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CHAPITRE XVII

Les chevaux. — Animaux domestiques. — Faune. — Les rizières. — Moisson et battage du riz. — Sériciculture. — Kaki. — Wada-yama. ~ Le lac Soua. — La station thermale de Shimossoua. — Suosiri. — La Kisso-gawa. — Arrivée à Maïhara.

Le lendemain, m'étant aperçu de Terreur de route volontaire de mon interprète, je lui signifiai d'avoir à retourner, et nous nous engageâmes dans un petit chemin de traverse longeant la rivière.

On ne peut rêver une promenade plus ravissante. De petites vallées ravineuses se succèdent les unes aux autres sans interruption; leurs berges de terre meuble, déchiquetées et rongées par les eaux, sont surmontées de sapins et d'une végétation luxuriante, et leurs fonds remplis de rizières sont couverts d'hommes, de femmes et d'enfants. C'était l'époque de la récolte du riz, et le spectacle de tous ces moissonneurs aux costumes pittoresques, coupant et transportant les gerbes d'or étincelant aux rayons d'un magnifique soleil d'automne, composait le plus charmant paysage.

L'un de nos deux kouroumai, incapable de poursuivre un voyage aussi accidenté, nous abandonne

igS LES JAPONAIS, LEUR PAYS ET LEURS MŒURS.

sans que nous parvenions à le remplacer. Les travaux des champs employaient en effet tous les bras, et dans les villages tous les hommes étaient absents ou occupés ; aussi refusaient-ils de nous accompagner. Je finis par rencontrer un paysan conduisant deux chevaux de charge, qui, après de longs pourparlers, consentit à se déranger et à venir avec nous jusqu'au sommet de la Wada-yama.

Les chevaux importés de Corée sont peu nombreux au Japon et, sauf dans les villes oti on les attelle en trèspetit nombre, servent presque uniquement à transporter les fardeaux dans les sentiers des montagnes. Leurs bâts, retenus par de larges sous-ventrières en toile, sont aussi peu faits que possible pour recevoir des cavaliers. On est torcé, pour s'en servir en guise de selle, d'écarter prodigieusement les jambes et de relever les genoux à la hauteur du visage. Cette position d'équilibre instable, à laquelle on est ainsi condamné, est très-fatigante et très-périlleuse surtout dans les descentes, lorsque, posé sans aucun point d'appui sur le dos de l'animal dont la tête disparaît entièrement, on sent le bât tourner à chaque pas; aussi ne manque- t-elle pas de donner une certaine appréhension en passant sur le bord des précipices. Le conducteur marche devant et tire le premier cheval par une corde; les autres sont attachés derrière à la file.

Les ânes et les mulets sont inconnus au Japon, ainsi que les chèvres et les lapins; les races ovines et porcines, malgré plusieurs essais, n'ont pu y être acclimatées. Les animaux domestiques sont donc assez rares; d'innombrables variétés de gallinacées

aux plumages les plus différents, élevées dans des paniers d'osier, en forment la majeure partie. Il existe quelques individus d'une race bovine chétive, dont les taureaux remplissent l'office de bêtes de somme, mais dont on ne consomme comme aliment ni le lait ni la viande. Les chiens ressemblent un peu à ceux des Lapons, ne sont d'aucune utilité et n'ont aucune aptitude pour la garde ni pour la chasse; les chats se remarquent par leur manque de queue, leur pelage uniforme et leurs yeux en amande, se rapprochant pour la forme de ceux de leurs propriétaires.

La faune des mammifères et des oiseaux est du reste assez pauvre; les ours sont les seuls animaux féroces. En fait de gibier, on rencontre des sangliers, des cerfs, une- espèce de singe, le sarou (macacus speciosus)j et des coqs de bruyère dans les montagnes, des faisans, des cailles et des lièvres dans les plaines, et des loutres et des innombrables palmipèdes et échassiers sur les bords des rivières et le long des côtes.

La route que nous suivions s'élevait petit à petit en grimpant sur des collines boisées, échelonnées les unes au-dessus des autres, et traversait des sites véritablement enchanteurs, changeant à chaque instant et paraissant toujours nouveaux par leur caractère et leur diversité d'aspect.

