MONTMORENCY-LUXEMBOURG
Par Monseigneur
Signé :
D'Otessen (l)
L'initiation du duc de Chartres par le duc de Montmorency-Luxembourg à la maçonnerie anglaise devenue française, initiation dont la Loge de la Candeur nous offrira les principaux rites, était loin d'avoir la portée de son initiation à la maçonnerie écossaise. « Le premier grade qui se présente à nous, dans cette Maçonnerie rouge, est le grade d' 'Elu, ou l'école de la vengeance, a dit un historien moderne (2),» et avec raison En 1766, un livre a paru, Les plus secrets mystères des plus hauts grades de la Maçonnerie dévoilés, ou le vrai Rose-Croix traduit de l'anglais, suivi du Noacliite traduit de l'allemand, faisant ainsi connaître, même au public, le rite d'admission à ce grade de Parfait Maçon Elu.
(1). Ibid, p. 185.
(2) N. Deschamps, Les Sociétés secrètes et la société, 4e édit. 1881, t. I, p. 40.
CHAMBRE OBSCURE. — Cette chambre doit être tendue de noir. Au fond, d'un côté, doit être une espèce d'antre ou caverne, couverte de branches d*arbre. L'entrée ni le fond n'en doivent pas être éclairés. Dans la caverne doit être un fantôme assis dans les branches; la tête doit être garnie de cheveux, et seulement posée sur le reste du corps. On la met dans une attitude convenable, dans la chambre tendue de noir: il doit y avoir une table et un tabouret devant ; en face doit être un tableau en transparent, représentant un bras tenant un poignard, et ce mot écrit: VENGEANCE. Sur la table doit être un gobelet ; à terre doivent être un grand poignard et une lampe qui puisse se prendre à la main, et qui fasse une faible lumière
Quand le Récipiendaire a bu : Prenez, lui dit le Frère Intime, cette lampe; armez-vous de ce poignard, entrez au fond de cette caverne et frappez tout ce vous trouverez qui vous résistera. Défendez-vous, vengez votre Maître, rendez-vous digne d'être Elu. Le Récipiendaire entre le poignard levé, tenant la lampe de la main gauche. Le Frère Intime le suit, et lui montrant le fantôme ou la tête, il lui crie : Frappez, vengez Hiram ; voilà son assassin. Le Récipiendaire frappe de son poignard ; ensuite le Frère Intime lui dit : Quittez cette lampe, prenez cette tête par les cheveux, levez votre poignard et suivez-moi.
Nota. — On a soin d'avoir du sang ou quelque drogue rouge, dont le Frère Ancien teint le poignard et les mains du Récipiendaire, avant de sortir de la caverne ; puis il le conduit à la Loge, où le Frère Intime entre le premier ; le Récipiendaire le suit, et est présenté à tous les Frères, qui sont debout et font le signe lorsqu'il passe devant eux U).
Il n'était pas besoin de la sagacité du duc de Chartres pour comprendre que le mythe d'Hiram n'était point un vain mythe, que ce poignard teint de sang dans des mains couvertes de sang et cette tête prise par les cheveux pour venger un Maître fabuleux étaient le noviciat d'une haute vengeance, inavouée de tous, mais pressentie et appelée par tous. Dans quinze ans, l'initiation du duc d'Orléans comme Chevalier Kadosch complétera l'initiation présente du duc de Chartres comme Elu. Ce ne sera toutefois qu'une réduplication plus accentuée et plus claire des mêmes rites, avec la remise tout haut d'un Symbole anti- chrétien, anti-monarchique, anti- social dont on murmure déjà tout bas les articles.
(1) Je transcris sur la 2° édition de 1774, p. 15.
Parmi les princes dont nous parlons, dit un historien, non suspect ici, de ia Révolution française, il y en eut un envers qui la discrétion ne fut point nécessaire. C'était le duc de Chartres, le futur ami de Danton... La franc-maçonnerie l'attira. Elle lui donna un pouvoir à exercer sans effort... Il accepta donc la Grande-Mai trise aussitôt qu'elle lui fut offerte ; et l'année suivante (1772) la franc-maçonnerie de France... se resserra dans une direction centrale et régulière, qui s'empressa de détruire l'inamovibilité des Vénérables, constitua l'Ordre sur des bases entièrement démocratiques, et prit le nom de Grand-Orient. Là fut le point central de la correspondance générale des Loges (1).
