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CHAPITRE XII

Les bains. — L'o'zow. — Les établissements de bains. — Le ténangoi, — Les baignoires. — Stations thermales. — La veillée. — Les tchaia. — Festins. — Gaicha. — Samecen, — Le saké, — Aspect des rues le soir.

Les bains, au Japon, jouissent d'une grande renommée; chaque étranger est vivement frappé de ce détail de mœurs, si important dans la vie japonaise, et consacre une page de son carnet de notes à ces maisons de bains communes aux deux sexes, oîi chaque jour, sans vêtements comme sans mauvaises pensées, hommes et femmes se livrent ensemble aux soins de leur toilette intime.

L'absence de linge a fait adopter Pusage des bains quotidiens même parmi la classe la plus pauvre. Un motif impérieux seul peut faire déroger à cette coutume hygiénique.

Dès leur plus tendre jeunesse, les enfants sont habitués à prendre des bains excessivement chauds, et les Japonais arrivent à supporter une chaleur presque invraisemblable. La température de Teau dans laquelle ils se plongent jusqu'au cou, est toujours supérieure à celle de nos bains de pieds médicinaux, et varie entre 45 et 5o degrés centigrades.

L'eau chaude est très-employée et jouit d'une certaine considération. Elle sert exclusivement dans tous les soins de propreté, et, légèrement teintée par des feuilles de thé, fournit la seule boisson usuelle. Aussi porte-t-elle un nom spécial, iou, additionné de la particule honorifique O*; l'eau ordinaire, au contraire, se nomme simplement mid\ou.

Dans les grandes villes, les établissements de bains, très-nombreux, atteignent leur plus haut degré de perfectionnement; ils se distinguent des autres maisons par d'immenses lanternes en papier, bariolées de gros caractères de différentes couleurs. Deux portes basses, l'une pour les hommes et l'autre pour les femmes, permettent d'entrer dans la maison; cette séparation des deux sexes est absolument extérieure, car les deux entrées donnent accès dans la même chambre commune.

L'obscurité, due au peu de jour pénétrant à l'intérieur et à la vapeur d'eau dont la pièce est remplie, empêche d'abord de rien distinguer en entrant; mais on aperçoit bientôt une grande salle quadrangulaire avec des murs de terre nus. Le plancher de bois est incliné et se trouve un peu en contre-bas du côté opposé à l'entrée, afin de faire écouler l'eau. Sur ce plancher, dans le costume le plus primitif, chacun

* Cette particule O est seulement employée devant les noms de certaines choses respectées : Teau chaude [o*iou), le thé (o'tcha), le vin de riz {o' saké); devant les noms des animaux féroces, etc. Précédant un nom propre avec la terminaison san, elle signifie monsieur, madame ou mademoiselle, (O Kouma san, monsieur Kouma; O Také san) mademoiselle Také.)

fait sa toilette en sortant de la cuve d'eau chaude, ou attend son tour pour s'y plonger.

Le soir, de mauvaises lampes, dont les mèches fumeuses trempent dans de Thuile épaisse, envoient leur lumière vacillante à travers cette atmosphère de vapeur sur les groupes de corps mouvants, et les colorent à leur contact de lueurs jaunes et rouges; on pourrait croire assister à une scène infernale, dont l'illusion est encore complétée par l'air chaud et malsain que l'on respire.

Au fond de la salle, un trou dans la cloison au ras du sol permet de pénétrer, en se courbant en deux, dans Tendroit restreint oîi se trouve la baignoire. Si, poussé par la curiosité, on pénètre dans ce réduit, une vapeur brûlante aveugle complètement, et Ton se heurte contre une caisse de bois de deux mètres de long, sur 60 ou 70 centimètres de largeur et de hauteur environ. L'eau contenue dans cette « piscine » est entretenue à une température très-élevée par un fourneau allumé placé derrière ; en y trempant même rapidement le bout du doigt, on éprouve une vive douleur et une forte sensation de brûlure.

Depuis l'apparition de la civilisation européenne au Japon, la grande pièce commune a été divisée en deux compartiments pour isoler les hommes et les femmes; une simple tige de bambou, placée à peu de distance du sol, constitue cette séparation... virtuelle, et s'étend jusqu'au milieu de la cuve, pouvant recevoir ainsi à la fois une personne de chaque sexe.

