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CHAPITRE XVI

ASCENSION DE l'aSSAM A- YAMA.

Plantations d'arbres à thé. — Culture des légumes et du coton. — Pêche au cormoran — Le eol de Sakamoto. — L'Assamayama. — La grotte des fous. — Le cône. — Le cratère. — Descente. — Komouro.

Nous avions traversé jusqu'alors un pays plat, recouvert de champs bien cultivés, de rizières n'ayant pas encore atteint un degré de maturité assez avancé pour la moisson, et de plantations d*arbres à thé. Ces petits arbrisseaux de la famille des camellinées, bas et touffus, ressemblent par leur port à une certaine distance à des touffes de buis couvertes de fleurs blanches. La récolte du thé se fait au printemps ; les feuilles des jeunes pousses sont cueillies, séchées au soleil et triées ensuite pour en classer les diverses qualités. Une seconde cueillette moins productive a lieu en automne. La fraude n'est pas inconnue, les thés à très-bon marché contiennent le plus souvent des feuilles coriaces des branches et même des feuilles de saule, ce qui donne à l'infusion une couleur foncée er un goût détestable.

On cultive aussi en grande quantité une espèce de liliacée [camassia esculenta), dont les grandes feuilles lancéolées radicales à long pétale charnu produisent

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un joli effet. Leurs bulbes sucrées et couleur jaune safran intérieurement simulent et remplacent la pomme de terre; elles sont fort appréciées des Japonais, qui les mangent bouillies ou cuites sous la cendre. Comme légumes, ils ont aussi d'énormes navets-raves plus volumineux que les betteraves; leurs racines sont enfermées Thiver dans des tonneaux pour les faire fermenter, et mangées crues Tannée suivante comme condiment avec le riz. C'est le daïkon déjà signalé.

Les champs de coton ne sont pas rares non plus dans cette partie du pays. La plante qui le produit [gossypium indicum)^ rappelle nos planches de haricots, dont les gousses seraient remplacées par des capsules marron foncé, laissant échapper par leurs déchirures à l'état de maturité le coton semblable à une mousse soyeuse qui constelle les champs d'une multitude de points blancs. La récolte avait lieu à cette époque, et les rues des villages étaient pleines de claies d'osier, sur lesquelles séchaient les capsules renfermant le coton. En hiver, les pieds desséchés sont arrachés, et l'on sème de nouveaux plants Tannée suivante.

La route traverse de temps en temps de petits bois de bambous dont les tiges droites et lisses, pressées les unes contre les autres, s'élèvent à une grande hauteur et sont recouvertes d'un dôme épais de verdure au feuillage vert tendre, délicat et ténu, prenant des tons azurés et argentés, dès que la plus légère brise agite et fait frémir ses branches. Plus loin, elle est bordée de deux rangées de cryptomeria au feuillage

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sombre. Ces gigantesques conifères lui donnent un aspect de cimetière, et dans cet endroit isolé et désert on est surpris de rencontrer un poste de police, destiné à préserver les voyageurs des attaques nocturnes des brigands assez nombreux dans ces parages.

Nous franchissions fréquemment de larges rivières au cours torrentueux sur des ponts de bois arqués, à péage. En passant sur l'un d'eux, je vis une curieuse scène de pêche : un jeune homme placé sur la rive tenait attaché par une ficelle un cormoran dressé, et le laissait plonger plusieurs fois de suite dans la rivière. Quand il supposait la récolte de petits poissons suffisante, il pressait la poitrine et le cou de Toiseau pour lui faire rendre sa pêche, et lui faisait recommencer ensuite le même manège de dupe.

Nous apercevions déjà*les montagnes dans le lointain : leurs premières assises commençaient même à se faire sentir. La route devient de plus en plus mauvaise; nous sommes forcés pendant quelques heures de chercher un bri dans la ville assez importante de Takasaki, contre les cataractes tombant du ciel. Les hommes sont harassés de fatigue; nous avançons avec une lenteur extrême, en montant les côtes dans une boue épaisse et gluante. Nous arrivons enfin à la nuit noire à Sakamoto, au pied d'une haute montagne. Depuis notre départ de Tokio, quatre jours auparavant, trente-cinq lieues seulement avaient été franchies.

Le lendemain, après avoir quitté Sakamoto de bonne heure, nous suivons un large sentier rocailleux remplaçant la route sur le flanc de la montagne.

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Mon interprète et moi sommes obligés d'aider nos deux hommes à porter les voitures, et quatre heures d'efforts nous sont nécessaires pour gravir les deux lieues et demie de montée à pic et atteindre le sommet du col.

