CHAPITRE XIV
LES INCENDIES
Marche du fléau. — Incendie de 1879-80. — Légende de la fille du Daïmio. — La a fleur de Yédo ». — Les cloches d'alarme. — Les pompiers. — Les godon. — Aspect des quartiers brûlés. — Les Japonais pendant Pincendie. — Destruction d'un village.
Les incendies sont un véritable fléau au Japon. Ils atteignent souvent des proportions effroyables et sont nécessairement très-fréquents dans ce pays où toutes les constructions sont faites de bois résineux, de paille et de papier. Il n'est pas rare de voir des villages, des bourgs, des villes entières même, complètement réduits en cendres. Dans les grandes cités et surtout à Tokio, ils sévissent naturellement le plus souvent, et d'autant plus fréquemment que la plupart du temps, les malfaiteurs les allument exprès afin d'exercer plus à Taise leur criminelle industrie, en se livrant au pillage pendant la confusion qui en résulte.
En hiver, le froid intense, le chômage, la misère partout mauvaise conseillère, poussent les malheureux à devenir incendiaires dans Fespoir de dérober des phouton, des vêtements et des objets de valeur. Pendant la dernière quinzaine de décembre, j'ai pu
constater moi-même dans la capitale une moyenne quotidienne de plusieurs incendies.
Dans les temps calmes, on circonscrit le feu en lui abandonnant une vingtaine de maisons; mais à répoque des typhons et des violents coups de vent, aucune digue ne peut être opposée à la rapidité de foudre avec laquelle il dévore des quartiers entiers flambant comme des paquets d'allumettes chimiques; dans ce cas , à un ou deux kilomètres sous le vent, il laisse à peine aux habitants le temps nécessaire de se sauver eux-mêmes. De brusques changements dans les courants atmosphériques modifient aussi souvent sa marche, et tel qui se croyait quelques instants auparavant en toute sûreté chez lui, voit tout à coup sa maison en flammes.
Dans le cours de Phiver 1879-80, une partie de Tokio fut ravagée par un désastreux incendie; ayant pris naissance au nord, dans le quartier de Surugakucho, il traversa toute la ville en écharpe, poussé par un vent formidable dans la direction du sud , et arriva à la rivière Ogawa après avoir dévasté une bande de deux mille mètres de largeur, et anéanti sur son passage les quartiers les plus commerçants et les plus populeux situés au centre de la ville. On espérait voir sa marche arrêtée par cet obstacle paraissant infranchissable, car le fleuve, en cet endroit voisin de son embouchure, ne mesure pas moins de cinq à six cents mètres d'un bord à l'autre. Trois cents personnes s'étaient réfugiées sur un pont de pierre; mais les flammes, se tordant comme d'immenses serpents, léchèrent bientôt le tablier dans toute sa longueur.
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Les malheureux, brûlés vifs sans avoir le temps de s'enfuir et contraints de se précipiter dans Peau, furent tous noyés sans exception. Les poutres enflammées tombant au milieu de la rivière jetaient des clartés sinistres sur ce terrifiant spectacle, et les mugissements de la rafale se mêlant aux cris des mourants rendaient cette scène atroce plus émouvante encore.
Plusieurs de ces tisons enflammés, emportés comme des flèches par le vent redoublant de violence, traversèrent cet espace de six cents mètres et vinrent enflammer les maisons sur l'autre rive. L'ouragan de feu, trouvant de nouveaux aliments, reprit sa course de plus belle et s'arrêta seulement en arrivant! au bord de la mer. Environ dix à douze mille maisons furent détruites dans l'espace de quatre heures.
Il y a une cinquantaine d'années, eut lieu aussi un terrible incendie resté dans le souvenir des Japonais, et auquel se rattache une anecdote légendaire :
Une Jeune fille noble, belle comme le jour, riche, aimable, spirituelle et gracieuse, qualités indispensables aux héroïnes de tous les contes, s'éprit subitement un beau jour d'une folle passion pour un jeune homme qu'elle rencontra par hasard; il se trouvait digne d'elle en tous points et possédait aussi naturellement toutes les qualités morales et physiques désirables, mais était malheureusement de basse extraction. C'était un obstacle insurmontable pour leur mariage, et le père, malgré les supplications de sa fille, resta inexorable. Les jeunes gens employèrent en vain tous les moyens pour obtenir la réalisation de leurs vœux.
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(l'était en pleine féodalité, le Daïmio, irrité, résolut de se débarrasser de l'amoureux en prenant le moyen le plus simple et le plus sûr : il le fit tuer. Mais le cœur de sa fille échappait à sa tyrannie; la belle inconsolable dépérissait d'amour. Se sentant mourir, elle demanda comme grâce suprême d'être revêtue du costume qu'elle portait le jour de sa première entrevue avec celui qui n'était plus, et dont on l'avait si cruellement séparée, et d'être brûlée avec cette robe après sa mort, pour aller ainsi retrouver son amant.
