CHAPITRE V
ORIGINES DE l'eMPIRE DU JAPON.
Ethnologie. — Koropokgourous. — Aï nos. — Origine des Japonais proprement dits. — L'âge de pierre. — Les cavernes.
— Les instruments et les armes de silex. — Jimmu-Tenno.
— Le Kodziki. — Organisation gouvernementale. — Le Mikado. — Les Daïmio. — Les Samourai.
Comme celles de tous les peuples, les origines du Japon sont fabuleuses et enveloppées des plus profondes ténèbres.
Quels sont les Japonais? D'où viennent-ils?
Les traditions vulgaires, les légendes mythologiques les font descendre des dieux; mais la question au point de vue scientifique reste entièrement à résoudre, et les nombreux savants qui s'en sont occupés jusqu'à ce jour n'ont pas encore pu aboutira faire la lumière sur ce point obscur. Les opinions des auteurs sont en effet très-partagées.
Les habitants du Japon n'appartiennent pas à une race homogène. Ils sont les descendants d'une suite de tribus différentes, venues des pays environnants, et greffées les unes sur les autres, à des époques plus ou moins éloignées.
Dans les îles septentrionales de Parchipel, se trouvent deux petites peuplades primitives de races abso-
lument distinctes tendant chaque Jour à disparaître. Ce sont les Koropokgourous et les Aïnos. Les premiers, dont il reste à peine quelques rares familles, ont laissé de nombreuses traces de leur séjour pendant la période de Page de pierre et paraissent être les aborigènes préhistoriques du Japon. C'est peutêtre le peuple autochthone de ce pays.
Les Aïnos, encore au nombre de dix mille environ dans Tîle d'Yéso, semblent être les premiers envahisseurs et ont dû posséder le pays pendant un certain temps, après avoir refoulé les premiers occupants dans les archipels du nord; les restes préhistoriques de leur passage se confondent avec ceux laissés par les Koropokgourous. Leur nom Aïno serait, paraît-il, venu étymologiquement de inou, chien; les Japonais prétendent en effet quMls descendent du produit d'une princesse et d'un chien, nourri ensuite par une ourse d'où ils tiennent les poils qu'ils ont sur tout le corps.
L'origine des Japonais proprement dits est encore indécise; ils paraissent appartenir à une race mongole différant sensiblement dd celle dont proviennent les Chinois. D'après Malte-Brun^ le gros de la nation japonaise serait d'origine tartare. Les peuples barbares habitant les provinces situées au nord du Céleste Empire, devenus trop nombreux, diverses colonies s'en seraient détachées poiir aller peupler les îles de l'océan Oriental.
Kaempfer, le premier Européen qui se soit occupé de l'histoire du Japon, conteste avec raison Torigine chinoise des Japonais. Il les fait descendre des Baby-
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Ioniens, et prenant une des peuplades après la confusion des langues au pied de la tour de Babel , il la voit traverser rapidement Tlnde et la Chine, arriver en Corée, le point du continent le plus rapproché de l'archipel japonais, et venir définitivement s'y fixer après avoir franchi le détroit de Corée. Bien que cette allégation, inspirée par une légende fabuleuse, ne soit basée sur aucune donnée scientifique et n'ait germé que dans l'imagination de l'auteur, par extraordinaire elle n'est cependant pas entièrement inadmissible. Les travaux récents de philologie de M. Léon de Rosny, en effet, ont démontré des ressemblances nombreuses et indiscutables du s{n-![i, première écriture japonaise, avec les caractères coréens, et les analogies de ces derniers avec le sanscrit.
Dans la suite, des émigrations de divers pays se seraient mélangées à la race primitive, et notamment des Malais venus des îles de TOcéanie, dont on retrouve certains caractères physiques chez les Japonais modernes, et qui dans les légendes et les récits de batailles sont désignés sous le nom de « Diables noirs aux longs cheveux ». Il y a deux siècles, il en existait encore une tribu dans une des îles du sud, probablement des naufragés des Moluques.