La faction du maître de danse Lacorne, enhardie par ses succès, n'a visé à rien moins qu'au renversement de la Grande -Loge de France. Les Maîtres des Loges y ont été convoqués. Tous les genres d'accusation ont été mis en œuvre pour les perdre. On a commencé par décider qu'ils ne seront plus inamovibles. « Puis, le 4 décembre 1772, la commission chargée du remaniement des Constitutions, appuyée d'un nombre considérable de Maçons, » a décrété « que V ancienne Grande-Lcge de France a cessé d' exister, qu'elle est remplacée par une nouvelle Grande-Loge nationale, et qu'un nouveau corps, dont elle fera partie intégrante, administrera l'Ordre sous le titre de GRAND ORIENT DE FRANCE. » La Grande-Loge proteste. Le 30 août 1773, les membres qui lui restent déclarent la Loge nationale sans pouvoir, et bientôt excommunient les Maîtres de Loge qui ont pris part à ses travaux, si dans huit jours ils ne rétractent leurs errements (2). Efforts désespérés de la Grande-Loge qui bientôt va disparaître dans la soumission parfaite I
L'anecdote suivante nous donne la physionomie du duc de Chartres au lendemain de sa promotion comme Grand- Maître de la Grande-Loge de France et Grand-Maître des Loges Ecossaises, à la veille du changement, imposé par la démocratie, de son premier titre en celui de Grand- Maître du Grand-Orient de France :
(1) Louis Blanc, Histoire de la R. F., t. II (1847), p. 83.
(2) La F.-M. par un ancien Rose-Croix, p. 186.
15 juillet 1772. — Tout le Palais-Royal a été fort scandalisé une de ces nuits dernières où M. le duc de Chartres, après avoir joué et soupe chez un seigneur polonais, s'est promené dans le jardin avec lui et autres seigneurs qui avaient été de la partie, et y ont tenu tout haut les propos les plus obscènes et chanté les chansons les plus grivoises. On ne peut attribuer cette scène, peu digne d'un aussi grand prince, qu'aux fumées du vin, dont, dans la chaleur du souper, il s'était laissé surprendre (1).
Louis XV meurt le 10 mai 1774. Louis XVI, à vingt ans, vertueux, mais peu instruit de ses devoirs et faible, prend les rênes d'un royaume engagé dans l'abîme. Il commence par rappeler de l'exil tous les anciens membres du Parlement de Paris ; et quand le 12 novembre, dans un lit de justice où ils leur rend leurs fonctions, un sourd murmure accueille son ordonnance disciplinaire, et que les orateurs officiels en lui répondant maintiennent toutes leurs positions antérieures, le duc de Chartres, « saisissant avide- « ment une occasion de popularité , fait une espèce de « protestation » en leur faveur. Le 9 décembre, le Parle- « ment convoque les princes et les pairs pour délibérer « sur les remontrances qui sont votées dans une seconde « séance par tous les assistants, moins les frères du Roi, le « comte de La Marche et six pairs, entre autres l'arche- « vêque de Paris. Le duc de La Rochefoucauld demande « les Etats-Généraux, auxquels, dit-il, la cour des pairs « n'a pas le droit de suppléer. A la sortie du Palais, les € ducs d'Orléans et de Chartres et le prince de Conta sont « salués par les acclamations populaires ; un silence glacé « accueille les frères du Roi. L'archevêque de Paris est « hué (2). » La franc-maçonnerie récompense le duc de Chartres en achevant cette année à son profit le travail de centralisation si bien inauguré il y a deux ans. Le Grand- Orient affilie régulièrement les Loges d'adoption, c'est-àdire celles des Franches- Maçonnes, établies en dehors de
(Il Mémoires secrets faisant suite à ceux de Bachaumont, Londres 1784, t. XXIV, p. 178.
(2) H. Martin, Histoire de France, t. XVI, 4<> édit. 1860, p. 336.
celles des hommes ; il les fait passer sous l'obédience directe du duc; il leur donne pour Grande-Maîtresse, sa sœur, la duchesse de Bourbon
En 1775, le Grand Chapitre général de France se joint au Grand- Orient (1) ; les restes aristocratiques de la Grande-Loge se sont livrés au courant victorieux de la démocratie ; et le duc de Chartres, à la tête de cet empire soumis des ténèbres, où le premier soumis est lui-même, devient, sous son tablier de maçon éblouissant de diamants, le général de la Révolution.