Pendant cette pénible ascension, de nombreuses haltes permettaient de jouir d'un superbe panorama. Le temps s'était éclairci ; une étroite échappée nous permettait d'entrevoir Timmense plaine, étalée à nos pieds jusqu'à la mer et éclairée par un soleil radieux. A droite et à gauche, des montagnes dont la tête se perdait dans les nuages, élevaient en amphithéâtre leurs masses imposantes autour de nous ; un fouillis d'arbres aux feuilles et aux fleurs de toutes couleurs remplissait leurs anfractuosités et leurs rides, et laissait percer çà et là des rochers grimaçants et dénudés au-dessus de ces cimes verdoyantes, en produisant les effets les plus pittoresques et les plus sauvages; tandis que sous le feuillage touffu de petits ruisseaux, bondissant sur les pierres, se montraient à travers les branches et faisaient entendre leur léger murmure en frôlant les cailloux.

Au sommet du col se trouve une grotte oti, dit-on, une déesse donna le jour à un illustre guerrier, dont les hauts faits sont rapportés dans de nombreuses légendes. Un temple a été construit dans cet endroit pour perpétuer le souvenir de cet événement mémorable, et les fidèles viennent y prier l'âme du guerrier qui plane sur ces hauteurs.

La descente fut aisée et rapide. Nous entrions dans la province de Chinano, la plus grande et la plus

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accidentée du Japon^ en nous engageant dans une vallée contenant plusieurs milliers d'hectares et entourée d'un cercle de montagnes. En son milieu, émerge et se dresse isolément TAssama-yama, le second volcan du Japon, rattaché seulement au nord-est par de petites collines basses au reste du système montagneux de Pîle Hondo. Cette montagne remarquable par ses formes régulières, surtout dans la partie supérieure, atteint 2,600 mètres d'altitude, comme nous l'avons déjà dit. Ayant Tintention d'en faire Tascension, j'allai coucher à Oiwaki, le village le plus voisin.

L'Assama-yama est l'un des derniers volcans du Japon présentant encore des traces d'activité. Ses terribles éruptions détruisant villes et villages ont à différentes époques ravagé la contrée tout entière. La dernière, fort violente, eut lieu en 1783, mais remonte à Fan 1 600 de notre ère au dire des habitants. On doit ajouter peu de foi du reste à leurs témoignages, car ils comptent les années par règnes, et sont sujets à de grandes erreurs de date; de plus, ils ont toujours une tendance à reculer considérablement tous les faits, même relativement peu anciens.

Le lendemain 6 novembre, je quittais mes phouton à six heures du matin, transi de froid grâce aux carreaux de papier déchirés de la chambre, et j'allais arpenter la route dans l'espoir de me réchauffer en attendant mon guide. La terre gelée couverte de givre commençait à recevoir obliquement les premiers rayons du soleil levant. La journée s'annonçait magnifique.

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Un étroit sentier, courant en pente douce jusqu^aux premières assises de la montagne, nous conduisit à travers une prairie au pied du volcan, entouré d'une épaisse ceinture de bois de sapins qui semble vouloir opposer une digue aux empiétements de ce géant. Ces bois sont environ à trois kilomètres d^Oiwaki. Nous nous y engageons en suivant une gorge étroite et très-boisée, au fond de laquelle mugit un torrent invisible. Le sentier le rejoint bientôt; ses eaux, rendues très-sales par les terrains argileux qu'elles traversent, tombent en cet endroit d'un rocher assez élevé et forment une jolie cascade sous un dôme de verdure.

Dans ce site très-pittoresque un froid glacial tombe sur les épaules et vous enveloppe comme d'un linceul. Au pied de la cascade se trouve une petite grotte naturelle, contenant trois ou quatre statues de pierre grossièrement taillées, debout ou couchées le long de ses parois de rocher. « Ce sont, me dit mon interprète, les dieux qui protègent les idiots et les fous; les malades doivent venir ici passer vingt-quatre heures, et se plonger le plus souvent possible dans la cascade, afin d'être guéris. » J'ignore si les malheureux, amenés dans cet endroit par la superstition, retrouvent leur raison en s'en allant, mais à coup sûr ils doivent souvent y attraper des fluxions de poitrine.

Au sortir des bois de sapins, le torrent n'est plus qu'un gros ruisseau paisible prenant naissance dans des marécages : le fait est peu commun à cette hauteur, et mérite d'être signalé ! Il n'est du reste pas

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