L'élément le plus certain pour éclairer l'histoire de tous les peuples réside dans l'étude des monuments qu'ils ont laissés, et des traces de toute nature dont le sol est marqué sur leur passage.
L'âge de pierre a laissé au Japon des restes probants, ineffaçables. Ils nous font connaître tout au
moins que dans Pextrême Orient, aussi bien que dans notre vieille Europe, les commencements des sociétés ont été identiques, et que l'homme des cavernes du Japon, comme dans la Gaule, a le premier peuplé ces solitudes.
Parlant des premières habitations de son pays, un auteur japonais, Kaïbara-Tok, s'inspirant d'un passage de son compatriote Son-Ken, suppose qu'après la création du monde, les hommes demeurèrent d'abord en plein air; mais y étant exposés aux effets du vent, de la pluie et de la chaleur, la nécessité leur apprit à creuser des cavernes dont ils préférèrent le séjour, malgré Thumidité de la terre qui leur causa des maladies.
C'est dans la partie la plus escarpée des montagnes et surtout dans les lieux éloignés des villes, au nord et au centre de l'empire, que Son-Ken, ayant parcouru tout le pays pour en examiner les diverses localités, trouva le plus grand nombre de cavernes dont l'intérieur était garni de grosses pierres. Ces retraites comprenaient ordinairement deux ou trois compartiments. Dans la province de Kawatsi, il en vit des milliers.
On avait supposé d*abord que ces cavernes avaient servi de tombeaux, mais Kaïbara-Tok, après en avoir visité et fouillé beaucoup, et n'y avoir rien trouvé indiquant cette destination, incline à croire que ce durent être là les demeures des premiers habitants. A l'appui de cette opinion, on rencontre au Japon des spécimens curieux d'instruments et d'armes en pierres taillées. Leurs formes, çt notamment celles
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des couteaux et des têtes de flèches, sont identiques avec celles des objets de même nature existant en France, en Europe et même en Amérique; si par hasard elles diffèrent un peu, les procédés de travail du moins ont été les mêmes. On a collectionné un grand nombre de ces échantillons, derniers vestiges du temps passé et d'une époque oubliée, dans les musées et les trésors de plusieurs temples.
Les gens du peuple ont continué à vénérer ces instruments de pierre comme des reliques des anciens Kami ou ancêtres divins, et les bonzes bouddhiques ou sintoïstes ont inventé des fables et des légendes à leur sujet, afin d'attirer l'attention des voyageurs et des pèlerins sur leurs pagodes et leurs reliquaires.
Les Aïnos de Tîle d'Yéso se servent encore de nos jours d'armes de silex et peuvent être considérés comme étant encore dans leur âge de pierre.
Ce sont des têtes de flèches que l'on trouve le plus fréquemment et en plus grande quantité, mais cependant leur nombre serait insuffisant pour satisfaire aux nombreuses demandes des amateurs européens, et les Japonais sont arrivés à les fabriquer et à les imiter avec une perfection qui trompe les plus habiles connaisseurs. Le musée du ministère collectionne un grand nombre de ces antiquités, et s'efforce surtout de n'avoir rien d'apocryphe. La matière employée pour ces têtes de flèches est le silex pyromaque; elles sont plus rarement fabriquées en jaspe, en opale et en obsidienne.
Avant l'âge de pierre, l'obscurité est profonde. Aucun monument, aucun manuscrit ne vient jeter
la lumière sur ce chaos, si ce ne sont les légendes mythologiques qui donnent à Fcmpirc du Japon une antiquité démesurée. Elles font régner une première dynastie divine des cent mille millions d'années, et fixent le commencement de la seconde, le Ten- Sin-Sitsi'dai, c'cst-k-dire la succession de sept grands esprits, 836,702 ans avant noire ère.
Voilà tout ce qu'on saît des origines japonaises, et nous sommes forcés de puiser dans les sources écrites postérieures, plus ou moins véridiques ou fabuleuses, afin de pouvoir nous former une idée encore bien imparfaite de l'ancien Japon, pour mieux apprécier le Japon moderne, peu différent encore de Pautre, mais tendant toutefois à disparaître.
