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CHAPITRE XV

VOYAGE DANS l'iNTÉRIEUR.

Accès de l'intérieur. — Mon inteprète. — Le Tokaîdo et le Nakasendo. — Départ de Tokio. — Moyens de transport. — Le cango. — La. jinrikcha. — Les kouroumai. — Tramways et pataches. — Cortège de l'Empereur. — Un déjeuner à Urawa. — Le riz et le thé. — Okégawa. — Les hôtels. — Le tchadai. — Une fête religieuse à Hondo.

L'accès de l'intérieur du Japon est sévèrement interdit aux étrangers, et il est nécessaire pour y pénétrer d'être muni d'un passe-port spécial délivré par le gouvernement, indiquant le but du voyage et son itinéraire, dont on ne peut s'écarter sous aucun prétexte ni prolonger la durée, sous peine d'être ramené entre deux gendarmes dans les concessions. La chasse et le commerce sont également prohibés.

J'obtins un passe-port de ce genre grâce à la bienveillance de M. Tricou, auprès duquel j'étais accrédité, et à cette époque ministre plénipotentiaire de France auprès du Mikado. Ignorant à ce moment la langue japonaise, un interprète m'était aussi indispensable; je le dus àTàmabilité de M. Appert, professeur de droit à Tokio, qui me mit en relation avec un jeune homme de vingt ans, nommé Matsudaïra, fils d'un ancien Samourai. Il sortait de l'école de français, comprenait assez bien notre langue et la

parlait un peu. Il consentit à m'accompagner pour me servir d'interprète et de guide. J'avais l'intention d'aller à Kioto, l'ancienne capitale, de visiter Osaka et de revenir m'embarquer à Kobé, relié à Yokohama par un service de bateaux à vapeur. Deux routes s'offraient à moi, célèbres toutes deux : le Tokàîdo, dont le nom signifie « route de l'ouest au bord de la mer », et le Nakasendo, qui veut dire « route à travers les montagnes w.

Le Tokaïdo est la plus fréquentée et la plus praticable ; les villes et les villages s'y rencontrent à des distances très-rapprochées, et l'on peut s'y procurer très- facilement des vivres et du poisson.

Celle du Nakasendo est plus déserte et passe sur une suite de crêtes en franchissant des cols impraticables aux voitures; peu de villages sont disséminés sur son parcours, et elle manque absolument de ressources. Je choisis malgré tout cette dernière, de beaucoup la plus pittoresque et s'engagea nt dans le haut pays, pour traverser les provinces d'Omi et de Mino, les plus riches du Japon en jolis sites, et côtoyer ensuite les bords du lac Biwaa. En outre, les populations de ces contrées, n'ayant encore eu aucun contact avec la civilisation extérieure, sont par le fait même plus intéressantes à étudier.

Je me séparai momentanément de mon compagnon de voyage, préférant rester à Tokio pour faire des observations médicales. Je partis donc seul avec mon interprète, et le i" novembre nous quittions cette ville, installés chacun dans une jinrikcha, notre léger bagage entre nos jambes.

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Anciennement Tunique véhicule à la disposition des voyageurs était le cango, chaise à porteurs, trèsdifférente des palanquins chinois. Elle se compose d'un siège sur lequel on s'accroupit, suspendu par quatre tiges de bambou à un gros morceau de bois porté par deux hommes; un petit toit, fixé à la partie supérieure et muni sur les côtés de rideaux en toile cirée, garantit du vent et des intempéries. L'usage de cet instrument primitif est à peu près perdu, et l'on ne le rencontre plus que rarement dans les parties montagneuses du pays, traversées uniquement par des sentiers à peine tracés et inabordables aux autres genres de moyens de transport.

