TOKIO. I I
tous les sens et formant un réseau compliqué dont la large embouchure de la rivière Ogawa fournit l'artère principale. Les rues sont coupées fréquemment par des ponts de bois à la courbure accentuée, d'un effet très-pittoresque, permettant au passage de jeter un rapide coup d'oeil sur ces bras canalisés du delta, couvert d'une multitude de jonques de toutes dimensions qui semblent se glisser et vouloir se dissimuler derrière les maisons. Ces canaux sont pour ainsi dire les seuls moyens de transport employés par le commerce; aussi conçoit-on aisément leur importance dans une ville aussi peuplée.
Pendant la journée, les rues principales ne sont pas moins animées, et leur aspect est aussi bizarre qu'intéressant. Les trottoirs font défaut, les jinrikcha fourmillent, et dans un pèle-mèle et une cohue inexplicables circulent au milieu de la foule des piétons qu^elles bousculent sans pitié et menacent à chaque instant de renverser.
Au détour d'une rue débouchent tout à coup des nommes au pas de course, essoufflés et criant pour faire livrer passage à grand'peine à une véritable voiture de forme européenne, traînée par des chevaux et conduisant un prince ou un riche seigneur. De l'autre côté arrive au grand trot un officier de cavalerie suivi par son domestique à pied. Les marchands, assis sur le devant de leurs boutiques, font aux passants force salutations etleurs plus gracieux sourires, équivalant à d'horribles grimaces, dans l'espoir d'attirer des acheteurs. D'autres, pliant sous la charge, portent sur l'épaule aux deux extrémités d'un bâton
Il6 LES JAPONAIS, LKim PAYS ET LEURS MŒURS.
des produits alimentaires et des marcbandisies de toute sorte ; ils annoncent la nature de leur commerce par des cris .perçants, déchirant désagréablement les oreilles, et dont ne peuvent même pas donner une idée approximative ceux de nos marchands parisiens des quatre saisons.
Au milieu de ce tohu-bohu, une bande d'enfants des deux sexes, véritable tourbillon vivant, s'empare subitement de la rue ; Us lancent leurs toupies dans les jambes des promeneurs ou les décoiffent et leur cinglent le visage avec la corde de leurs cerfs-volants en courant pour les faire voler, arrêtent la circulation et se faufilent à travers les voitures, sans souci des cris des conducteurs qui s'efforcent de ne pas les écraser. Un grave sergent de ville essaye de rétablir l'ordre en levant le court bâton qu'il porte à la main, à l'exemple des policemen anglais.
Ici, un charmant essaim de jeunes filles, insouciantes et rieuses, dont le babil rapide révèle l'approche, rentre à Tatelier. Là, de jeunes étudiants voulant paraître sérieux marchent avec la gravité des vieillards en traînant bruyamment leurs souliers de bois sur le sol. Plus loin, un rassemblement se forme, la fragile roue d'une jinrikcha s'est brisée en s'engageant à un détour dans un rail de tramway, et ce léger accident, si fréquent depuis cette importation inintelligente, occupe quelques instants les loisirs des badauds.
Enfin ma voiture s'arrête, ne pouvant aller plus' loin; je m'avance à pied, entre deux rangées de petites boutiques foraines, et, après avoir passé sous un
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immense portique de bois peint en rouge et flanqué de deux statues gigantesques, j'arrive au célèbre temple de PAssakousa, le plus renommé de la capitale, et auquel est toujours consacrée la première visite des provinciaux.
Ce temple réunit à la fois les éléments religieux et les plaisirs profanes. Une sorte de foire perpétuelle se tient dans son enceinte; les baraques se suivent et contiennent des curiosités et des jeux de toutes sortes; on y voit des animaux savants, des singes qui, par leurs grimaces, attroupent les passants auxquels le barnum, pour un prix très-modique, vend de petits morceaux de carotte crue, et de cette façon nourrit ses pensionnaires en réalisant des bénéfices. Plus loin, ce sont des théâtres, de grands musées de figures de cire représentant les scènes principales des légendes historiques ou mythologiques les plus connues. De nombreux photographes font des portraits en quelques minutes ; des acrobates exécutent des tours de force ou de prestidigitation. Enfin dans l'endroit le plus écarté, une allée entière est remplie de petites boutiques tenues par des jeunes filles, oti Ton peut exercer son adresse en tirant avec des flèches dans des buts que Ton atteint rarement; en revanche, Tamabilité et la complaisance des jeunes marchandes compensent largement l'insuccès du tir à l'arc.
