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CHAPITRE VI

Premières relations avec la Chine. — Légende du médecin Jofuku. — Importation de la doctrine de Confucius et de récriture chinoise. — Apparition du bouddhisme. — Rapports des Japonais avec les Chinois et les Coréens. — Premiers hôpitaux. — Le Wa-do-nengo. — Importation de l'imprimerie.

Le développement historique du Japon a chacune de ses étapes marquées par un progrès matériel; ses institutions politiques ne subissent aucune modification. A part des dissensions intestines, des luttes de princes entre eux, c'est l'exemple de stabilité le plus considérable peut-être qui soit au monde.

Une des causes principales de cet état de choses réside, il est vrai, dans le soin jaloux avec lequel les Japonais ont été isolés du reste de la terre, et dans la tardive découverte que les Européens ont faite de leur pays.

Le Japon, cependant, eut des relations avec la Chine et la Corée; c'est dans ces deux pays qu'il a puisé toute sa civilisation. Les premiers rapports qu'il eut avec la Chine datent de l'an 2 1 9 avant Jésus-Christ, époque à laquelle, paraîtrait-il, une colonie chinoise vint s'établir au Japon et y a laissé des traces pré-

cises telles qu'inscriptions et monnaies. Une légende originale est attachée à cette première apparition des Chinois :

Un empereur de Chine resté célèbre par sa^cruauté, désirant prolonger indéfiniment sa vie, envoya des émissaires dans le monde entier afin de découvrir un remède capable de réaliser ses vœux. Un illustre médecin du nom de Jofuku lui assura l'existence de cette panacée universelle dans les îles du Japon; mais c'était une herbe exigeant pour conserver toutes ses propriétés d'être cueillie par des mains chastes et pures. Le procédé de récolle, on le voit, n'était pas sans offrir certaines diflîcultés; aussi le médecin chinois choisit-il soi(jneusement trois cents jeunes filles et trois cents jeunes hommes, des mieux faits, des plus beaux et d*une incontestable pureté, avec lesquels il s'embarqua sous prétexte d'aller conquérir le précieux remède. Hélas! l'Empereur attendit longtemps le retour de l'expédition, le fameux docteur avait imaginé cet expédient pour se soustraire à la tyrannie de son souverain; aussi, arrivé au Japon, s'y tixa-t-il, et les six cents jeunes gens si soigneusement réunis formèrent la première colonie chinoise.

Deux siècles plus tard, la fabrication de la porcelaine fut importée de Chine, sous le règne du mikado Suinin (vingt-sept ans avant Jésus-Christ), qui organisa la première corporation des fabricants de céramique. A peu près vers cette époque, les Japonais commencèrent à nouer des relations amicales avec la Corée ; ellesdurèrentlongtemps entre les deux peuples. Cependant, après trois cents ans de bon voisinage, la

PROGRÈS DE LA CIVILISATION AU JAPON. 6l

guerre éclata, et une victoire importante pour le Japon fut remportée par Timpératrice Jingo-Kv^'ogu.

La paix fut sans cloute bientôt restaurée, car en 284 le prince Atohi, fils d'un roi de Corée, apporta au Japon les premiers éléments de littérature et notamment les livres de Confucius et l'écriture chinoise. Il fut le véritable Messie de la science dans ce pays, et se constitua le zélé propagateur de la morale du grand philosophe. Dans la suite, un mikado reçut aussi de son voisin une boussole, avec des instructions pour s'en servir.

Les Chinois ne furent pas moins utiles aux Japonais. Ils leur apportèrent, en 463, l'industrie de la soie, et cinq ans après ils construisaient chez eux la première maison à étage.

La religion bouddhique, importée de l'Inde en Chine de cinquante-huit à soixante-quinze ans après Jésus-Christ, se répandit en Corée en 872, et ne pénétra au Japon que cent-quatre-vingts ans plus tard, sous le règne du mikado Kin-Mei-Tenno. Il existait déjà à cette époque, d'après les chroniques, une colonie composée de 7,0 5 3 familles chinoises dans l'empire. Les trois cents jeunes filles et les trois cents jeunes hommes du docteur Jofuku avaient, on le voit, fait prospérer la colonie.