Un Européen imagina un jour de faire construire un fauteuil roulant traîné par un homme. Les Japonais reconnurent tous les avantages de confort et de vitesse de cette ingénieuse invention et l'adoptèrent avec enthousiasme; en peu de temps on perfectionna le modèle primitif, le pays en fut inondé. Actuellement cette voiture à bras, appelée jinrikcha, est devenue le mode exclusif de locomotion et se trouve dans les moindres villages, même les plus reculés. Le cango est relégué au rôle d'antiquité et sert maintenant sous forme de corbillard à transporter les morts

La jinrikcha, dont le nom composé étymologiquement des trois mots jin (homme), riki (force) et cha (voiture) veut dire « voiture traînée à la force de rhomme », est un véritable petit cabriolet. Un fauteuil, muni d'une capote de Victoria proportionnée, est suspendu par des ressorts sur une paire de roues excessivement légères; deux brancards très-minces,

peu écartés et réunis en avant par une barre de bois, y sont adaptés. On les pose à terre pour permettre de monter dans cette voiture minuscule.

Les conducteurs de jinrikcha, nommés kouroumai ou jinriki, remplissent le rôle de véritables bêtes de somme; ils forment la dernière classe de la société et mènent une vie misérable. Malgré leur sobriété et leur nourriture débilitante , ils supportent la fatigue d^une façon remarquable et arrivent à faire dans la même journée jusqu^à quinze lieues au pas de course, en tirant leur voiture chargée d^une personne sur de mauvaises routes remplies de fondrières et où les côtes se succèdent sans interruption. Le Japonais a du reste une persistance extraordinaire dans l'effort quHl est susceptible de produire à un moment donné; il est peut-être relativement moins fort qu'un Européen ; mais si ses forces suffisent à un travail de quelques minutes, il le continuera facilement pendant des heures entières sans se reposer. Dans les montagnes, par exemple, les kouroumai déploient des efforts inouïs pour faire monter lentement une pente trèsroide à leur voiture; s'ils parviennent à lui faire gravir les premiers mètres, ils iront jusqu'au bout sans s'arrêter, eût-elle même plusieurs kilomètres de longueur, et repartiront au trot immédiatement après. Leur seul défaut, dès qu'ils ont gagné un peu d'argent, est de se livrer sans modération à la boisson en se grisant de saké.

Les jinrikcha sont très-commodes, mais ont le grand inconvénient de verser fréquemment, malgré l'habileté incomparable de leurs conducteurs, et des

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accidents graves sont quelquefois à déplorer. Le plus souvent un manque d'expérience ou d'attention du voyageur, s'il lui arrive de s'endormir, en est la cause. Pour user de ces voitures, une étude spéciale est nécessaire. Le corps doit être le balancier rétablissant l'équilibre; on le porte en avant ou en arrière suivant l'inclinaison du chemin, à droite ou à gauche à chaque cahot, en ayant soin toutefois d'éviter les mouvements trop brusques qui feraient basculer dans le sens opposé. Sans ces précautions, malgré toute la force musculaire des kouroumai, il leur serait impossible de maintenir droites ces étroites voitures chargées à la partie supérieure, et dont l'une des roues s'enfonce souvent jusqu'à l'essieu dans les trous des routes.

Le prix des jinrikcha est très-minime et diffère suivant le pays, les difficultés à surmonter, et le beau ou le mauvais temps, car la pluie transforme les chemins en immenses bourbiers et rend leur marche extrêmement lente et pénible. Il varie de 25 centimes à I fr. la lieue. Dans les villes, ces voitures remplacent les fiacres; on les prend à l'heure ou à la course, en ayant soin de débattre d'avance avec l'automédon sa rémunération.

Les kouroumai avaient l'habitude de conserver pour tout costume pendant leurs courses un tatouage bleu dont était orné leur dos; mais les Anglais exigèrent du gouvernement un édit ordonnant une tenue plus décente. Cet excès de pudeur britannique produit les plus déplorables résultats. Ces malheureux sont forcés de garder leur unique vêtement, et, lors-

quMls s'arrêtent couverts de sueur même en hiver, ils attendent souvent un client pendant de longues heures, exposés au vent glacial et à la pluie, sans avoir un habit sec pour se couvrir; ils grelottent, se refroidissent et sont souvent emportés par une fluxion de poitrine. Nos voisins d'outre-Manche s'occupent peu de ces détails, ils ont beaucoup de cotonnades à vendre, et savent habilement tirer parti de certains préjugés nationaux.