Les établissements de ce genre possèdent presque

tous un nikai. On peut y aller prendre du thé dans de petites chambres - séparées , sorte de « cabinets particuliers » japonais, où les jeunes baigneuses encore toutes ruisselantes viennent aussi parfois se reposer des fatigues du bain.

Les Japonais se baignent le plus souvent dans la journée et après le dîner. Ils ne tiennent aucun compte des repas et se plongent indifféremment dans Peau immédiatement ou très-peu de temps après avoir mangé; leur nourriture, il est vrai, est d'une digestion facile, et la chaleur excessive du bain ne peut leur faire craindre une congestion cérébrale.

En entrant, après avoir déposé sur le comptoir la modique somme de 3 sert (dix centimes), chacun se dépouille de ses vêtements et les dépose dans une des petites cases de bois disposées à cet effet de chaque côté de la porte le long de la muraille. On conserve seulement le ténangot, longue bande de toile bleue ornée de dessins blancs, servant d'épongé et de serviette, et dont on ne se sépare jamais. Il se porte passé dans la ceinture ou enfermé au fond de la manche; les ouvriers et hommes de peine lé roulent en corde autour de la tête, et les femmes du peuple et les servantes s'en confectionnent un bonnet pour faire les ouvrages du ménage, afin de garantir leur chevelure de la poussière.

Après s'être trempé un instant dans la cuve, on y puise un petit baquet d'eau, et assis sur un seul talon, on se frotte vigoureusement avec le ténangoi souvent humecté. Chose bizarre et contraire à toutes les règles de la propreté la plus élémentaire, les Japo-

nais commencent par les pieds , et remontent peu à peu en se nettoyant successivement toutes les parties du corps, pour terminer par le visage.

Les hommes s'en tiennent là, mais les femmes coquettes, comme leurs semblables de tous les pays du monde, se frottent ensuite avec de petits sacs de toile contenant des écorces de grains de riz pulvérisées, afin de blanchir leur peau naturellement un peu jaune; la pâte onctueuse qui s'en dégage donne une odeur fort désagréable et très-persistante. Souvent même pour arriver à un résultat plus satisfaisant, les raffinées s'écorchent-elles l'épiderme avec des morceaux de toile rugueuse. Cette opération terminée^ elles se plongent une dernière fois dans Peau chaude et s'épongent un peu avec le même ténangoi tordu préalablement, avant de reprendre leurs vêtements. La chaleur emmagasinée est tellement consi»dérable, que le corps sèche instantanément sans faire éprouver aucune sensation de froid due à Tévaporation.

Les personnes riches ont toujours une baignoire dans leur maison, c'est-à-dire un récipient en bois, semblable aux baquets de lessive de nos buanderies, et muni d'un fourneau à la partie inférieure. Cette baignoire sert chaque soir à toute la famille et ensuite aux serviteurs.

Les Japonais sont d'humeur très-voyageuse; même dans les plus petits villages, il n'est pas rare de trouver deux et trois auberges. Elles ont chacune leur salle de bains particulière, plus ou moins grande suivant l'importance de la maison; les voyageurs,

hommes et femmes, en arrivant à l'hôtel, vont d'abord se plonger dans Teau dès que Texiguïté de la salle leur permet d'y trouver une place.

Des établissements de bains publics existent aussi dans presque tous les villages, mais cependant les petits hameaux et les fermes isolées en sont dépourvus. Dans ce cas, un simple tonneau posé sur utt fourneau et appartenant au propriétaire le plus important, remplit Poffice de baignoire pour tout le personnel de la ferme et pour les habitants voisins. Cet ustensile primitif est placé en dehors de la maison, sur le bord de la route, ou même à une certaine distance au milieu des champs. Souvent dans les montagnes, j'ai pu voir des hommes et des femmes, et même des enfants, faire leur toilette en plein air, par des froids de plusieurs degrés au-dessous de zéro, sans aucun abri contre le vent et sans paraître incommodés par la bise glacée.

On connaît deux cent quatre-vingt-treize stations thermales au Japon; chacune possède en moyenne quatre ou cinq sources, réputées excellentes pour la guérison de toutes les maladies. Les bains sont le seul traitement suivi, et elles n'offrent, en général, aucune disposition confortable aux malades. Dans certains endroits la nature fait tous les frais, et les baigneurs font leurs ablutions dans les ruisseaux formés par les sources. Cependant, quelques-unes, mieux aménagées, sont en même temps des lieux de divertissements comme les stations des Pyrénées, et réunissent chaque année la population aristocratique des villes voisines.