Entre les cascades, formées par les torrents descendant du sommet des montagnes, on pouvait voir les petites rizières juchées jusque dans les parties les plus escarpées du fond des gorges. Les motitagnards

déploient uiie habileté merveilleuse pour faire des champs et tirer parti de tous les coins du terrain, dans les endroits les moins propices. Les rizières doivent être inondées tout Tété d'eau courante et par conséquent horizontales. Sur le Hanc des montagnes elles sont souvent très-biscornues et de très-petites dimensions; des murs de terre les soutiennent et permettent de conserver une mince couche d'eau, suffisante pour baigner les racines et le pied du riz, sans toutefois être assez épaisse pour en faire pourrir la tige. Les ruisseaux, pris à leur naissance, passent d'un champ dans l'autre jusqu'au moment oti ils sont devenus trop volumineux, et oti alors on se contente d'en canaliser une partie destinée à l'irrigation.

En hiver, après la récolte, on détourne les cours d'eau pour assécher les terres et pouvoir les labourer à la main, au moyen d'un instrument analogue au pic des vignerons. On les fume ensuite avec des engrais naturels et on les ensemence au printemps suivant.

Le riz est semé régulièrement par petites masses de plusieurs grains et pousse en touffes séparées. La moisson a lieu au mois de novembre; les paysans entrent dans Teau et coupent les tiges au pied avec des faucilles, en ayant soin de les grouper en gerbes et de les placer sur les petits murs de séparation ou dans les endroits secs. Ces gerbes, liées à la base, sont ensuite suspendues au soleil, à cheval sur des bâtons horizontaux, dans le voisinage des habitations.

Le riz est la culture principale du Japon et l'aliment national, pour ainsi dire l'unique ressource. En

outre des méthodes agricoles, voici les procédés employés pour donner à cette céréale sa forme définitive.

Lorsque les gerbes sont complètement sèches, on les soumet à une sorte de peignage, en les tirant entre des dents de fer suffisamment écartées pour laisser passer la paille, mais retenant les grains en les détachant de répî. Un battage au fléau complète ensuite la séparation, et le résidu est vanné au moyen d'une machine à volant ou simplement à la pelle, pour en chasser toutes les impuretés et matières étrangères. Le grain est encore enveloppé de sa glumelle trèsadhérente et difficile à détacher; on l'en débarrasse en le plaçant dans de grands mortiers et en le frappant longtemps avec de gros pilons de bois, qui pulvérisent la corticule, utilisée dans cet état en guise de savon.

Cette opération se fait dans un moulin hydraulique très-simple marchant seul. Il se compose souvent uniquement d'un levier, muni d'une auge à Tune de ses extrémités faisant contre-poids lorsqu'elle se remplit d'eau et soulevant ainsi le pilon placé à l'autre bout, pour le laisser retomber dans le mortier en se vidant naturellement pendant son inclinaison. Dans les plaines où la force motrice hydraulique n'existe pas, le pilage se fait à la main; l'auge du moulin est alors remplacée par le poids d'un homme montant à chaque va-et-vient sur l'extrémité du levier.

La famille des graminées fournit aux Japonais les deux éléments indispensables à leur existence: le riz, leur nourriture, et les bambous dont on mange aussi les jeunes pousses^ mais qui sont les principaux matériaux utilisés dans la plupart des industries.

Les céréales employées en Europe sont très-peu cultivées et d'un usage très-restreint. On rencontre cependant des champs de blé, de seigle, de sarrasin, de maïs, mais seulement aux environs des grandes villes et des concessions.

La culture du mûrier pour Télevage des vers à soie est assez développée, surtout dans les montagnes. Elle est identique avec celle de la vigne en France, et les champs de mûriers aux tiges à feuilles découpées soutenues par des échalas, simulent parfaitement les vignobles à une certaine distance. La sériciculture est du reste l'industrie la plus importante du Japon et fournit à peu près les seuls produits d'exportation. "

Les magnaneries sont peu compliquées : elles se composent d'une chambre entourée de châssis de tous côtés pour la ventilation, et de stores pour préserver les élèves des rayons du soleil; le plus souvent c'est une simple pièce dans la maison. On fait éclore les œufs artificiellement par la chaleur. On élève aussi en plein air dans les chênaies un ver à soie sauvage, lejramamaya. Les écheveaux de soie brute sont teints en bleu foncé et vendus dans les comptoirs européens.

La flore japonaise indigène, excessivement pauvre, car presque toutes les essences sont originaires de Chine, Test surtout en arbres fruitiers. Il existe un seul fruit comestible, le kaki; la. plante qui le produit {diospyros kaki) appartient à la famille des ébénacées, dont plusieurs espèces fournissent le bois d'ébène. C'est un arbre assez grand, aux feuilles lisses, dont le fruit, de la couleur et de la grosseur d'une

orange, a la forme et la peau d'une pomme de calville et contient de gros pépins noirs; sa chair orangée, un peu pâteuse, est d'un goût assez désagréable. Ce fruit coupé en tranches minces est desséché pour être conservé; il atteint sa maturité an commencement de rhiver, après la chute complète des feuilles. Toutes les branches ont l'air d'être chargées de grosses boules d*or suspendues et pendantes à chacune des extrémités des rameaux les plus ténus. Les provinces du sud fournissent aussi d'excellentes mandarines.