Le temple proprement dit, dédié à la déesse Kouannon, est relativement très-vaste. La grande halle, dans laquelle on pénètre par un large escalier, est ornée de lanternes colossales en papier rouge bariolées de caractères hiéroglyphiques noirs et blancs.
et ne mesurant pas moins de quatre ou cinq mètres de hauteur^ sur deux ou trois de diamètre. Des tableaux sur bois sont suspendus aux murailles; dans le fond, des chapelles éclairées de cierges et de lampes contiennent les symboles des divinités. Au milieu, se trouvent également de grandes statues de Bouddha et d'autres dieux et déesses aux formes grotesques, dont les figures et les vêtements sont usés par les mains des fidèles^ qui^ après les avoir touchés, se frottent les mêmes parties du corps. L'attitude des visiteurs dans le lieu saint ne rappelle en rien le silence respectueux qui règne dans nos églises. Chacun s'y promène bruyamment, le chapeau sur la tête et en parlant tout haut comme il le ferait sur la place publique.
Devant l'entrée du temple se trouve une fontaine sacrée; les Japonais y boivent et s'y lavent les mains et le visage, moyennant une faible rétribution donnée à la jeune fille qui ea a la garde. Des pigeons également sacrés voltigent dans le parvis et sont nourris par les fidèles.
Chaque année, avant le jour de Tan^ une grande fête a lieu à PAssakousa. Le nombre des boutiques devient considérable, et pendant trois ou quatre jours une foule compacte s'y réunit le soir et s'y presse à la lueur des lanternes et des torches, pour acheter des raquettes et des volants. A cette époque ce jeu est universellement pratiqué au Japon par les grandes personnes elles-mêmes. Les volants sont faits avec des plumes piquées dans de petites baies séchées et dures comme des pierres; les raquettes consistent en
une palette en forme de battoir de blanchisseuse, ornée d'un côté de figures peintes et de personnages dont les vêtements sont simulés au moyen de morceaux d'étoffe collés sur le bois.
Nous venons de visiter un temple, et de faire connaissance avec une partie de la vie extérieure de ce peuple. Nous allons maintenant pénétrer dans son intimité et étudier la vie privée du Japonais en l'observant chez lui.
Comme tout ce qui le concerne, le toit qui l'abrite est curieux, et rien ne peut en Europe lui servir de terme de comparaison.
Malgré les énormes différences de température existant dans les diverses îles du Japon, les maisons sont partout semblables au nord comme au sud, et paraissent exclusivement faites pour les pays chauds; elles sont uniquement construites en bois, en paille et en papier, et ne sont pourvues d'aucun sérieux moyen de chauffage. Est-ce négligence de la part des habitants, ou routine pour suivre les anciennes coutumes de leurs pères? Dans tous les cas, le fait paraît difficile à expliquer. Les tremblements de terre, il est vrai, leur interdisent la construction des édifices solides et les forcent à avoir des habitations basses, très-légères et très-flexibles, pouvant se prêter et suivre sans s'écrouler les oscillations du terrain atteignant fréquemment une grande amplitude.
Pour cette raison importante, les maisons ont en général un seul étage peu élevé; quatre poutres supportent un toit recouvert de chaume épais ou de minces planchettes dans la campagne et les villages,
et souvent de tuiles et même de feuilles de zinc dans les grandes villes ; il est formé de quatre plans peu inclinés et déborde de tous côtés comme les toits des maisons turques.
Le plancher, élevé de 5o à 60 centimètres au-dessus du sol pour préserver de Thumidité, est couvert, même dans les habitations les plus pauvres, de tatami, paillassons très-fins et très-épais retenus dans des cadres de bois rectangulaires; les tatami ont des dirhensions constantes et sont désignés dans la vie usuelle comme mesure de surface. Ces nattes forment un sol assez moelleux et servent à la fois de lit, de siégé et de table.
Un treillage compacte de petits bambous enlacés, mastiqué avec de la terre, constitue un mur sur une seule ou sur deux des parois de la maison; les autres côtés sont fermés par des châssis de bois très-légers, glissant dans des rainures en haut et en bas, et recouverts de papier blanc. Ils sont censés garantir du froid et du vent, et font en même temps l'office de portes et de fenêtres; mais leurs carreaux de papier ne laissent pénétrer à l'intérieur qu'une lumière trèsinsuffisante et en revanche sont rarement intacts ; de plus, ces châssis ne ferment jamais bien et ne sont munis d'aucune serrure ni verrou. A l'intérieur, les chambres, petites et carrées, sont séparées les unes des autres par des feuilles de paravents engagés aussi dans des rainures; de cette façon, les habitants d'une même maison sont forcés de mener une vie absolument commune.
, En dehors des appartements circule un couloir
ouvert, de 80 centimètres de large, abrité par le prolongement du toit; il sert de communication entre les différentes pièces et donne accès dans le jardin. Le soir, on fait glisser des panneaux de bois pleins à l'extérieur de ce couloir, pour préserver pendant la nuit des intempéries, des voleurs et des curieux.