Dans la suite de mon récit de voyage j'aurai Poccasion de parler de ces diverses stations.

Les bains froids ne sont pas du tout pratiqués au Japon; les indigènes paraissent professer un profond mépris de ce côté pour la nagaré^no-mids^ou (eau courante de rivière) et la oumi-no-midiou (eau de mer).

Dans la journée, les hommes vaquent à leurs affaires; les femmes s'occupent d'ouvrages de couture, lisent et font de la musique. Le second repas, semblable au premier, a lieu à midi. Le soir vers six heures le troisième, toujours identique, réunit la famille. Le père est servi sur le plateau le plus élevé; celui de sa femme et ceux de ses enfants ont quelques centimètres de moins, et ceux des bonnes et des domestiques sont à peine séparés du sol.

On ne peut se figurer Tefifet produit sur un Européen par la gloutonnerie des Japonais et leur attitude à table; ils s'efforcent de produire comme à plaisir des bruits inconvenants. La première fois que je me trouvai parmi eux^ leurs façons dégoûtantes et leurs incongruités m'eussent fait très-franchement préférer manger dans une auge avec les animaux de bassecour.

Ils s'éclairent au moyen de grossières bougies, dont les mèches de papier forment la majeure partie du volume; elles sont piquées sur des pieds comme les cierges d'église, et exigent constamment l'usage des mouchettes. Ils emploient aussi de mauvaises lampes dans leur forme la plus primitive, c'est-à-dire un morceau de coton plongeant dans une soucoupe pleine

d'huile, produisant en brûlant une lumière juste suffisante pour laisser apercevoir la fumée noire qui s'en dégage.

Après le dîner, la soirée est consacrée au repos. La fille ou la mère chante et récite des légendes nationales; le père lit à haute voix ou raconte une histoire fabuleuse, en tenant son auditoire bouche ouverte dans une attention extrême; deux personnes âgées font une partie de go, espèce de damier à un trèsgrand nombre de cases : ce jeu, assez compliqué, est très-difficile à bien jouer. La veillée dure peu et se termine à dix heures au plus tard. La famille se sépare, et ses membres gagnent leurs appartements respectifs.

Nous avons déjà décrit la literie ; pour se coucher, le Japonais se débarrasse de ses vêtements, à l'exception d'un seul, ou en revêt un autre destiné spécialement pour la nuit. Une haute lanterne carrée montée sur des pieds de bois sert de veilleuse, mais c'est à peine si la petite lampe brûlant à l'intérieur sur une planchette parvient à colorer en jaune les feuilles de papier qui en forment les parois. Une fois couché, avant de s'endormir, il fume un instant; sa pipe, son tabac, le charbon nécessaire pour l'allumer, sont soigneusement placés à portée de sa main ; s'il se réveille dans la nuit, il se hâte de se livrer à sa passion favorite, et c'est encore cette occupation qui précède son lever.

Les Japonais ne reçoivent jamais chez eux; si cependant, par extraordinaire, ils invitent un de leurs amis, leurs fils seuls prennent part au repas ; leurs femmes et leurs tilles les servent et mangent ensuite

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séparément. Sauf ces rares exceptions, ils convient toujours leurs invités au restaurant, nommé tchaia. Ces établissements, analogues aux nôtres, possèdent de même une salle commune et des cabinets particuliers. Ils ferment très-tôt, et les repas y ont lieu à cinq heures.

Dans les festins, auxquels les dames n^assistent jamais, on abandonne le menu ordinaire par trop succinct, et l'on offre aux convives une foule de plats délicats, pour les indigènes bien entendu, dont la nomenclature serait longue, mais dont je citerai cependant les plus fréquents pour donner une idée des recherches culinaires du pays : on servira par exemple de petits morceaux de pieuvre séchée à la sauce noire, des champignons bouillis, de la mousse, des herbes marines, et surtout, nageant dans de Peau chaude, des tofou, gâteaux de farine de pois dont ils se régalent, ayant l'aspect de crème d'un goût fade et désagréable.

