ASCENSION DE L ASSAMA-YAMA. I 9 I
unique au Japon, et au sommet du Fudji-yama, on trouve un lac analogue où vit la salamandre géante [sieboldia maxima), dont on peut voir au Muséum d'histoire naturelle de Paris deux exemplaires vivants, offerts au gouvernement français par M. le docteur Geerts de Yokohama.
En arrivant au pied du cône, mon interprète reprend le chemin du village, car, très-mauvais marcheur comme Iç sont en général les Japonais à l'exception des gens du peuple, il pouvait à peine nous suivre auparavant et eût été hors d'état de continuer l'ascension.
Bientôt, avec le guide, je commence à gravir péniblement les pentes abruptes de pierre ponce. Le sommet du cône, tacheté de quelques névés microscopiques, loin de paraître fort élevé, semblait relativement facile à atteindre. Mais en se retournant et en voyant les immenses sapins de la forêt confondus ensemble et ne formant plus qu'une grande tache sombre, la comparaison faisait comprendre quelles étaient les dimensions gigantesques de cette muraille à escalader. De rares touffes de myrte, poussant au ras du sol dans les anfractuosités ei couvertes de petites baies violacées, dont le goût est détestable, mais qui néanmoins rafraîchissent le palais, représentent seules le règne végétal. Leurs fruits, séchés au soleil, sont employés comme médicament par les indigènes.
Au point où nous sommes alors arrivés, Toeil embrasse la moitié de la plaine, entourée de cette ceinture des hautes montagnes dessinant sur l'horizon les détails de sa fine dentelure. Dans cette enceinte,
mouchetée çà et là de villages agglomérés, on peut distinguer les nombreux ruisseaux semblables à des lisérés d^argent serpentant à travers les bois et les prairies en méandres capricieux, pour venir enfin se réunir en un vaste fleuve s'^écoulant majestueusement dans la vallée avec mille circuits au milieu de la verdure, avant d^aller déverser ses eaux à la mer. En face, planant dans les airs, le Fudji-yama dresse fièrement sa tête de géant recouverte de la chevelure blanche des vieillards, étincelante aux rayons du soleil. La vue dont on jouit pendant les ascensions est toujours beaucoup plus pittoresque; on peut mieux apercevoir les détails des paysages, les accidents de terrain, les teintes du sol, les cours d'eau et les bois, les villes et les villages. Arrivé aux points culminants, au contraire, le panorama est plus étendu et plus grandiose, mais tout se confond dans un même ensemble, en dessinant seulement par masses confuses les grands traits de la contrée.
Là cendre, n'ayant pas été renouvelée depuis la dernière éruption remontant au siècle dernier, avait été balayée par le vent et la pluie, et les pierres ponces plus ou moins bien amalgamées ensemble et glissant sous les pieds, tapissaient seules les pentes du cône presque verticales. La marche devenait de plus en plus lente et difficile; pendant les dernières centaines de mètres, elle n'était plus possible qu'en se cramponnant avec les mains, au grand détriment de l'épiderme et au risque de rouler à chaque instant sur ce lit de rochers pointus et coupants.
Enfin nous atteignons le plateau supérieur sur
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lequel se déplace le cratère, s'ouvrant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, des bouches pour vomir la fumée et le feu; les pierres incandescentes lancées dans les airs forment en retombant une cheminée, sorte de petit cône en miniature. Sur ce plateau nous luttons contre un vent violent et glacial, pour ne pas être renversés, et nous parvenons au faîte de la dernière éminenceàmidiet demi, après six heures démontée.
Le cratère peut avoir environ trois cents mètres de diamètre et deux cents mètres de profondeur; ses formes sont régulières, presque géométriques. Je n'en ai jamais vu aucun dont le majestueux aspect produise un effet aussi saisissant. Que Ton se repré* sente cet énorme gouffre s'ouvrant brusquement au sommet d'une montagne de plusieurs milliers de mètres d'altitude, avec des parois verticales, recouvertes çà et là d'énormes dépôts de soufre d'oîi s'échappent de nombreuses fumerolles encore assez actives, seul vestige actuel de la présence du feu souterrain. Ce spectacle grandiose stupéfie, donne presque le vertige ; on se sent attiré vers l'abîme par une force indéfinissable. J'étais fasciné et comme ébloui par la magnificence sauvage de cette œuvre de la nature; f^ns me rendre compte que l'extrême bord du cratère était formé de pierres vacillantes, pouvant être au moindre mouvement précipitées dans le vide en m'entraînant avec elles, je m'avançais toujours malgré les cris du guide, qui m'avertissait du danger, en japonais il est vrai, et se jeta heureusement sur moi en m'entraînant en arrière.