Les plus anciennes traditions remontent à Pan 660 avant Jésus-Christ. L'ère mythologique cesse, et les Japonais font mention de leur premier empereur Jimmu-Tenno, successeur de Tensio-dai-Sin, le dernier des sept grands esprits qui foriTièrent la seconde dynastie divine et qu'ils considèrent comme le père de la nation japonaise.
Probablement avant cette époque il n'existait aucun gouvernement, et, comme tous les peuples primitifs, les Japonais menaient la vie des anciens patriarches, chaque famille gouvernée par un chef absolu. Dans un intérêt commun ou pour toute autre cause, Jimmu- Tenno, pi us habile ou plus puissant, parvint à grouper ces tribus éparses et les soumit à sa domination. Il prit alors le titre de Mikado, et ses descendants se sont succédé à travers les âges, sans interruption jusqu'à nos jours, en passant alternativement par toutes les
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péripéties, tantôt jouissant d'un pouvoir illimité, tantôt ne possédant qu'une puissance tout à fait nominale, comme nous le verrons dans la suite.
Le droit de succession était assez obscur.
Les enfants et les femmes avaient des droits à la couronne. Une princesse non mariée pouvait être impératrice, et une veuve succéder à son mari. Quelquefois plusieurs prétendants s'arrangeaient à Tamiable; souvent aussi la question héréditaire était résolue par l'extermination et l'extinction de toute une famille et de ses partisans. On trouve dans l'histoire de tous les peuples, à l'origine de toutes les dynasties, les mêmes excès et les mêmes crimes, comme si à sa naissance la puissance souveraine avait besoin d'un bain de sang.
Quelques-uns de ces souvenirs et de ces épisodes des temps anciens sont arrivés jusqu'à nous bien obscurcis, et sont rapportés dans les récits légendaires qui se transmirent verbalement pendant des siècles, de génération en génération. En 68 1 après Jésus- Christ seulement, l'empereur Temmu, profitant de la mémoire merveilleuse dont était douée une femme de son palais, lui fit recueillir tous les récits et \qs traditions conservés dans chaque famille. Mais Temmu mourut, et ce ne fut que vingt-cinq ans plus tard, grâce à l'impératrice Gemmio, que cette femme rappela ses souvenirs et dicta le fameux livre Kodziki, le plus ancien et le seul document de l'histoire du Japon existant avant l'an 68 1 de notre ère.
Avec de pareilles données, on ne peut rien savoir de précis. Les chroniqueurs japonais énumèrent les
noms de cent vingt-trois princes ou princesses qui se succédèrent sur le trône depuis 660 avant Jésus- Christ jusqu'à nos jours, pendant cette période de deux mille cinq cent quarante ans.
L'organisation gouvernementale remonte aux temps les plus reculés. Le Mikado, à la fois chef spirituel et temporel, jouissait du pouvoir suprême; restant mystérieusement enfoui dans son palais, impénétrable, inaccessible pour tous, il était exclusivement occupé à débrouiller les fils toujours emmêlés des intrigues habituelles aux cours orientales.
Après lui, immédiatement au-dessous, venaient les Daimio, grands seigneurs feudataires prétendant, eux aussi, à des origines divines, et enfin après eux les Samouraï, réclamant des ancêtres non moins illustres et formant un corps de noblesse militaire, toujours prêts pour l'intrigue et la lutte.
C'est un peu la hiérarchie mythologique des Grecs, et les moyens de domination employés au Japon ne diffèrent pas beaucoup daïis leurs .origines de ceux employés à Rome et à Athènes.
Tel est le cadre, imparfait sans doute, à certains points de vue, mais d'une incontestable puissance, dans lequel le Japon a vécu des siècles, sinon toujours en paix, du moins relativement heureux; et c'est sur ces longues années que nous allons jeter un coup d'œil rapide, afin de permettre de mieux apprécier le peuple actuel, en étudiant son passé et ses antécédents.