Dans les rues, lorsqu'il fait nuit, les kouroumai portent à la main une longue et mince lanterne de papier, afin de donner aux passants le temps de se garer et de prévenir les autres voitures de prendre la gauche, suivant leur habitude.

Le traînage sur roues, par des hommes, est général au Japon, et tous les fardeaux pesants sont transportés de cette façon sur des chariots à deux roues. Dans certaines provinces, les habitants se font aider en attelant de petits taureaux.

Nous avons déjà parlé des tramways établis à Tokio et semblables aux nôtres; ils ont l'avantage d'interrompre la circulation dans les rues étroites, d'écraser les passants peu habitués à se garer, et de causer de fréquents accidents de voiture. Les Japonais, très-fiers de cette innovation, m'ont demandé plusieurs fois s'il y en avait en Europe, et si nous leur avions déjà emprunté leur invention.

Des pataches traînées par des chevaux font en outre le service de la banlieue; pour les employer, il est nécessaire d'être solidement constitué, afin de n'avoir pas les reins brisés par leurs cahots formida-

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bles et ininterrompus, sauf cependant lorsque maintes fois les voyageurs sont forcés de descendre dans la boue jusqu'aux genoux, pour aider le cheval à sortir la voiture des fondrières.

Les routes sont même en si piteux état qu'à Poccasion des déplacements assez rares du Mikado, les gouverneurs de province sont tenus de les faire réparer avant le passage du carrosse impérial; malgré ces précautions, l'Empereur est le plus souvent obligé de voyager à cheval. Dans la ville, il sort en costume d'officier, accompagné des hauts personnages de son entourage et d*une escorte de cavalerie. Le cortège, composé d'antiques berlines européennes, simule assez bien le défilé d'une noce bourgeoise se rendant le samedi au bois de Boulogne.

Après cette longue digression sur les moyens de transport, je reviens au récit de mon excursion à l'intérieur.

Les faubourgs de Tokio s'étendent à une longue distance. La route, au sortir de la capitale, bordée de maisons tout le long du chemin, est relativement belle pendant plusieurs kilomètres et permet d'avancer rapidement. Notre première étape fut Urawa, où je fis connaissance avec la nourriture japonaise.

Après avoir déposé nos souliers à la porte en entrant à l'hôtel, on nous apporta dans une chambre le go:{en ou repas, composé de riz bouilli, de daïkon, tranches de navets crus, et de feuilles et fleurs de chrysanthème cuites, dont le goût piquant relève un peu la fadeur des autres mets. Ce menu me souriait médiocrement, et de plus il fallait me servir des achi, petits

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bâtons pour manger dont nous avons parlé; n'en ayant pas Phabitude, c'était un tour d'adresse au dessus de mes forces, et mon manque d'habileté provoquait une bruyante hilarité de la part de tout le personnel de l'hôtel venu m'examiner avec curiosité.

Le service est fait par une servante; elle remplit à mesure les tasses vides, en prenant du riz chaud dans un petit tonneau de bois placé devant elle. Ce riz excellent est sans contredit le meilleur du monde, et ne ressemble en rien à ceux dont on se sert en Europe provenant de Chine et des colonies. Les grains sont gros, savoureux, et, bouillis par les ménagères japonaises avec une habileté et un art dont Vatel eût été jaloux, gonflent par la cuisson en formant une crème ou pâtée consistante fondant dans la bouche.

Le thé japonais, tcha, est l'unique boisson du pays; il ne ressemble non plus en aucune façon au thé chinois, ni à celui que Ton boit en Europe. C'est une légère infusion jaune verdâtre un peu amère, dont un palais exercé seul peut savourer l'arôme exquis.

