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CHAPITRE III

l'océan pacifique.

San-Francisco. — L'émigration chinoise. — Départ du nouveau monde. — Les passagers du Gaëlic. — Albatros. — Les poissons volants. — Une comète. — Le i8o« degré. — Tempête. — Arrivée au Japon. — Les embarcations indigènes. — Un hôtel français à Yokohama.

Il nous restait à peine vingt-quatre heures avant le départ du bateau, pour visiter la capitale de la Californie. '

Pendant de longues années, cette ville fut la Golconde vers laquelle affluèrent en masse les affamés d'or courant à la conquête du métal précieux, dans ce nouveau jardin des Hespérides où bien peu découvrirent la toison dW, mais où le plus grand nombre éprouvèrent les déceptions cruelles, les maladies impitoyables, les misères de toutes sortes, et où beaucoup trouvèrentenfin la mort. Durant bien desannées, * San-Francisco fut le théâtre de drames poignants, dans lesquels la poudre d'or et le jeu mettaient en action toutes les passions allumées par la cupidité dans le cœur de ces hommes, ramassis de tous les peuples, sans morale et sans frein.

La ville de San-Francisco est construite entre

rOcéan et la rade, sur une presqu^île accidentée. Le rapide accroissement de la population obligeant d'agrandir sans cesse le périmètre de la cité, les collines ont été successivement percées de rues et couvertes de maisons. A part les inégalités de terrain, son aspect est semblable à celui de toutes les

autres villes des Etats-Unis. Des tramw^ays sont mis en mouvement par des machines fixes comme à Chicago, qui permettent aux voitures de gravir et de descendre facilement les côtes très-rapides en se faisant contre-poids.

San-Francisco possède environ 25o,ooo habitants, parmi lesquels on ne compte pas moins de 3o,ooo Chinois. Un quartier tout entier leur est réservé et porte le nom de « Ville chinoise ». Là, ils ont leurs habitations, leurs ateliers, leurs boutiques, leurs lieux de plaisir. Ils consomment uniquement les produits importés de leur pays.

Les Chinois sont d'excellents travailleurs, dociles, sobres, robustes, aptes à faire tous les ouvrages, même les plus délicats; ils se contentent d'un modique salaire en comparaison de celui qu'exigent les ouvriers américains ; mais s'ils s'expatrient, comme les Basques français qui pour faire fortune vont travailler dans les saladeros de la République Argentine et des provinces du Rio de la Plata, ils ne perdent jamais de vue l'espoir du retour dans la patrie, et, au bout de quelques années, après avoir amassé un petit capital de trois ou quatre cents dollars (2,000 francs), ils reviennent en Chine vivre de leurs rentes. Ce résultat leur était facile aux Etats-

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Unis; aussi l'émigration était-elle considérable et augmentait chaque jour davantage ; six compagnies enrôlaient des coolies dans les différentes provinces méridionales de la Chine, payaient leurs passages, leur procuraient du travail, et, en compensation de l'argent qu'ils leur avaient fait gagner, ne les laissaient repartir qu'après en avoir reçu la somme convenue d'avance. Ce système s'est longtemps pratiqué, mais on finit par s'apercevoir que chaque année les Chinois emportaient d'Amérique des sommes énormes; le gouvernement des Etats-Unis s*en émut, et, malgré la pénurie de bras dans TEtat de Californie, et après de longues délibérations et de longues hésitations, il a jugé nécessaire de prendre des mesures énergiques pour protéger les provinces occidentales de cet envahissement du Céleste Empire. Cette décision est encore trop récente pour que l'on puisse savoir quelle sera son influence sur le développement de la richesse de ces contrées.

Le brouillard persistant depuis la veille jetait un voile impénétrable sur la vue superbe dont on jouit des points élevés de la ville, et il nous fut malheureusement impossible de contempler un panorama que chacun s'accorde à dire magnifique.