On éleva le bûcher dans le temple de l'Assakousa. Les flamme» commençaient à peine à caresser son corps charmant; un vent violent s'élève tout à coup, et la robe à moitié consumée est enlevée, tourbillonne au-dessus des maisons et les enflamme à son contact. En un instant la moitié de la ville est en feu. Les rues à cette époque, en prévision des voleurs, étaient fermées par des portes; leurs gardiens affolés par l'instantanéité du désastre n'eurent pas le temps de les ouvrir à la foule, et vingt mille victimes périrent écrasées ou brûlées vives; cinquante mille maisons, dit-on, furent consumées. C'était, ajoute la légende populaire, une vengeance divine infligée au seigneur pour son acte de cruauté. Quand David commettait des fautes, son peuple était puni; les dieux du Japon, comme le Dieu des Juifs, avaient, paraît-il, la même justice distributive.
La question des incendies est inépuisable. Le plus épouvantable d'après Thistoire arriva à la fin du dernier siècle. Un tremblement de terre renversant les maisons mit le feu en plus de cinquante endroits
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différents, et la ville alors Yédo fut, assure-t-on, complètement détruite.
Anciennement les incendies étaient appelés avec une naïveté cynique la a fleur de Yédo » (Yédo no hana). Chez les Japonais, du reste, ils excitent simplement la curiosité; c'est une fête à laquelle ils vont assister. Ce peuple vieillot et enfant voit avec joie cette lugubre flambée; le pétillement du bois, Peffondrement des toits, Pair embrasé sont pour lui un spectacle féerique! Chacun y accourt et s'en délecte, sans songer qu'à son retour, il pourra trouver des tisons fumeux, seuls restes de sa propre maison abandonnée, et par là, en même temps, sa famille réduite à la misère.
Dans chaque petit quartier ou cho, existent deux ou trois grosses cloches en forme de tiare, fixées à l'extrémité d'un grand mât, auquel est adaptée une échelle verticale pour en atteindre le sommet. Elles permettent de prévenir immédiatement les habitants lorsqu'un incendie éclate. Dans ce cas, aux premiers tintements, tous les sonneurs montent à leur poste et observent attentivement de ces endroits élevés la marche et les progrès du feu.
Les sonneries de ces signaux d'alarme sont différentes et indiquent exactement la place de l'incendie. Elles consistent en séries de trois coups séparées d'un court silence, pour le quartier où il sévit et ceux qui sont contaminés, et de deux coups seulement dans la zone contiguë. Dans une seconde ceinture à périmètre plus étendu, on en frappe un seul à intervalles réguliers. Toutes les autres cloches restent silencieuses.
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jusqu'au moment où le danger se rapproche et gagne le voisinage.
Ces précautions fort sages paraissent peut-être exagérées et excessives, mais sont absolument indispensables. Car il est impossible sans l'avoir vu de se faire une idée de la rapidité vertigineuse avec laquelle marchent les flammes, embrasant tout d'un coup des maisons à l'extrémité d'une rue et enfermant ainsi dans un cercle de feu les retardataires irrévocablement perdus.
Les petits coups répétés rapidement et sans interruption sont le signal d'un « sauve qui peut » général. Malheur alors à qui veut seulement prendre le temps de passer un vêtement! Un jour, une fausse alerte de cette nature m'a fait moi-même éprouver les impressions inoubliables des affres et des angoisses d'un condamné à monter sur le bûcher.
Chaque quartier possède sa compagnie de pompiers. Ceux qui en font partie professent l'état de charpentier et sont aujourd'hui à la solde du gouvernement. Il y a peu de temps encore, leurs seules ressources étaient dues à leur industrie, et ils avaient naturellement tout avantage à activer les incendies au lieu de les éteindre; de ce côté, leurs mœurs ne se sont pas beaucoup modifiées.
Aussitôt que le feu est signalé sur un des points de la ville, toutes les compagnies s'y rendent au pas de course en poussant des cris tout le long du chemin. Leurs chefs les précèdent et portent les bannières sur lesquelles sont peintes les insignes des corporations et des quartiers. En arrivant sur les lieux, c'est
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à qui s'exposera le plus au danger; il est beau et bien porté de montrer son adresse et son courage. Les plus audacieux grimpent sur le sommet des maisons enflammées. Souvent enivrés de leurs succès et des applaudissements frénétiques de la foule des curieux, ils demeurent dans cet endroit périlleux, brandissant leurs emblèmes, jusqu'à ce que le toit s'effondre sous leurs pieds en les entraînant avec lui dans la fournaise. Si la fanfaronnerie et l'orgueil inspirent quelquefois les grandes actions, ils font aussi commettre bien des sottises, et, on le voit de nouveau par ce fait, la bêtise humaine n^a pas de patrie.