Le bouddhisme parvint à se répandre et à se consolider au Japon^ grâce au prince impérial Shoto Kudaishi, neveu du mikado BitatsuJ dès 979J il avait édifié neuf temples de cette religion. L'introduction de ce culte nouveau^ de cette nouvelle doctrine, ne semble pas cependant avoir eil uilë influence

morale appréciable sur cette population douce, d'un scepticisme aimable et railleur, sur lequel toutes les abstractions sentimentales et religieuses ne semblent avoir aucune prise. L'apparition du bouddhisme et son développement eurent ceci d'heureux, cependant, qu'à leur suite les prêtres bouddhiques amenèrent de la Chine et de la Corée un certain nombre d'artistes, d'ouvriers et de médecins, qui constituaient exclusivement à cette époque la caste des savants éminents.

Si l'on constate la merveilleuse stabilité de ce pays, on le voit en même temps manquant absolument d'initiative, ne créant rien, et semblant dépourvu de ce côté de toute intelligence. Chaque époque produit son labeur et complète cette civilisation dans ce qu'on peut appeler son outillage, mais tout lui est apporté de l'extérieur. Il puise les améliorations dans les pays voisins, possédant avant lui une civilisation très-avancée : il se les approprie, sans les marquer de son génie. L'art chinois devient l'art japonais, les sciences demeurent au point oU il se les assimile, et son industrie ne sait que calquer.

Ce peuple vivait indifférent, sans s'inquiéter du passé, sans penser à l'avenir; les périodes d'années, les dates, tout était confus. L'organisme qu'il possédait depuis des siècles suffisait à ses besoins et à ses désirs ; Tenregistrement des faits avait lieu sans ordre et au hasard. Ce fut encore un prêtre coréen, Kuwan-Kin, en 602, qui enseigna aux Japonais la chronologie, et leur donna en même temps les premières notions d'astronomie, pour leur permettre de mesurer le temps suivant certaines données précises.

L'absence de toute préoccupation se remarquait en toutes choses. Il y avait à peine deux siècles qu'ils désignaient chaque famille par un nom patronymique et chaque individu par un prénom ou un surnom différent.

A cette même époque, un autre Coréen, Tan- Tsching, leur apporta la fabrication du papier et de l'encre de Chine. Jusque-là ils s'étaient servis pour écrire de tissus de soie et de chanvre, et il fallut rénergique protection d'un fameux prince-prêtre, Shotokudai-Shi, pour permettre à ces industries de grandir et de se développer, et pour que l'usage de l'encre de Chine et du papier se répandît rapidement et devînt général.

En même temps les Japonais bénéficiaient d'une innovation très-utile : le moulin à bras en pierre, pour décortiquer le riz. Le même modèle leur sert encore aujourd'hui et a conservé le nom de hikiusu. On se demande quels moyens ils pouvaient employer avant l'invention de cet instrument pour procéder à cette opération assez difficile.

Les Japonais jusque-là sédentaires, on pourrait presque dire casaniers, eurent comme un vague désir de s'instruire et tentèrent de nouer des relations régulières avec leurs voisins. Il semblerait qu'une espèce d'inquiétude chercheuse envahit les classes supérieures de cette société qui paraissait figée. De rares esprits privilégiés consentirent à voyager, et notamment en 643, Onono-Imoko, investi du titre d'ambassadeur, se décida à aller en Chine, pour eux le pays des merveilles.

De quelle nature étaient les relations de ces pays de l'extrême Orient, au point de vue de leurs rapports internationaux? Qu'était leur diplomatie ? On rignore. Mais défiants vis-à-vis les uns des autres comme ils le sont encore aujourd'hui pour les Européens, ils devaient être bien circonscrits. Quoi qu'il en soit, et quels qu'aient été les résultats de cette première ambassade, onze ans plus tard, une mission composée de prêtres et de médecins fut envoyée dans le même pays pour y étudier la religion et la médecine ; mais ambassades et missions sont passées sans laisser derrière elles aucune trace des études faites, sans apporter aucun progrès dans le développement du bien-être de la nation, et sans qu'on puisse constater leur influence à un titre quelconque sur la marche de sa civilisation.

L'apparition dés horloges à eau, « clepsydres », en 660, est encore due aux Chinois, qui les employaient déjà depuis longtemps. En France, ce ne fut qu'au commencement du neuvième siècle qu'une horloge de même nature fut apportée à Charlemagne par une ambassade orientale, envoyée par Haroun-al-Raschîd pour solliciter l'alliance du grand empereur. Notre civilisation était donc en retard sur celle des Japonais, et de beaucoup inférieure à celle des Chinois, qui depuis des siècles jouissaient de toutes les découvertes qu'il nous fallut encore près de six cents ans pour conquérir.