Malgré toutes les qualités de ces deux aliments fondamentaux, mon palais barbare, dans ce premier essai, se refusait absolument à les apprécier. Le manque de pain, de viande, de vin et même d'eau, changeait considérablement mes habitudes, et plusieurs jours me furent indispensables, la faim aidant, pour faire mon apprentissageculinaire, et pour arriver à la dextérité nécessaire dans le maniement des

achi.

Aussitôt ce déjeuner, plus contemplatif que réel.

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terminé, nous repartions pour aller coucher à Okégawa.

Après cette première journée de voiture courbaturante, ayant goûté du bout des lèvres au gozen pour la seconde fois, je m'introduisis avec bonheur dans le lit japonais sans me déshabiller. J*en fus quitte le lendemain matin pour avoir attrapé un rhume et un fort torticolis, dus au makoura; ce morceau de bois, en effet, maintient la tête en Pair en faisant porté sur le cou le poids d'une partie du corps, et laisse forcément les épaules découvertes. En me levant; je voulus procéder à une toilette sommaire, la bonne m'indiqua dans le jardin une pierre creuse dont la cavité était remplie d'eau de pluie, et je dus me contenter de cette cuvette naturelle.

Okégawa se trouve sur les limites des concessions. J'employai la matinée à chasser des faisans invisibles, abondants dans ces parages, au dire de l'hôtelier. Je fus séparé des rabatteurs et m'égarai dans les bois, où vint enfin me chercher mon interprète avec les hommes du village, guidé par mes coups de fusil de détresse.

Nous nous remettons en route, mais les chemins, détrempés par la pluie torrentielle tombée pendant la nuit, nous forcent constamment de patauger à pied, pour atteindre péniblement le soir la ville de Koumagai.

En arrivant à l'hôtel, son propriétaire s'empresse d'aller porter mon passe-port au bureau de police pour le faire vérifier et viser, et déclarer en même temps qu'un étranger était descendu chez lui.

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L'inexécution de cette démarche obligatoire entraînerait pour lui la condamnation à une amende et à la prison, et je dus subir cette formalité partout, même dans les plus petits villages.

Les hôtels japonais sont des maisons analogues aux autres, mais plus vastes et contenant un grand nombre de chambres. Leur construction et leur ameublement ressemblent en tout point à ceux des habitations particulières. Le prix des chambres avec la nourriture est divisé en trois classes, et assez élevé par rapport au confortable et aux vivres que Ton trouve dans ces hôtels. Une singulière coutume consiste à donner immédiatement en entrant un gros pourboire, non aux domestiques, mais au propriétaire lui-même. Ce pourboire ou tchadai, est considéré comme la rémunération pour le thé. On le donne afin d'être bien servi, et personne ne peut se soustraire à cet usage enraciné dans les mœurs et pratiqué également dans les restaurants.

Le lendemain, nous passions 'à Hondo ; une fête religieuse avait lieu dans ce village. Sa rue principale était jonchée de branchages et pavoisée d'une multitude de lanternes et d'oriflammes fouettés par le vent au sommet de grands mâts.

Un curieux cortège attirait en ce moment tous les habitants sur le seuil de leurs portes : un char décoré de draperies et de feuillages supportait une immense statue, représentant un farouche guerrier, assis et armé de toutes pièces, dont la tête énorme et grimaçante dominait la foule. Des centaines d'enfants couraient tout autour en poussant des cris perçants,

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OU tiraient sur des cordes à Pavant du char, pour le faire avancer lentement en formant ainsi de longues grappes humaines.

Aux pieds du dieu, sur le char, un orchestre barbare composé de tambours, de gongs et de flûtes primitives, faisait entendre une horrible cacophonie déchirant les oreilles. Une grande quantité d'hommes, de jeunes âlies et de bonzes, vêtus des costumes les plus grotesques , fermaient la marche en chantant et complétaient ce défilé excentrique.

Ces fêtes sont assez fréquentes; elles consistent toujours en une exhibition et une promenade d'un mannequin divin dans les rues. A leur occasion, des fêtes foraines ont aussi lieu, et les baraques viennent compléter les amusements populaires.

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