CHAPITRE XVIII
Le lac Biwaa. — Otzu. — Panorama de Kioto. — Le palais des Mikado. — Les jardins impériaux. — Le quartier de Gion. — Maison de plaisance de Taïko. — Le Grand Bonze. — Son monastère. — École de théologie. ~ Les temples.
Nos pérégrinations à travers les sites sauvages étaient terminées. Aux montagnes abruptes, aux lieux déserts, aux mœurs antiques, succédait un pays teinté de civilisation. A huit heures du soir, abandonnant les moyens de transport nationaux, nous nous embarquions sur un petit vapeur en destination d^Otzu.
Le lac Biwaa, dont le littoral n'a pas moins de cent lieues de développement, a Paspect et les dimensions d'une petite mer intérieure.
En quittant le port, le bateau traverse une petite lagune et s'engage lentement, avec difficulté, dans un canal pratiqué entre de grands joncs au milieu d'un marais bourbeux, pour entrer dans le véritable lac, dont les eaux, agitées par une brise assez fraîche, se soulèvent en petites lames courtes et profondes particulières à Teau douce, et secouent durement d'une façon rapide et fort désagréable notre petit navire.
La terre disparaît graduellement, et ces masses de montagnes que nous laissons derrière nous, éclairées seulement des pâles lueurs de la lune, estompent l'horizon d'une ombre vague, comme des fantômes semblant vouloir nous jeter de loin un dernier adieu.
A minuit nous sommes réveillés en sursaut en arrivant à Otzu. A peine débarqués, une multitude d'hommes, de femmes, et d'enfants porteurs de lanternes, s'élancent à notre rencontre en poussant des cris, et s'arrachent nos personnes pour les entraîner dans les différents hôtels auxquels ils sont respectivement attachés.
Quelques lieues seulement nous séparaient du but de notre voyage ; le lendemain matin, un chemin de fer nous transportait rapidement à Kioto, la ville sainte, ancienne capitale de l'empire du Japon, dont le nom signifie a la grande cité » ou plutôt a la cité par excellence ».
Cette ville possède un hôtel destiné à l'usage exclusif des Européens, qui, grâce à une tolérance administrative, visitent chaque année en assez grand nombre cette curieuse et célèbre cité. On ne trouve aucun confortable dans cet établissement, mais enfin par comparaison on s'y repose avec une satisfaction réelle des auberges et de la nourriture japonaises.
Le panorama de Kioto, vu des hauteurs qui entourent et dominent la ville, est splendide. Les toits pressés, séparés en deux masses par la rivière Kamogawa le plus souvent à sec, s'accidentent des tours dorées des temples à plusieurs étages. Les châteaux impériaux apparaissent isolés dans la verdure
de leurs parcs et de leurs jardins immenses ; leurs vieilles murailles semblent des sentinelles vigilantes, placées là pour préserver ces souvenirs du passé du contact de la foule.
De place en place une construction plus considérable indique Pancienne habitation de ces puissants et riches seigneurs féodaux; ils ont disparu, mais les arbres plantés par eux, derniers vestiges de leur passage, demeurent et abritent encore de leur ombrage les allées peuplées autrefois de ces Daïmio et de cette noblesse anéantie. Faisant suite à cet amas de bambous, de toits de chaume, de bosquets verdoyants et d'antiques maisons, les collines montent en pente douce et s'élèvent graduellement, couvertes et comme constellées de maisons de campagne et de temples, étalés au soleil sur leurs âancs au milieu des bois.
J'avais fait demander, par mon interprète au Fu-Chiji, gouverneur de la ville, la permission de visiter l'ancien palais des Mikado. L'intérêt de cette visite fut singulièrement amoindri; en effet, l'antique demeure des Empereurs spirituels a été entièrement détruite par un incendie et remplacée par une construction récente, réédifiée il y a trente ou quarante ans.
Une poterne donne accès dans l'enceinte de ses murailles. Le palais se compose d'un grand nombre de bâtiments isolés au milieu des cours et des jardins, et reliés entre eux par des galeries couvertes. Ils comprennent une suite de chambres de dimensions différentes, communiquant toutes entre elles et séparées
indistinctement les unes des autres par des panneaux peints, composant seuls Pameublement.
Ces diverses pièces avaient toutes une affectation spéciale; les unes étaient destinées aux audiences, les autres aux personnes de la cour. Les plus vastes et* les mieux agencées, ornées de boiseries sculptées, servaient à l'Empereur et à son sérail.