Le lendemain de notre arrivée, 28 septembre, après avoir dormi dans un vrai lit, nous montions à bord du Gaëlic, bateau sur lequel nous devions faire la traversée du Pacifique, notre dernière étape pour aller au Japon. A deux heures de l'après-midi on largue la dernière amarre; le Gaëlic franchit les passes et se dirige vers l'ouest, laissant derrière lui

le nouveau monde, dont il s'éloigne rapidement. Sur les Steamers américains faisant le trajet entre San-Francisco, le Japon et la Chine, les passagers ressemblent peu à ceux que l'on rencontre à bord des paquebots de l'Atlantique. Ce n'est plus cette foule turbulente et compacte de jeunes miss effrontées, d'Américains affairés, de touristes étonnés ou de malheureux émigrants à la recherche d'une nouvelle patrie. Nos compagnons de voyage, peu nombreux, étaient pour la plupart des missionnaires protestants allant prêcher la parole évangélique dans les contrées sauvages de l'Asie, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants; il y avait en outre deux ou trois cents Chinois rentrant dans leur pays. Parmi les quarante passagers de première classe embarqués à bord, nombre maximum que comportaient les aménagements du Gaëlic, mon ami et moi étions les deux seuls Français. L'équipage, à l'exception du capitaine et des officiers, se composait exclusivement de Chinois, excellents marins, mais détestables cuisiniers et maîtres d'hôtel. Pendant les premiers jours de la traversée, un de ces Chinois vint à mourir; on ne jeta pas son corps à la mer, suivant l'habitude générale à bord de tous les navires. Il fut placé dans un cercueil entouré d'une toile goudronnée, à l'arrière sur la chambre du gouvernail. La Compagnie est obligée d'en agir ainsi, autrement aucun Chinois ne consentirait plus jamais à mettre le pied sur un de ses steamers; d'après les croyances religieuses chinoises^ si un mort était jeté à la mer, son âme serait infailliblementperduedanslesprofondeursdel'Océan.

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Il est facile de comprendre Pétat de putréfaction auquel arrive, dans un pays chaud, après plusieurs semaines, ce cadavre à peine embaumé par le médecin du bord; aussi, lorsque la plus légère brise venait de Tarrière, le pont était-il envahi par des émanations putrides et une odeur de Chinois en décomposition sufifpcante et malsaine.

La vie à bord offrait peu de distractions : pas une voile, pas une terre ne vint briser un seul instant la ligne circulaire de l'horizon, ni reposer les yeux de ces grandes masses liquides, se succédant lentement les unes aux autres à égale distance. Ces longues vagues huileuses caractérisent les surfaces des mers très-étendues, sur lesquelles elles ont le temps de se former et de grandir en s'amplifiant sur leurs fonds insondables. Le temps était beau, mais le roulis incessant devenait fastidieux à la longue, car on était obligé de se cramponner continuellement à tous les objets pour marcher et se tenir en équilibre.

Au milieu même du Pacifique, à une distance considérable de toute terre, on rencontre de grands albatros noirs, vivant de pêche et ne prenant terre qu'au printemps pour faire leurs nids dans les archipels de rOcéanie. Ces grands oiseaux déploient leurs ailes de deux et trois mètres d'envergure et s'en servent comme de voiles, sans les agiter pour se soutenir en Tair. Dès qu'ils aperçoivent de loin un bateau, ils s'en approchent et le suivent pendant des journées entières, luttant de vitesse avec lui, l'enveloppant de cercles concentriques pour s'emparer des débris jetés par-dessus bord. Il y en avait souvent un grand nombre à,

rarrière du navire. Eux et les nombreux poissons volants, qui s'élevaient de la surface de Teau, furent les seuls êtres vivants qui s'offrirent à notre vue.

Les poissons volants sont de petites dimensions. Chassés par leurs ennemis, ils se dérobent à leurs poursuites en sautant hors de Peau. Leurs nageoires latérales très-développées leur permettent de se soutenir à la surface et de voler rapidement en ligne droite pendant huit ou dix mètres, pour retomber lourdement dans la mer dès que Pair a desséché ces minces membranes ; en brillant au soleil, ils produisent Peffet d'une pierre blanche lancée au ras de Peau. Les plus beaux spécimens de ces êtres bizarres se rencontrent dans Pocéan Indien, où les bâtiments en font lever des bandes innombrables devant eux. Dans ces parages, ils sont beaucoup plus gros, et leur vol assez prolongé et composé de crochets ressemble à celui des bécassines de mer.

