque d'Ypres. L'abbe" de Bourzeis, dans un petit 6crit intitule" Propositiones de gratia in Sorbonse facilitate propediem examinandje propositx, se hate de placer les propositions extraites sous 1'autorite inviolable de saint Augustin. II declare qu'elles ne renferment que la pure doctrine du saint docteur. Arnauld, cacb.6 sous les ailes dc Dieu cbez madame Agran, une sainte veuve sa penitente affide'e, apparait comme un jeune lionceau dans ses Const' derations sur I'entreprise faite par M. Cornet, syndic de la faculte, en I'Assemblee de juillet 1649. II decouvre dans le projet du syndic un complot form par les disciples de Molina et les ennemis de la solicle penitence pour ruiner la doctrine de saint Augustin qui les condamne. Cornet n'est que 1'instrument des Jesuites dont il a portela robe, et son ami Pereyret est un insolent : ils veulent combattre en renards et non en lions. Les injures et les invectives se pressent sous la plume du docteur courrouce; ce ne sont que des exces, que des 6normites, que de la passion, que laebetes inou'ies, que hardiesses insupportables, qu'aveuglement et que toutes sortes d'attentats. C'eiait le bon gout de M. Arnauld. Est-il possible, quand on a, comme M. Sainte-Beuve, savoure les amenites de ce langage, de supporter les mots pen elegants du P. Nouet et le style de la classe de Raconis ?

Les Messieurs ne s'en tinrent pas a cette belle indignation. Ils empecberent TAssembiee du l er aout d'entendre le rapport des commissaires et en appelerent au Parlement, comme d'abus, de la conclusion prise le mois precedent. Ils remirent leur requete, signee par plus de soixante docteurs, entre les mains

Page 1