Les jardins impériaux n'ont rien de bien remarquable, le style de leur dessin est toujours partout identique; de petits bassins, des arbres rabougris et estropiés, des ponts minuscules jetés à profusion sur des canaux sinueux ridiculement étroits, peu d'herbe, peu d'arbres verts, des pierres sculptées en forme de lanternes, et planant au-dessus de ce décor mesquin, un air de solitude et de morne tristesse.
Malgré cela, j'entrevoyais en imagination ce lieu au temps de sa grandeur passée. Il me semblait voir surgir d'une de ces allées désertes les héros recouverts de pied en cap de leurs riches armures, dont les exploits sont narrés dans les légendes que me racontait mon interprète. Dans ce palais s'est déroulée toute l'histoire héroïque de ce peuple : là agissait l'intrigue, vivait la duplicité à côté des sacrifices et des actes de dévouement. Ces murs évoquaient pour moi les souvenirs toujours si attachants d'un mystérieux passé, et celui du Japon me revenait entièrement à la mémoire. Ici, un Daïmio influent assassinait lâchement son frère, et résistait seul contre tous les princes indignés sollicitant son châtiment sans pouvoir l'obtenir du Mikado, indécis et débile, craignant surtout les représailles. Là, deux sei-
gneurs se froissant en sortant de Pappartement du Souverain, s'ouvraient simultanément le ventre, et leur mort entraînait à sa suite celle de tous leurs vassaux.
C'était le temps de la chevalerie; à côté de ces actes de cruauté, au milieu de la pompe éclatante de la vieille cour, les nobles dames pliant sous le poids de leurs costumes de brocart d'or et de soie étalaient leurs richesses et, dans tout l'éclat de leur beauté, allaient elles-mêmes armer de leurs blanches mains le guerrier qui partait pour la guerre, en lui disant les vœux sincères qu'elles formaient pour ses succès et son prochain retour.
Ma visite terminée, le rêve s'efface, et je reviens à la réalité, en reprenant le cours de ma promenade dans les rues animées de Kioto.
Comme à Tokio, les amours faciles ont leurs temples dans la ville sainte; un quartier immense leur est consacré et jouit d'une réputation égale à .celle de Yoshiwara ; on le nomme Gion. Son aspect est tout autre; au lieu de brillantes avenues, ce sont de petites rues sombres bordées de maisons basses alignées symétriquement, n'affichant aucun luxe extérieur et ayant pour toute enseigne une unique lanterne de papier.
L'hôtel européen est construit dans son périmètre, mais l'accès des djoréa est absolument interdit aux étrangers; défense regrettable, au point de vue de l'esthétique pure bien entendu, car les prêtresses qui y sacrifient sont, paraît-il, les plus jolies et les plus appétissantes du Japon.
2i6 LES JAPONAIS, LEUR PAYS ET LEURS MŒURS.
Si à Tokio on a vu TAssakousa, à Kioto la ville sainte, la visite des temples s^impose. Il en est de fort- beaux; leur nombre est considérable, on en compte près de mille de toutes dimensions, seulement dédiés à Bouddha.
Au fond du jardin sacré de Tun d'eux, se trouve la maison de plaisance de Taïko, l'un des plus redoutables généraux, qui fut Pauteur d^une sanglante guerre civile avant la révolution dont nous avons raconté les péripéties. Il fut vaincu par la famille Tokougawa qui accapara pendant si longtemps à son profit le trône des Shogun, après avoir fait verser des torrents de sang. Les victimes tombées dans les différents combats reposent dans un grand cimetière établi sur Tune des collines voisines; leurs sépultures, rangées symétriquement, ont l'aspect d'une véritable armée de pierre.
La maison qui nous a ramené à ces souvenirs historiques a résisté aux étreintes du temps; perdue au milieu du feuillage, elle se mire comme une vieille coquette dans Peau d'un bassin servant d'asile à des carpes plusieurs fois centenaires, qui s'y promènent, majestueuses et graves, pénétrées, semble-i-il, du caractère divin qu'on leur a concédé, s'humanisant parfois cependant, lorsque le bonze préposé à leurs soins apporte la pâtée dont elles se nourrissent.