Pendant les soirées où la mer n'était pas clapoteuse, nous vîmesde jolies phosphorescences. Une multitude de points brillants apparaissaient dans Peau agitée par Phélice du navire qui laissait derrière lui un sillage lumineux. Mais lé spectacle le plus curieux dont nous pûmes jouir pendant cette traversée fut celui d'une gigantesque comète qui resta visible durant plusieurs nuits. Son énorme noyau était précédé d'une queue embrassant un angle visuel de plus de vingt degrés, semblable à un faisceau de rayons de lumière électrique projeté dans l'atmosphère.

Le mardi lo octobre, nous franchissions le i8o' degré, méridien antipode de Paris» Le soleil resplendis-

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sait sur nos têtes au moment où la France était plongée dans les ténèbres de minuit. Nous avions déjà parcouru la moitié d'un parallèle. Nos montres étaient actuellement d'accord avec le soleil, quoiqu'elles eussent éprouvé douze heures de retard depuis notre départ. En passant dans l'hémisphère oriental, nous étions au contraire de douze heures en avance; il fallait donc sauter vingt-quatre heures, et le mercredi 1 1 octobre n'a pas existé pour nous.

Nous avions pu constater à San-Francisco un fait curieux, produit par les différences d'heures des deux pays. Entre Paris et cette ville elle est d'environ huit heures et demie; les nouvelles ont le temps d'arriver en Californie par le fil télégraphique à une heure moins avancée que celle à laquelle elles ont été expédiées, et l'on peut lire dans des journaux de l'aprèsmidi des faits ayant eu lieu à Paris dans la journée, relativement à l'heure même ou l'on en prend connaissance.

Le 18 octobre, après vingt jours de traversée, un temps superbe permit de faire le point; nous étions près des côtes du Japon. Chacun attendait impatiemment l'arrivée et sondait l'horizon du regard, espérant découvrir cette ligne sombre, premier aspect dei la terre à une grande distance. Mais au lieu de la silhouette des montagnes se dressant sur les flots, un point couleur d'encre tachait le ciel à l'avant du navire; grossissant avec une grande rapidité, il se transforme en un instant en une trombe reliant la mer et les nuages comme une énorme stalactite noire.

Le ciel s'assombrit de plus en plus. La mer prend de

ces teintes blanches, blafardes, premiers présages du mauvais temps, et tout à coup tressaille comme un fougueux coursier sous la morsure de Péperon. Aucun souffle de brise n*agite encore l'air de plomb pesant sur nos épaules; cependant la surface de TOcéan se ride déjà; d'immenses ondulations soulevées par une force invisible font bondir le Gaëlic jusqu'alors immobile. Bientôt le vent s'élève avec violence, le jour cesse presque complètement, et nous nous trouvons au centre de la tempête. C'est un spectacle à la fois superbe et terrible de voir cette mer déchaînée dont les vagues mugissantes déferlent sur le bateau et le font disparaître en entier sous une avalanche d'eau et d'écume. Une véritable montagne liquide s'abat avec un bruit formidable sur le pont à l'arrière où se trouve notre cabine; l'eau pénètre à l'intérieur et la remplit. Nous croyons un instant avoir été entraînés à la mer; la cloison a été seulement partiellement défoncée, et le charpentier accouru en toute hâte, aidé des matelots du bord, peut mettre le roufle à peu près en état au moyen de planches et de voiles. Un incident semblable ne se reproduisit heureusement pas, mais il nous fut impossible de fermer l'oeil de la nuit, car, assourdis par le bruit des paquets de mer tombant au-dessus de nos têtes, nous étions en outre forcés de nous cramponner aux matelas de nos couchettes et aux planches à roulis, pour ne pas être entraînés par les mouvements désordonnés du navire. Les mers de Chine et du Japon sont redoutées pour leurs terribles tempêtes ; elles nous souhaitaient la bienvenue en nous en offrant un bel échantillon.