Les riches propriétaires promettent souvent à ces acrobates du feu une forte somme sMls réussissent à sauver leur maison de l'incendie. Dans ce cas l'intérêt remplace la vaine gloire, et les pompiers japonais déploient une adresse rare. Ils mouillent leurs épais vêtements montant jusqu'à la figure et la recouvrant comme d'un masque, et, armés chacun d'un seau d'eau, ils se placent tous en masse serrée sur la maison qu'ils veulent défendre, après avoir préalablement démoli les habitations voisines. A mesure qu'un tison enflammé est projeté sur ce toit couvert d'hommes, ils l'éteignent ou le rejettent et inondent les endroits menaçant de prendre feu. Ils arrivent à préserver ainsi une maison, qui reste seule intacte au milieu de plusieurs kilomètres carrés couverts de cendres et de décombres.
Si rincendie prend de trop grandes proportions, ils cherchent à l'arrêter en marchant comme à la sape de chaque côté et en rétrécissant petit à petit sa lar-
geur, en faisant la part du feu et en démolissant les maisons avant qu'elles soient envahies par les flammes.
Dans un pays où Ton est exposé continuellement à voir ses propriétés entièrement détruites, on a dû chercher un moyen de préserver au moins une partie de sa fortune contre de pareils désastres , et les Japonais ont imaginé la construction du godon.
Le godon est une maisonnette carrée, assez élevée, dont les murs en pisé sont très-épais et à Tabri des flammes. La porte, seule ouverture, est elle-même mastiquée d'argile sur son cadre de fer, et agencée de façon à fermer hermétiquement. Le toit, en forme de pignon ordinaire, est recouvert de tuiles placées sur une couche de terre. Les murs sont le plus souvent tapissés de planches à l'extérieur, afin de les préserver des dégradations occasionnées par la pluie. Les godons sont adjoints aux boutiques et aux habitations importantes; en temps ordinaire, ils contiennent les objets précieux pour les préserver des voleurs, et les approvisionnements mis en réserve par les négociants. Chaque soir toutes les marchandises composant Tétalagé sont placées dans des caisses de bois; grâce à cette précaution, s'il arrive un incendie pendant la nuit, toutes les personnes de la maison, hommes, femmes, enfants et commis de magasin, portent dans le godon les paquets qui leur sont désignés d'avance afin d'éviter toute confusion et perte de temps. Après avoir mis à l'abri tout ce que la rapidité du sinistre permet de lui soustraire, le propriétaire ferme la porte et en mastique les joints avec
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de Targile mouillée toujours préparée à cet effet dans un tonneau à proximité.
L'aspect des quartiers brûlés après un incendie est d'une tristesse navrante et ressemble un peu à un vaste cimetière noirâtre, d'où émergent seuls les godons enfumés, qui restent debout comme de grands mausolées dans ce champ de désolation. Dès le lendemain des constructions nouvelles commencent à s'élever, les rues sont déblayées, et les marchands, dans de petites boutiques provisoires, offrent aux passants les .marchandises préservées des flammes. Sauf dans les catastrophes, en peu de semaines toutes les traces du feu ont disparu, et la ville a repris son aspect et son animation ordinaires.
On a calculé que Tokio était reconstruite entièrement en moyenne tous les sept ans. Chaque chose a son bon côté, et les incendies purifient radicalement les quartiers populeux où se trouvent les agglomérations malsaines, sièges des épidémies.
Dès que se produit un incendie, toute la ville en est immédiatement informée. Le son des cloches et les lueurs des flammes colorant le ciel indiquent aisément Tendroit où il se trouve. Chaque personne ayant un parent ou un ami dans le quartier incendié part immédiatement pour lui porter aide; rien ne peut l'arrêter, ni Pempécher de voler à son secours.
Le propriétaire d'une maison sur le point d'être brûlée s'assied au centre de la pièce principale , ses deux sabres passés à la ceinture, s'il est ancien Samourai, afin d'en frapper les malfaiteurs se livrant au pillage. 11 examine tous ceux qui entrent et leur
confie les objets qu*il possède, en leur faisant à chacun de la tête un signe d'approbation et de remercîment. Comme un capitaine à son bord, il n'abandonne sa maison qu'à la dernière extrémité, et va alors demander asile à une personne de connaissance, ou même à un inconnu s'il n'en a pas. Nul ne refuse jamais l'hospitalité dans ce cas et l'observe toujours scrupuleusement : une semblable infortune peut en effet lui arriver aussi d'un jour à l'autre. Le lendemain, les amis se hâtent de rapporter au propriétaire tout ce qui a pu être sauvé.
Pour la plupart des bourgeois, la perte de leur habitation est la ruine complète et les réduit à la misère. Ils sont alors forcés de retourner travailler la terre dans la campagne, pour se reconstituer de nouveau un petit avoir.
Cette pratique de l'hospitalité à la suite des incendies est générale. Les habitants des villages détruits par le feu la trouvent toujours chez leurs voisins, jusqu'à ce que leurs maisons soient reconstruites.
Il m'a été donné d'en voir un exemple. A l'occasion d'une fête religieuse, de grands feux de joie avaient été allumés dans les champs. Aux environs d'O'Isso, des villageois imprudents en avaient placé un trop près des habitations. Pendant leurs danses et leurs réjouissances, le feu prit au village et l'anéantit complètement, sans même laisser le temps à personne de rentrer chez soi.