Quand on étudie l'histoire du Japon, il faut constater ce phénomène d'un peuple relativement mal doué^ intellectuellement parlant, qui, grâce à une

organisation qui dut être l'œuvre d'hommes de génie, parvint en peu de siècles à un état social qui n^a rien à envier au nôtre.

L'esprit littéraire, au contact de la littérature chinoise, essaye timidement de se développer; mais, malgré la protection dont jouissent les lettres sous les règnes des mikado Ten-Chi et Ten-Mu, et leurs efforts de toute nature, les imaginations japonaises ne se réveillent pas, ni ne s'élèvent jamais au-dessus du milieu de la vie quotidienne. Si la poésie, la littérature n'enfantent aucun chef-d'œuvre, en revanche les améliorations matérielles, le perfectionnement du mécanisme social se développent, et en 825 on fonde les premiers hôpitaux.

Peu à peu les pécheurs et les chasseurs nomades, formant autrefois la population guerrière et batailleuse de l'ancien Yamato, étaient devenus de paisibles cultivateurs, des paysans sédentaires possédant des domiciles fixes et labourant leurs terres. Les villages s'étaient constitués, les villes avaient été édifiées. Le moulin à bras avait été remplacé par la roue hydraulique. Les Chinois leur apportaient les premières notions de métallurgie et de l'art monétaire, et ils fondaient une monnaie de bronze stjr le modèle des pièces chinoises. Ce progrès, tout en procurant des facilités au commerce, donna un nouvel essor à l'industrie nationale en facilitant les échanges, qui jusque-là s'étaient faits en nature dans tout l'archipel. Cette innovation importante fut appelée Wa-do-kai-zeni, et l'histoire désigne le règne du mikado Genmai, de 708 à 714, sous le nom de Wa-

do-nengo (période de la monnaie de cuivre japonaise).

Ayant progressé en métallurgie, les Japonais recherchèrent si dans leur soi ils ne trouveraient pas comme en Chine des métaux précieux. Ils découvrirent l'argent en 674 et Tor en 749, et purent alors compléter leur système monétaire.

Durant cette période, on trouve peu de modifications dans leurs mœurs et leurs pratiques religieuses; vers l'an 700 cependant, des prêtres de certaines sectes bouddhiques introduisirent l'usage de la crémation des morts, et cette innovation parut assez extraordinaire pour que la tradition ait conservé le nom du bonze Tosho qui fut le premier brûlé. Cette coutume ne se vulgarisa pas; de nos jours, elle a complètement disparu; les cholériques seuls sont incinérés; cette mesure est un excellent moyen de préservation et atténue, dans une proportion sensible, la durée et rintensité des épidémies.

En 660, à l'heure où la Gaule assistait à la chute des Mérovingiens, et huit cents ans 'avant qu'elle fût découverte en Europe, l'imprimerie était apportée de Chine, où elle existait déjà bien antérieurement. Elle progressa rapidement, car en'713 on publiait déjà plusieurs livres classiques, et notamment le Fu^ tO'ki, ou histoire naturelle des provinces, et en 720 la fameuse chronique iV/Aon-W, le monument le plus ancien et le plus authentique de l'histoire du Japon.

Au douzième et au treizième siècle, il se produit un temps d'arrêt dans la marche du progrès si rapide pendant les précédents. Le quatorzième siècle, au

contraire, vit ses débuts brillamment inaugurés; Tannée i3o3 notamment fut pour ainsi dire une efflorescence de poésie et de littérature : ces qualifications n'ont, bien entendu, qu'une valeur tout à fait relative. On publia un recueil de poésies lyriques, le Shin^gO'^en, en 1 3 1 3 la collection de poëmes Tama-hano-atsumé, et sept ans après celle de Shoku- \en-tsai. En i3i6, on avait ouvert à Kanasawa une bibliothèque restée célèbre.

Mais le ciel de la littérature et du progrès s'assombrit de nouveau; les guerres civiles et les événements politiques ne tarderont pas à accaparer tous les esprits, et les efforts matériels vont pour ainsi dire anéantir les forces intellectuelles de ce peuple déjà si pauvrement doué sous ce rapport.

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