C'est à ce moment qu'est fondée à Paris par la Loge la Parfaite Egalité, dont l'orateur est l'abbé de Montmorency-Bouteville, une des Loges les plus importantes de l'Ordre, la Loge militaire de Saint-Jean de la. Candeur. Voici le procès- verbal de son installation :
< Première assemblée du 21 mars 5775, à lagloireduG. A. de l'Univers, sous les auspices du Sérénissime Grand-Maître.
« Aujourd'hui, vingt-et-unième jour de mars de l'an de Lumière 5776, la Très Respectable Loge de la Candeur régulièrement assemblée pour la première fois, l'élection s'est faite en la manière accoutumée, et les dignités furent conférées ainsi qu'il suit :
« Le T. • . R. ' . F. • . marquis de Saisseval fut élu VÉNÉ- RABLE d'un avis unanime.
«Le T. • . D. ■ . F. • . comte de Balbi, premier surveillant, à la pluralité des voix.
« Le VÉNÉRABLE F.-, comte de Strogonoff second surveillant.
« L'ouverture des travaux se fit de la manière accoutumée; après quoi le V.*., de l'avis de la T.'. R.-. L.\, nomma le F.-, comte de Saisseval. maître des cérémonies, le F.-, de la Chevalerie grand orateur Terrible, et chargea le F.\ Bouvard des fonctions de secrétaire ; ils prirent aussitôt leurs fonctions. Ensuite la Loge étant instruite qu'une
(1) N. Deschamps, t. II, p. 90.
Sœur Apprentie et Compagnonne Maçonne (membre de la T.-. R.\ L.\ de notre SERENISSIME GRAND-MAITRE LE F.-. DUC DE CHARTRES), nommée marquise. d'Ossat était dans les porches, le V.'., ayant suspendu la Loge d'Apprenti, fit introduire la Sœur et lui ayant fait remettre le premier maillet, ouvrit la Loge d'Adoption. Ensuite le T.-. V.-. F. . marquis de Saisseval a proposé la Profane comtesse de Courtebonne, qui a été acceptée, laquelle après avoir subi toutes les épreuves ordinaires a été reçue.
« Le V.'. a ensuite proposé la P.". (I) deChoiseul-Gouffier, qui a été acceptée, laquelle après avoir subi toutes les épreuves a été reçue.
«Le F.*, marquis du Cailas a proposé la P.-. comtesse de Polignac, qui a été acceptée, laquelle après avoir subi toutes les épreuves ordinaires a été reçue.
« Le F.\ comte de Saisseval a proposé la P. vicomtesse de Faudoas, qui a été acceptée, laquelle après avoir subi toutes les épreuves ordinaires a été reçue. »
Après un discours du grand orateur Terrible, » qui fut applaudi en la manière accoutumée » chez les Maçons, la Loge fut fermée ; puis elle fut réouverte « pour donner le grade de Compagnonnes aux Sœurs nouvellement reçues au grade d'Apprenties. » Le banquet vint ensuite. Voici le récit de la cérémonie, dans le style de la secte :
« Le F.-. V.*. marquis de Saisseval proposa de passer dans la salle qui avait été préparée pour le banquet, où, s'étant placé à l'Orient, la sœur d'Ossat faisant les fonctions d'inspectrice, et le F.-, comte de Balbi celles d'inspecteur, tenant les maillets à. l'Occident et ayant au milieu d'eux le F.-, comte de Saisseval, maître des cérémonies, le V.'. ayant fait placer la Sœur marquise de Courtebonne à la place de Grande-Maîtresse et la sœur vicomtesse de Faudoas à celle de dépositaire, attendu qu'il ne se trouvait
(1) Profane.
point dans la R.-. assemblée de sœurs qui eussent le grade de Maîtresse, le reste des Frères s'étant placé indistinctement dans les deux Climats, le V.-. ouvrit la loge de Table en la manière usitée en la Loge d'Adoption, Il la suspendit ensuite quelque temps pour donner aux Frères et Sœurs le temps de piler (1) suivant leur besoin.
« Le V.-. F.-, marquisde Saisseval rouvrit après la Loge pour souffler les trois lampes d'obligations : on en souffla encore quelques autres en l'honneur des F/, et S.\ qui étaient chers à la R.\ assemblée. »
La lampe, c'est le verre à boire dans l'argot desFrancsmaçons.
« Les travaux » finirent ainsi, et le procès-verbal est clos par cette formule et ces signatures :
« Fait le dit jour, 21e de mars de l'an de Lumière 5775.
Ca. Sapieha (2),
Saint-Simon,