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Au jour, les flots s'étaient apaisés, et un vent glacial avait chassé les nuages du ciel. Une forte houle, clapoteuse, impuissante à soulever le bateau dont elle frappait les flancs, restait comme seul témoignage de la bourrasque passée. Vers dix heures, à la satisfaction générale, la terre apparaît enfin dans le lointain : une suite de montagnes profile ses contours en ligne déchiquetée, tranchant sur le fond du ciel. La côte devient plus distincte, les cimes grandissent à vue d'œil et semblent sortir petit à petit de l'Océan, L'impatience agite tous les cœurs; nous eussions voulu pouvoir donner des ailes à notre navire pour atteindre plus vite ce pays, notre « terre promise ».

Un phare, à Tentrée de la baie de Tokio, nous indique la route à suivre. Nous apercevons des pêcheurs japonais dans leurs barques non pontées se tenant au large malgré Tétat de la mer, et nous pouvons les voir se montrer et disparaître au milieu des vagues oîi ils risquent leur vie. On commence à distinguer les arbres et les maisons; nous doublons le cap en tournant au nord, et entrons dans le golfe au fond duquel se trouve Yokohama.

La rive opposée apparaît bientôt à Pouest avec ses hautes falaises rougeâtres rongées par la mer qui en a détaché de nombreux îlots recouverts d'arbres magnifiques. A trois heures de l'après-midi nous dépassons le bateau-feu, et tout à coup se déroule devant nos yeux le panorama de Yokohama et de sa rade pleine de navires.

Nous touchions enfin au but de notre voyage.

Partis de San-Francisco le 28 septembre, nous arri-

vions aru Japon le 19 octobre, après vingt et un jours de traversée; il s'était écoulé environ sept semaines depuis notre départ de Paris.

Nous saluons avec émotion le drapeau tricolore qui flotte sur deux vaisseaux de guerre français : la Victorieuse et le Kersaint. Des barques de forme bizarre se détachent immédiatement de la rive. Violemment secoués par la houle, due à la tempête de la nuit précédente, ces frêles esquifs, en approchant, offrent un spectacle étrange et nouveau pour nous. Le Gaëlic est bientôt entouré d'une multitude de ces embarcations, se heurtant les unes contre les autres, et véritablement pris d'assaut par les êtres qui les montent. Les indigènes grimpent à bord en se hissant à la force des poignets le long de grands bambous munis de crochets, et profitant, pour s'aider de leurs pieds, de toutes les aspérités du bastingage.

Que Ton se figure l'agitation de ces hommes de tous âges, ces enfants à la tête complètement rasée, ces robustes jeunes hommes presque nus conduisant leurs embarcations debout, ces vieillards débiles aux cheveux blancs, dont la couleur tranche sur le rouge d'acajou de leur peau hâlée par Tair de la mer, se bousculant, nous interpellant, faisant des contorsions autour de nous; leurs costumes bigarrés, uniquement composés d'une espèce de robe de chambre posée sur les épaules et ouverte sur le devant, laissant découvertes leurs jambes et leur poitrine; ces vêtements ornés, pour la plupart, de dessins voyants, principalement sur le dos ; joignez à ce tourbillonnement fantastique les cris gutturaux et stridents sortant de

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leurs bouches, et qui donnent à cette scène tourmentée une espèce de caractère diabolique, et ce tableau, aux couleurs très-affaiblies, ne rendra encore que trèsimparfaitement les premières impressions du voyageur en arrivant dans ce lointain pays.

Une chaloupe à vapeur appartenant à un hôtel français nous descend à terre. Tous les voyageurs savent par expérience quel plaisir on éprouve, après de longues traversées, en mettant le pied sur le a plancher des vaches ».

En débarquant, après avoir subi les méticuleuses et agaçantes visites de la douane japonaise, une des heureuses innovations empruntées à la civilisation européenne, l'interprète de Thôtel fait un signe, et trois Japonais s'avancent traînant derrière eux des fauteuils roulants, sorte de voitures à bras appelées jinrikcha. Nous y montons, non sans hésitation, et nous sommes grandement surpris de voir les hommes s'y atteler et partir au galop, pour ne s'arrêter qu'à la porte de Thôtel. Nous trouvons, à notre grande joie, un véritable établissement français dont l'excellente cuisine devait amplement nous dédommager de l'abominable nourriture à laquelle nous avions été condamnés pendant trois semaines, à bord du steamer américain.

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