Malgré le froid et la faim me tiraillant durement
Pestomac, Je voulus faire le tour du cratère pour mieux me rendre compte de toutes ses parties, et voir en même temps l'autre côlé de la vallée oti se trouve la dernière coulée de lave, partie du pied du volcan. En passant au nord-ouest du sommet, nous fûmes aveuglés par la fumée et quasi asphyxiés par les émanations d'acide sulfureux et sulfhydrique qui s*en dégageaient. Le guide nous fit alors descendre un peu sur le flanc du cratère. Une fissure sinueuse^ large à son ouverture et se resserrant rapidement, me permit, non sans quelques difficultés, de m'approcher sur le bord et de regarder comme par une fenêtre dans le gouffre. C'était un moyen de Texaminer à son aise et sans danger.
Nous commençons la descente en allant chercher au sud une pente moins rapide; malgré cela, elle est aussi pénible que dangereuse. Les pierres ponces, dures comme du fer et très-anguleuses, déchirent les souliers et mettent les pieds en sang; des chutes fréquentes et très-douloureuses ralentissent beaucoup la marche.
En arrivant au pied du cône, deux ou trois kilomètres dans les ravins et les rochers couverts de grandes herbes nous restent à franchir pour regagner l'endroit oti l'interprète nous a quittés le matin. Il est quatre heures de l'après-midi. Depuis la veille, je n'ai pris que quelques cuillerées de riz bouilli; la fatigue, le froid et la faim m'obligent à m'arrêter fréquemment, pour ne pas tomber au milieu des dangereuses aspérités que forment tous les déchets volcaniques.
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Enfin nous retrouvons le sentier par lequel nous étions venus, et à cinq heures nous entrions dans le village d'Oiwaki. J'en partais seulement au soleil couchant, après avoir entamé une discussion assez longue avec mes hommes, qui, fatigués, auraient préféré consacrer la journée entière au repos et passer unç nuit de plus dans cette localité.
Deux routes s'offraient à nous : Pune beaucoup plus courte, mais très-accidentée et passant sur la crête d'une haute montagne; Tautre un peu moins montueuse grâce à ses détours, traversant la capitale de la province que désirait visiter mon interprète. Aussi, malgré mon choix, nous fit-il engager dans cette dernière, car dans tous les pays dont on ne possède pas la langue, on est toujours absolument à la merci des indigènes.
Le chemin, passable pendant deux ou trois kilomètres, devient bientôt une suite de montées et de descentes à pic, en coupant continuellement à angle droit des ravins profonds creusés par les eaux dans un terrain d'aliuvion, et nous oblige à suivre pédestrement nos voitures. J'arrive à huit heures du soir, exténué et les pieds en sang, à Komouro, jolie petite ville au pied du volcan, qui fut la demeure des Daïmio, anciens possesseurs de la province.
Dans la soirée, le propriétaire de l'hôtel, ayant appris que j'avais fait l'ascension de TAssama-yama le jour même, vint me prier de lui écrire des vers français sur de longues bandes de papier pour en orner son appartement. Les Japonais attachent une grande valeur à ces tableaux écrits, et l'hôtelier vou-
lait profiter de mon passage, pour s'en procurer un sortant de Pordinaire.
N'étant nullement porté à la poésie, surtout dans cette circonstance, je refusai d'abord; mais obsédé par toute la famille et le personnel de la maison réunis dans ma chambre, et préparant déjà l'encre et les pinceaux, je fus forcé de m'exécuter pour obtenir la paix, et je griffonnai par terre les vers suivants :
Au milieu d'une fraîche et riante vallée, Au pied de la montagne au soleil étalée, L'ancienne Komouro se dresse fièrement Et brave TAssama, qui ne peut maintenant Lancer comme autrefois, par son large cratère, La lave incandescente arrachée à la terre.
Jadis, dans sa splendeur, cette ville a pu voir Les riches Daimio, dont l'écrasant pouvoir Planait incontesté sur toute la contrée, Habiter dans ses murs. Â présent renommée, Elle offre au voyageur un ravissant tableau.
Et le charme et l'attrait d'un beau site nouveau.
Je les donne ici textuellement à titre de simple curiosité. N'étant pas habitué à l'usage du pinceau, je laissai à mon interprète le soin de les copier en gros caractères, et m'endormis du plus profond sommeil.