L'ameublement n*est pas long à décrire : dans les maisons riches sont suspendus contre les murs des kakémono, tableaux Japonais en [papier plus hauts que larges, et pouvant se rouler autour de l'un des bâtons dont ils sont munis à leur sommet et à leur partie inférieure; une armoire minuscule renferme les vêtements et les objets précieux. En hiver, un shibachi, caisse en bois rectangulaire de 5o centimètres de long au maximum, est placé au milieu de la chambre et rempli de cendre, dans laquelle de. rares petits morceaux de charbon de bois brûlent sans enthousiasme et essayent vainement de réchaufifer l'appartement el surtout la bouillotte d'eau chaude pour faire le thé. L'allume-pipe remplace le shibachi en été; c'est une petite boite à anse contenant un pot de terre ou de grès dans lequel un tison remplit l'office de mèche pour la pipe, à côté d'un morceau de bambou, fermé à la partie inférieure par un nœud naturel, servant de cendrier et de crachoir. Quelquefois un petit nombre de bibelots complètent le mobilier, ou encore un pot dans lequel végète un arbuste biscornu, sans aucune feuille et couvert de fleurs; les Japonais affectionnent par-dessus tout ces monstruosités végétales.
Dans les maisons pauvres, un placard, également
fermé au moyen de panneaux mobiles, est appuyé contre la paroi de terre et empiète sur la superficie de la chambre. Il sert à dissimuler, pendant la journée, les phouton, matelas de 4 à 5 centimètres d'épaisseur, que Ton étend la nuit par terre les uns sur les autres, en plus ou moins grand nombre suivant la saison, et entre lesquels on s'introduit pour se coucher; les draps et ,les couvertures sont inconnus. Lejnakoura ou oreiller, qui complète ce mode de couchage sommaire, est un petit billot de bois, élégant, mais peu commode, surmonté d'un rouleau d'étoffe entouré lui-même de papier sur lequel on pose la nuque. Les phouton sont les seuls lits employés au Japon; ils sont toujours trop courts pour couvrir un homme même de petite taille, et les Japonais, pour cette raison, ont l'habitude de dormir repliés sur eux-mêmes dans une immobilité parfaite.
Un petit hangar attenant à la maison est muni d'un âtre de pierre et sert de cuisine. Les ustensiles dont il est pourvu ne sont guère plus nombreux que les meubles.
Chaque maison possède une cour exiguë ou un modeste jardinet dans lequel des plantes bizarres poussent en pleine terre ou languissent dans des pots ; ce jardin, digne de Lilliput, est complété par un bassin minuscule, ou un simple baquet, dans lequel vivent des poissons rouges et blancs au corps ramassé et entouré de nageoires transparentes et volumineuses, qui en flottant mollement dans l'eau donnent à l'animal l'aspect d'un gros flocon de gélatine à noyau coloré. Ces jardins sur lesquels s'ouvrent les
couloirs extérieurs sont séparés entre eux par des palissades de bambous lorsque les bâtiments ne les entourent pas complètement.
Le type dont nous venons de faire la description est le schéma le plus simple et le plus commun de la maison japonaise; elles sont habituellement réunies plusieurs ensemble et communiquent entre elles, mais leur plan de construction est uniforme. Cependant il existe quelquefois un étage supérieur^ appelé nikai (textuellemeht : deuxième élévation); c'est une chambre, de dimensions moindres, placée sur le toit de la première et possédant aussi un couloir extérieur avec une balustrade. L'aspect de cette construction pourrait faire supposer que le premier étage s'est soulevé du sol en emportant avec lui le milieu de la toiture et en en laissant une partie en bordure sur le rez-de-chaussée. Un escalier intérieur, de quelques marches, roide et très-difficile à gravir, y donne accès et ne fait pas honneur aux charpentiers du pays.
Les maisons en façade sur la rue sont protégées des regards des passants par un de leurs murs en terre ou simplement en planches, et par une palissade si elles sont en retrait. Une porte à coulisse, quelquefois très-basse, permet en se courbant en deux de pénétrer à l'intérieur. La pièce où Ton entre d'abord est ordinairement assez grande et sert de salle commune et de réunion. Dans les maisons aisées, c'est le vestibule où se tiennent les domestiques; chez les gens pauvres, on y fait la cuisine*
Dans les rues populeuses, les façades extérieures
des maisons demeurent complètement ouvertes pendant la journée, et remplissent la fonction de boutiques. Le parquet, à la hauteur ordinaire, sert de siège aux acheteurs; le marchand se tient accroupi au milieu de son étalage, qui contient toutes les marchandises à vendre exposées aux yeux des chalands.
Ces boutiques sont très-petites, mais depuis peu on a établi à Tokio de grands magasins semblables à nos bazars. Ce sont des bâtiments spacieux construits à deux étages dans le style européen^ et dont un grand luxe de lanternes indique l'entrée aux promeneurs. Les places s'y louent comme dans nos marchés publics, et l'on y rencontre les produits les plus variés ; tous les prix sont inscrits sur les objets. Une fois engagé dans Fun de ces bazars, semblables à des labyrinthes, on est obligé de faire des détours infinis, de monter et descendre continuellement, de façon à passer en revue sans exception tous les rayons, pour sortir enfin par une autre porte.