Au milieu de toutes ces collines et de ces gorges, traversant les torrents, les bois, les rizières et les plantations de mûriers et de kaki, nous poursuivions toujours notre route sur les flancs de la montagne Wada. Après avoir couché au village du même nom et franchi, non sans nombreux efforts, un col élevé, nous arrivons à Shimossoua.

Le sommet de la Wada-yama, auprès duquel nous venions de passer, est recouvert d'un bambou nain à très-grandes feuilles, ne s'élevant jamais à plus d'un mètre du sol; les indigènes l'appellent le « bambou du tigre ». Ils n'ont jamais vu de tigres, mais cependant connaissent leur existence par les récits des voyageurs, et aiment assez à les représenter dans leurs tableaux. Ils ont probablement assimilé les broussailles formées par cette petite plante aux jungles dans lesquelles habitent ces animaux féroces, et en ont fait leur symbole inséparable. Une masse confuse dans un dessin, entourée de feuilles de bambou nain, représente toujours un tigre.

Shimossoua se trouve au pied de pentes boisées entourant une petite vallée elliptique, émaillée de nombreux villages et de bosquets de bambous, et dont le lac Soua occupe la majeure partie. Cet endroit ravissant est une véritable oasis au cœur des montagnes; le fouillis de maisonnettes éclairées des rayons du soleil couchant, émergeant au milieu de la verdure, et Peau azurée du lac sillonné de barques, dont les rames rident à peine le miroir de la surface reflétant les légers flocons blancs suspendus dans le ciel, en font un petit paradis terrestre.

Le charme et la poésie de ce paysage m'enchantaient bien moins cependant, je Tavoue, que la perspective de trouver du poisson frais, qui eût agréablement varié le menu quotidien, surtout après une course à jeun de huit heures dans les chem ins escarpés ; mais vain espoir, il n'y en avait même pas de séché, et l'heure avancée ne permettait pas d'en aller pêcher.

A Shimossoua, je pus voir un exemple des stations thermales japonaises les plus primitives. Des sources minérales jaillissent du pied de la montagne au milieu des maisons. L'eau chaude est immédiatement recueillie dans de petites piscines creusées à cet effet et tapissées de bois; elles ne sont entourées d'aucune espèce de clôture. Sur le bord de ces baignoires, placées çà et là le long de l'unique rue de la ville, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, vieillards, avec une naïveté ei une candeur dignes des temps anciens, attendent dans le costume de nos premiers parents avant le péché, une place pour s'y plonger.

Il nous restait une seule jinrikcha portant nos bagages. Pour sortir de la vallée et escalader sa muraille de collines, le sentier tracé par des ingénieurs. s*inspirant probablement de ce principe que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, montait directement au sommet, c'est-à-dire était presque vertical. Nous sommes forcés de porter littéralement notre voiture et son contenu.

Nous arrivons tard àSuosiri, dont l'hôtel principal avait été détruit par un récent incendie. Le seul restant, bondé de voyageurs, ne possédait pas une seule chambre vacante. Menacés de coucher à la belle étoile, nous allons nous réfugier au bureau de police; après m'avoir fait exhiber mon passe-port et répondre à une foule de questions plus ou moins indiscrètes^ les agents, las de recherches infructueuses pour nous trouver un logement, nous font la singulière proposition d'aller demander asile dans une djoréa.

Pendant plusieurs jours, nous continuons lentement notre route à pied au milieu des accidents de terrain, passant sur les collines, suivant les torrents, franchissant les cols, sans jamais pouvoir rencontrer ni chevaux, ni hommes de renfort. Nous atteignons enfin le sommet de la Tori-yama, a la montagne des Oiseaux ». Un temple a été construit à cette place par la générosité des passants, en mémoire d'un fameux général ayant remporté une brillante victoire dans une plaine voisine. Les récits de ses exploits y sont gravés sur une pierre tumulaire.

La rivière Kisso, la plus importante du Japon, prend sa source dans ce massif. Nous commençons à suivre son lit tortueux, creusé dans les rochers et surplombé de deux parois verticales d^une très-grande hauteur, qui semblent vouloir Técraser par endroits en se resserrant l'une contre l'autre. La Kisso-gawa agitée, mugissante, se fait tout à coup paisible et douce en traversant les petites vallées, pour reprendre bientôt son cours tourmenté, et retomber avec fureur en chutes et en cascades sur les blocs de rochers lui barrant le passage.