Dans ces grandes circonstances^ on mange aussi quelquefois du poulet et des œufs; c'est le seul cas oti la viande proprement dite entre dans l'alimentation. J'ai dit poulet par habitude, vieux coq serait beaucoup plus exact, mais dans certains cas on apprend à ne pas être trop difficile. Après avoir été désossé, le reste peu volumineux de cet oiseau est coupé en tout petits morceaux et placé sur un plat de métal, dans lequel il s'égare au milieu d'une grande quantité d'oignons crus. Chacun fait cuire lui-même sa portion sur un réchaud de charbon de bois posé devant lui, en goûtant de temps en temps si le mets est à

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point; de cette façon, manquant des connaissances nécessaires, les impatients ont dévoré le tout bien avant la cuisson de la viande.

A Poccasion des grands dîners, l'amphitryon fait toujours venir des gaicha, Jeunes filles séduisantes dont la profession est de chanter et de danser dans les fêtes; elles s'accompagnent sur le samecen, l'instrument national, sorte de mandoline à trois cordes longuement emmanchée. Quelques-unes, au dire des Japonais, ont un véritable talent musical, mais à coup sûr absolument inappréciable pour les oreilles européennes. Elles frappent brutalement les cordes du samecen avec une lourde palette d'ivoire, en faisant vibrer en même temps la peau tendue sous le chevalet, et en tirent des sons impossibles à décrire. Leur chant, si l'on peut appeler ainsi l'abominable cacophonie qu'elles produisent, consiste à pousser des cris inhumains rappelant vaguement les hurlements des bêtes féroces dans les forêts vierges de l'Afrique centrale, et à faire entendre ensuite un trille de notes nasillardes et chevrotantes, passant subitement d'une intonation suraiguë à une autre plus grave.

Pendant que les gaicha s'égosillent de cette façon, les plus jeunes se livrent à des danses lascives. Après avoir égayé les convives, elles s'arrêtent pour venir leur offrir de petites coupes de porcelaine remplies de saké, en les portant d'abord voluptueusement à leurs lèvres.

Le saké, provenant de la fermentation du riz, est la seule boisson alcoolique du Japon. C'est un liquide sans couleur et d'un goût plutôt insipide. On

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le boit tiède, et il est renfermé dans de petites bouteilles de porcelaine chauffées au bain-marie. Cette boisson assez douce est cependant très-capiteuse ; prise en très-faible quantité, elle suffit pour congestionner immédiatement la face et amener promptement une ivresse excitant les sens, suivie d^un accès de gaieté expansive et terminée par un profond sommeil.

Grâce à ces fréquentes libations de saké, remplaçant le thé inoffensif, le repas tourne graduellement en véritable orgie. Les convives chantent à leur tour, et, oubliant leur gravité ordinaire, se mettent à danser en esquissant des ii cavaliers seuls » homériques. La pente est rapide : on se livre ensuite aux jeux, dits innocents, avec les gaicha qui s'y prêtent de bonne grâce. Si l'homme perd, il est forcé de boire une coupe de saké offerte par Palmée japonaise; mais en revanche, chaque fois qu'il gagne, il entraîne petit à petit sa partenaire et s'esquive avec elle un instant, pour revenir ensuite continuer la fête, terminée du reste de bonne heure. Vers dix heures chacun a réintégré le domicile légal.

Il n'existe pas de divertissements nocturnes, rien d*équivalent à nos cafés; les représentations des théâtres ont lieu dans la journée. A part les fêtes foraines annuelles assez rares, il ne reste rien au Japonais pour se divertir le soir, si ce ne sont les tchaia et les djoréa dont nous allons parler dans le chapitre suivant. Sauf dans les quartiers de ces derniers établissements, très-animés et brillamment illuminés, les rues deviennent calmes de bonne heure, et leur aspect la nuit change complètement. A peine

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rencontre-t-on un passant attardé, ou un sergent de ville veillant à la sûreté publique.

Toutes les maisons éclairées à l'intérieur semblent peuplées d'ombres chinoises, se mouvant sur leurs panneaux de papier transparent. On entend à chaque pas les grincements d^un samecen raclé par une main souvent inhabile^ dont le son discordant se mêle à la voix désagréable d^une femme éclatant dans le silence de la ville endormie. Ces chants, ces bruits d'instruments contrastent étrangement avec les gémissements lugubres et plaintifs des beffrois, tintant tristement pour annoncer les incendies si fréquents et si terribles, comme nous le verrons plus loin.

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