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LA PROSTITUTION. I

Les Japonais voulant donner une grande fête à leur famille, emmènent leur femme, leurs fils, leurs filles et même leurs tout jeunes enfants dans une djoréa, pour leur y faire goûter ces divertissements, sans que la morale s'en trouve offensée. Cette habitude, opposée à tous nos principes et préjugés moraux, n'offusque personne au Japon, et le lendemain, si Ton demande aux jeunes filles leur opinion sur la fête, elles répondent naïvement, avec un sentiment même de jalousie : « Oli ! les djoro avaient de bien belles coiffures. »

Il existe dans chaque quartier de djoréa un bureau sanitaire, oîi les femmes sont tenues de se rendre une fois par semaine. Cette sage institution, fonctionnant d'une façon très-insufïisante, date seulement de 1868, et n'a été créée que sur les vives instances des médecins européens. Pendant longtemps le gouvernement s'y était opposé, considérant cette mesure comme portant atteinte à la liberté individuelle.

Ces maisons de joie sont divisées en trois classes; leurs propriétaires payent un impôt quotidien de 25 centimes par tête, et la rétribution des djoro est fixée par les diverses administrations des provinces K Mais les fêtes que les Japonais y font sont assez dispendieuses, à cause des repas et des nombreux frais imprévus et non taxés ajoutés sur la note.

Les jeunes Japonaises ne se livrent jamais à la prostitution de leur plein gré, elles sont toujours vendues par leurs parents. Toute la classe ouvrière

* Dans celle de Tokio, elle est de 4, 3 et 2 francs dans la ville, et de i franc dans la campagne.

et pauvre, c^est-à-dire les deux tiers de la population, vend ses filles et s^en sert comme d'un capital productif. Depuis l'introduction de la loi française, les parents n'ont plus le droit, bien entendu, de se livrer à ce honteux trafic; malgré cela, l'ancienne coutume persiste, aussi intense, et les malheureuses infortunées obéissent passivement ou se vendent elles-mêmes, préférant subir cet abject asservissement plutôt que les mauvais traitements et la vie impossible auxquels elles seraient condamnées en cas de refus.

Cette dépravation morale tient surtout à la facilité avec laquelle se font les adoptions. Les parents pauvres n'ayant pas le moyen d'élever leurs enfants, les abandonnent à un ami ou à toute autre personne pour s*en débarrasser. Les enfants adoptifs sont innombrables au Japon ; on les élève en les faisant travailler jusqu'à l'âge de puberté, pour les vendre ensuite ou les exploiter de cette façon lucrative.

Les mères s'adressent à des intermédiaires pour s'entendre avec les propriétaires de djoréa; ces derniers avancent à la fille une somme variant de 200 à 5oo yen (800 à 2,000 francs), dont souvent les trois quarts reviennent aux proxénètes, et dont le reste est employé à acquitter des dettes arriérées, ou gaspillé par les parents en quelques jours. Parfois même, l'amant par lequel une jeune fille s'est laissé séduire s'occupe du marché conclu sur ses instigations, et partage de moitié les bénéfices. La jeune fille s'engage à rester dans la maison le temps nécessaire pour rembourser la totalité du prêt, moyennant une remise de 20 à 3o sen (o fr. yS à

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I fr. 25) qui lui sont alloués par son créancier et exploiteur sur chaque client. Si elle cherche à s'échapper pendant ce laps de temps, la police l'arrête comme voleuse et lui fait réintégrer la maison d'oti elle s'est évadée. Après l'extinction de la dette, au bout de trois ou quatre ans, elle est libre de rentrer dans sa famille et dans la vie commune, et, malgré ses antécédents, trouve quelquefois très-facilement à se marier.

Voici sommairement décrite la prostitution autorisée, ce que nous appellerons la prostitution légale ; mais, parallèlement à celle-ci, il en existe une autre clandestine dont le cadre est aussi complet.

La police des mœurs est aussi défectueuse là-bas que chez nous. Les peines sont sévères cependant : la première infraction aux règlements est punie d'une amende de 5 yen (20 francs) ; la seconde, de 10 yen (40 francs), et la troisième récidive entraîne l'emprisonnement. Autrefois, on fouettait la femme sur la place publique.

Nous avons déjà parlé des gaicha; elles tiennent le haut du pavé et sont les plus jolies et les plus élégantes; elles sont aussi vendues à des industriels d'une façon identique avec les djoro. De plus, il existe encore des établissements comme les tirs à Tare déjà cités, les maisons de thé, etc., pour lesquels les femmes se recrutent de la même manière.

Le service intérieur des habitations est uniquement fait par des femmes. Les Japonais ont l'habitude d'user de toutes leurs bonnes, et y mettent même un certain amour-propre. Ce sont encore les parents

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qui touchent les gages très-modiques de leurs filles.

Autrefois, il était compris dans les fonctions des servantes d'hôtel de passer à tour de rôle, après avoir terminé leur ouvrage, dans toutes les chambres comprises dans leur service, pour demander aux voyageurs si tous leurs désirs étaient satisfaits. Pl présent, cette coutume, naguère générale, est interdite et un peu tombée en désuétude; cependant, on l'observe encore en bien des endroits.