En avançant, la rivière se grossit tout le long de son parcours des nombreux petits ruisseaux et torrents descendant des flancs escarpés des montagnes. Nous la suivons pendant deux jours, et, après nous en être un peu écartés à Test en entrant dans la province de Mino, nous la retrouvons bientôt pour la traverser dans un bateau. Ce n'est plus un torrent impétueux, mais un large fleuve, calme et majestueux, coulant entre des berges sablonneuses recouvertes d'une abondante végétation arborescente.

La beauté du site et la fatigue de ce voyage ininterrompu me décidèrent à prendre un jour de repos et à m'arrêier le reste de la journée dans le petit village d'Ota, construit sur la rive opposée.

A quelques lieues d'Ota, nous allions nous séparer définitivement de la Kisso-gawa, notre compagne de route depuis la montagne des Oiseaux. La rivière vient se heurter contre une montagne, barrière infranchissable, dont elle ronge en vain le pied depuis des siècles et qui la force à détourner brusquement son

cours dans la direction de Test en formant un coude à angle droit, pour aller se jeter non loin de là dans Tocéan Pacifique.

En cet endroit, la route s'élève, et les hommes ont été forcés de lui frayer à coups de pic un étroit passage dans le roc. De cette tranchée, la vue est splendide et domine une grande partie du bassin de la Kisso-gawa. On aperçoit dans le lointain ce fleuve déboucher des gorges sauvages oîi il a pris naissance, s^élargir rapidement et s'étaler dans la vallée qu'il traverse au milieu des bancs de sable et des îlots boisés, pour réunir de nouveau ses forces impuissantes et venir miner la base de cette montagne, et, après l'avoir contournée, s'enfuir rapidement vers la mer, à travers la plaine que Ton voit par une échappée entre les collines.

De chaque côté du fleuve, encadrant ses eaux limpides et les pics dénudés, un tapis végétal couvre partout le sol. En automne, il revêt toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, réunies en désordre et mélangées au hasard comme sur la palette d'un peintre. Les nuances des feuilles varient à l'infini, depuis celles des rameaux vert tendre et presque bleu argenté des délicats et gracieux bambous, jusqu'à celles du solennel et sombre cryptoméria, en passant par le jaune clair et le rouge brun ou cramoisi du feuillage pâle ou pourpre des hêtres indigènes. Les essences d'arbres aux fleurs odoriférantes sont entremêlées dans les forêts, et les corolles rouge vermillon des paulownia à grandes feuilles viennent contraster à côté des pétales blancs des camellias sauvages, mélangés à une foule d'autres

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arbustes embaumés, même en cette saison avancée de Tannée.

Au milieu des bois, les villages laissent apercevoir les toits de chaume de leurs maisonnettes, et çà et là le sommet d'un temple doré et peint en rouge tache cet ensemble si charmant, de son éclatante crudité.

Sur le fleuve, de nombreuses jonques transportent les produits du pays; leurs contours bizarres et l'aspect singulier de leurs nautoniers, coiffés d'immenses chapeaux de paille en forme de champignons, complètent et animent le paysage. Les unes se laissent entraîner au milieu du courant; les autres remontent en rasant le bord, remorquées par des haleurs marchant sur la rive dans Teau jusqu'à micorps. Ces frêles et longues embarcations sont dirigées avec une réelle habileté par les Japonais debout à Tarrière, et munis d'une simple pagaie dont ils se servent avec dextérité pour éviter les innombrables bancs de sable et rochers semés le long de leur route dans ce lit peu profond.

Nous avions été assez favorisés par le temps jusqu'alors, mais des déluges de pluie vinrent nous assaillir et rendre notre marche encore plus pénible. La province de Mino, dans laquelle nous nous trouvions toujours, . se faisait surtout remarquer par l'absence de ponts; ils avaient tous été détruits, j'ignore pour quelle cause. D'étroites planches sur des pieux servaient de passage sur les torrents et nous forçaient de porter nos voitures, au risque de tomber dans les courants, si Ton manquait d'équilibre pendant ces traversées périlleuses.

Après avoir parcouru une immense plaine, sur une belle digue destinée à la préserver des inondations, nous franchissons une dernière chaîne de collines pour entrer dans la province d'Omi, et arriver bientôt, avec une certaine satisfaction, à la ville de Maïhara, sur les bords du lac Biwaa.

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