Cette Tour de Nesle japonaise a trois étages superposés. Ses appartements, témoins des orgies de ses anciens habitants, les révèlent encore par les traces laissées comme pour en rendre témoignage. Les piliers de bois précieux supportant la charpente, et
les tatami bordés de soie, ont été usés par endroits à la longue, par le frottement des mains et celui des pieds ; les divers objets ont été conservés respectueusement dans la position qu^ils occupaient alors.
Kioto, devenue la seconde ville de l'empire en perdant le Mikado, a du moins conservé le Grand Bonze. Il habite un vaste monastère attenant et communiquant à une suite de grands temples. Ce chef suprême de la religion est considéré comme un dieu et adoré pendant sa vie par le peuple. Les Japonais se prosternent sur son passage, lui jetant de menues pièces de monnaie pour lui faire accueillir favorablement les prières mentales qu'ils lui adressent. Malgré le vif désir que j'en avais, il ne m'a pas été donné d'apercevoir, même de loin, cette rare curiosité, c'està-dire un dieu vivant en chair et en os.
Le monastère lui servant de demeure est très-riche; il comprend une suite d'appartements décorés partout de peintures anciennes d'une valeur inestimable. A chacun d'eux se rattachent aussi des souvenirs historiques : l'Empereur a habité la chambre des cicognes; celle des singes a servi de local à l'entrevue de deux puissants Daïri, etc., et une foule d'autres explications que mon cicérone intéressé s'empressait de me donner.
J'arrive enfin à la salle du conseil, vaste pièce dont le parquet forme au fond une petite estrade. Elle est employée par le Grand Bonze en guise de trône, pour présider une espèce de concile mensuel, tenu par les grands dignitaires de l'église du pays.
Non loin de là on a créé récemment une école de
théologie, destinée à Tiastruction des bonzes; les bâtiments construits à cet effet dans le style européen, et les cours qui les séparent, sont fort beaux et très^vastes. Le Mikado est venu les inaugurer en personne; aussi conserve- 1- on précieusement la chaise sur laquelle il s^est assis pendant la cérémonie. L'ameublement et la décoration criards, sans unité et sans goût, sont un mélange hétéroclite du plus désagréable aspect, de Tancienne et de la nouvelle civilisation.
11 existe pour les constructions sacrées une méthode, des principes, une architecture spéciale; décrire un temple suffit pour les faire tous connaître dans leurs lignes et leurs dispositions principales.
Us sont généralement entourés d^iin bois sacré auquel donne accès un portique en bois ou en pierre, composé de deux colonnes supportant un couronnement de courbe elliptique peu accentuée, dont les deux extrémités se relèvent en débordant de chaque côté. Une large avenue dallée et bordée de pierres sculptées à jour simulant des lanternes recouvertes d*un chapeau chinois, conduit à Tenceinte propre du temple. Intérieurement ou dans le parc se trouve une tour à plusieurs étages, cinq en général, superposition de constructions semblables et de même grandeur, emboîtées les unes au-dessus des autres; leurs toits parallèles, très-agrémentés, ont la forme de ceux des pavillons chinois : le tout est surmonté d'une flèche de même style. Le plus souvent il existe aussi des constructions abritant des fontaines sacrées, et un toit garan-
tissant de la pluie une grosse cloche d'airain toujours
muette.
La seconde clôture est faite d'un mur ou d'une
grille de bois. Une lourde porte en ferme l'entrée;
de chaque côté sont placées dans des niches des
statues de guerriers armés, chargés de la garde des
divinités et de leur demeure.
Le temple lui-même, isolé au milieu d'une cour,
est un édifice carré recouvert d'un large toit aux arêtes se recourbant en Tair, abritant une galerie extérieure élevée de quelques mètres au-dessus du sol. Un escalier monumental y donne accès. La construction entière est en bois sculpté, peint en rouge vermillon et doré. L'intérieur, ou sanctuaire, est peu spacieux et encombré de statues et emblèmes des dieux et des déesses. Le plus souvent on n'y pénètre pas, les fidèles sont réduits à faire leurs dévotions de l'extérieur.
Le luxe et l'ornementation de ces temples sont voyants et de mauvais goût; beaucoup de sculptures, d'assemblages criards de couleurs, de tableaux, de fresques, de candélabres et de châsses dorés ; enfin un feu d'artifice de clinquant tirant l'œil, qui ne fait honneur ni à l'art japonais, ni aux bonzes organisateurs de cette mise en scène habituelle à l'exploitation sacerdotale.