A ce propos, je raconterai une anecdote pour démontrer, par un exemple, ce que vaut la morale de ce peuple :

M'étant arrêté dans une petite bourgade de Tintérieur, à Ota, l'arrivée d'un étranger ne fut pas sans exciter la curiosité; aussi, le soir même, ma chambre recevait-elle Thôtelier, sa famille et un certain nombre d'habitants notables du village, venus tous sous prétexte de me complimenter et de m*apporter des présents, mais en réalité pour voir de près un Européen, autrement dit pour eux une bête curieuse. Les cadeaux consistaient principalement en œufs durs, c'est un des présents les plus distingués et surtout très-agréable à recevoir dans ce pays manquant de toutes ressources; un jour même, à Tokio, un Anglais ayant retiré de la rivière un homme qui se noyait, on lui offrit des œufs durs en reconnaissance de cet acte de courage. Après les politesses d'usage, pendant l'entrevue, le maître de la maison, devant sa femme et ses jeunes filles, me fit un assez long discours, accompagné de gestes, le tout absolument incompréhensible pour moi; cependant il m'appa-

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raissçiit au moins indécent et, dans tous les cas, provoquait le fou rire de l'auditoire. Au retour de mon interprète, absent dans ce moment, je lui demandai des explications, et je fus stupéfait quand il m'apprit que ce vénérable père de famille m'avait demandé, en termes fort crus, c si les femmes françaises étaient faites comme les Japonaises ».

Ce relâchement public dans le langage et dans les mœurs choque tout d'abord, mais les étonnements et les pudeurs des habitants de notre ancien continent disparaissent bien vite quand on voit combien les détails les plus scabreux, les plus ignorés des enfants, cachés avec tant de soin chez nous, sont connus au Japon par tout le monde, même par les plus petites filles, à ce point, que le lendemain matin, à l'heure où la servante de l'hôtel m'apportait le déjeuner, une gamine de sept ans à peine m'invitait par gestes plus qu'expressifs et avec une insistance frisant l'obscénité, à lutiner la bonne.

La polygamie n'existe pas de droit au Japon, mais de fait elle est générale. La femme légitime, o'/camisa, peut être divorcée très-facilement, par la volonté seule du mari ; mais dans le but d'avoir plus sûrement des héritiers, il lui adjoint, suivant sa fortune, une ou plusieurs concubines appelées mékaké, pour lesquelles il paye une location mensuelle à leurs parents, variant de 5 à 20 yen (20 à 80 francs).

Ces mékaké font partie de la famille au même titre que la véritable épouse, et leurs enfants jouissent également des mêmes avantages. Sous l'ancien régime, les lois somptuaires réglaient le nombre des conçu-

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bines permis à chaque classe. Elles en accordaient huit aux Daïri, cinq aux Daïtnio ordinaires, trois aux Samourai et aucune aux vilains.

Le Mikado a encore aujourd'hui une femme légitime et douze mékaké, choisies dans les familles les plus illustres, auxquelles il fait une pension mensuelle de 60 yen (240 francs). L'Empereur doit leur accorder ses faveurs alternativement tous les treize jours, et le premier enfant mâle est désigné indistinctement comme successeur au trône. Ses mékaké vont même implorer les divinités dans l'espoir d'être mères avant les autres, et pour leur demander de faire périr les enfants de l'Impératrice et de leurs rivales, ou de les rendre stériles.

Aucun homme ne pénètre jamais dans le palais impérial; le service y est fait par deux ou trois cents jeunes filles dont la conduite doit être irréprochable, le moindre écart, la moindre faiblesse féminine entraînant la peine de mort.

Ayant demandé plusieurs fois à des gens du peuple leur sentiment sur le souverain, à mon avis le plus vilain singe habillé qu'on puisse voir , la même réponse textuelle m'a toujours été faite, sans la moindre pensée d'allusion irrespectueuse : a Le Mikado est un

bien bel homme, et il toutes ses bonnes. »

L'expression japonaise ne peut être traduite en français, elle ne serait à peine tolérable qu'en latin. .

Les riches Japonais ont toujours plusieurs mékaké. Ils en ont même hors de chez eux, disséminées dans la ville et restant dans leurs familles. Cette précaution a pour but de pouvoir aller leur demander

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Phospitalité pendant la nuit, si par hasard le soir ils se trouvent trop éloignés de leur demeure.

La beauté de la Japonaise passe vite, les grands seigneurs sont exigeants pour leurs plaisirs : la vieille mékaké est dédaignée, délaissée, mais elle ne Test pas au moins sans compensation^ et la bienveillance de celui qu'elle a servi lui assure, par une modeste pension, la tranquillité et le repos de ses derniers jours.

Le tableau de cette étrange civilisation est plein de contrastes : à côté de ce manque relatif de pudeur, de cette prostitution si soigneusement réglementée, base d'un édifice social, de cette stupéfiante liberté de mœurs, si considérable qu'elle dictait ces paroles à un médecin européen habitant depuis longtemps le Japon et auquel on demandait s'il avait jamais rencontré des femmes vierges : « Oui! disait-il, j'en ai trouvé de trois à cinq ans ! » réponse concluante, suppléant à toutes les considérations; dans ce pays où les bonzes ne craignent pas de s'afficher publiquement en plein jour avec des filles de joie au sortir des maisons de débauche, il existe des jeunes filles cependant, bien peu nombreuses il est vrai, ayant fait vœu de chasteté, et, chose plus surprenante encore, observant scrupuleusement toute leur vie cette pénible promesse. Ce fait, généralement ignoré, n'est pas aisé à constater; la surprise peut seule le faire connaître, et l'indice qui le dévoile est difficile à expliquer ! Je dirai simplement qu'il est emprunté aux habitudes de toilette intime des Mauresques algériennes.

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