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CHAPITRE XX

La troisième ville du.Tapon. — Le château fort, — Le mariage. — Le sansanku. — Le théâtre japonais. — Mise en scène. — Les hommes « noirs ». — Le régisseur et l'orchestre. — Les acteurs. — Les conteurs. — Origine de la lutte. — Les lutteurs. — L'arène. — Le combat. — Kobé. — Retour à Tokio.

Après avoir suffisamment visité Kioto et ses antiques monuments, après m*être saturé de ses curiosités et des légendes attachées à chaque souvenir historique, je repris la voie ferrée pour me rendre à Osaka.

La ligne traverse une grande vallée bien cultivée, émaillée de temples enfouis dans leur sombre enceinte de verdure, et parsemée de pittoresques villages assis paisiblement à l'ombre des bois de bambous.

Cette juxtaposition de civilisation européenne à côté de ce vieux monde étonne et choque pour ainsi dire ; le chemin de fer gâte les paysages, mais on s'en sert néanmoins avec plaisir.

Osaka, moins illustre que Kioto,* moins peuplée que Tokio, est la troisième ville du Japon. On pourrait l'appeler, si cette qualification à force d*étre employée n'était devenue banale, la « Venise de l'Orient ». Elle est bâtie au milieu d'une infinité de

canaux qui la traversent; les ponts de bois, en forme d'arc chère aux Japonais,]' sont innombrables; on en compte, paraît-il, plus de trois mille cinq cents. Cette ville est remarquable par sa propreté et son grand commerce; les jonques de toutes dimensions la sillonnent en tous sens. La rivière Kamo-gawa, sa principale artère, forme au nord un vaste îlot où se trouve placé rhôtel destiné aux Européens.

De cette position, la ville apparaît dans son ensemble, avec ses petites maisons baignées par les canaux, dont Teau reflète comme un miroir ces légères façades et les toits des temples, au milieu des bateaux glissant à sa surface. Tout au fond, impassibles dans leurs masses de pierre écrasantes pour ces maisonnettes de bambou, les murs de l'ancienne forteresse du palais de Taïko se dressent encore, comme un vestige de son ancienne puissance.

Ma première visite fut ce château ou Siro, transformé en caserne, et dont les hautes murailles restent seules debout depuis sa destruction. Elles sont formées de blocs de pierre énormes; quelques-uns de ces monolithes atteignent six mètres de hauteur sur dix mètres de longueur. On ignore par quels moyens mécaniques on arrivait anciennement à remuer de pareilles masses.

Le château fort d'Osaka se compose de trois enceintes concentriques d'un périmètre peu développé, de plus en plus élevées à mesure qu'elles se rapprochent du centre, et munies à chacun de leurs angles de grosses tours carrées. Elles sont respectivement entourées de larges et profonds fossés tra-

versés par des ponts-Ievis. En face de ces moyens de défense on peut se demander comment les guerriers japonais, avec leurs armes blanches, ont pu jamais s'emparer d'une pareille place forte.

Au milieu se trouve une tour dominant toute la citadelle : un puits excessivement profond y est creusé, et permettait d'alimenter la garnison en cas de blocus. Du sommet de cette tour, la vue est splendide et s'étend jusqu'à la mer.

Au pied du Siro, sur le bord delà rivière, de hautes cheminées d'usine se profilent sur le fond du ciel et remplissent l'air de leur fumée noire ; on perçoit le bruit des marteaux-pilons, le grincement des limes : c'est une manufacture d'armes et une fonderie de canons construites et dirigées par des Anglais. Plus loin, sur Tautre rive, se trouve un bâtiment de style européen oti se fabrique toute la monnaie métallique de l'empire, sous la direction d'ingénieurs également anglais.

Osaka possède un muséum, oti sont collectionnés en petit nombre les animaux et les plantes indigènes; un bazar installé sur le modèle de ceux de Tokio y a été adjoint.

Mais Osaka se fait surtout remarquer, comme nous l'avons déjà dit, par son commerce immense pour une ville japonaise. C'est le grand entrepôt des denrées alimentaires que nous appellerons de luxe, telles que : herbes aromatiques et médicinales, algues, notamment les laminaires, champignons, poissons secs, etc. Tout un grand quartier est entièrement consacré à la vente de ces produits excentriques.

la femme japonaise. Le mari possède tous les biens et peut répudier sa femme très-facilement, en cas de stérilité, de jalousie ou de manque de capacité pour Padministration de sa maison ou ^éducation de ses enfants, c'est-à-dire, à sa propre volonté. La femme peut aussi demander le divorce contre son mari, et l'obtenir par consentement mutuel.

En cas d'adultère, le mari a le droit de tuer sa femme, à la condition de tuer son amant en même temps ; s'il ne se vengeait que sur l'un des deux coupables, il serait poursuivi comme meurtrier.

Pendant mon séjour à Osaka, je fis connaissance avec les théâtres japonais. Ces lieux de plaisir, trèsgoûtés des indigènes, jouissent d'une vogue immense et sont fort nombreux dans toutes les grandes villes.

Les théâtres jouent sans discontinuation toute la journée et toute la soirée, depuis sept heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Les Japonais y vont en général en famille et y demeurent pendant toute la durée du spectacle, c'est-à-dire quinze ou seize heures sans bouger ; les frais d'entrée, du reste, sont assez dispendieux et s'augmentent encore considérablement du prix élevé des nombreuses consommations liquides et solides qu'ils ingurgitent sans cesse, mêlant agréablement de cette façon les plaisirs plus tangibles du boire et du manger aux jouissances intellectuelles de la représentation.

La salle, assez vaste, consiste simplement en un bâtiment rectangulaire construit en planches. Une étroite galerie divisée en loges en fait le tour; des planches, placées parallèlement sur le sol, servent de

bancs et forment le parterre. La scène, élevée d'environ un mètre, communique avec le fond de la salle par un pont étroit passant au-dessus de la tête des spectateurs, sorte de praticable destiné à l'entrée et à la sortie des acteurs. Un rideau vertical glissant au moyen d'anneaux sur une tringle de fer horizontale, est tiré par un homme qui traverse la scène sans respect pour l'illusion, à la fin et au commencement de chaque acte, et permet les changements de tableaux.

La mise en scène est enfantine, les décors ridicules : ainsi, par exemple, une toile de fond ornée de grands ronds jaunes simule une chaîne de montagnes, des taches vertes représenteront une forêt, et le tout à l'avenant. Si l'action se passe dans Tintérieur d'une maison, les cadres mobiles des fenêtres et des portes sont placés au milieu de la scène, et indiquent seuls les séparations et les limites des chambres.

Les machinistes, continuellement mélangés aux personnages de la pièce durant la représentation, sont pour cette raison vêtus de noir afin d'être distingués des acteurs prenant part à l'action; on ne doit pas s'apercevoir de leur présence. Les Japonais, habitués à ces grossières conventions, n'en semblent pas gênés pour la compréhension de l'intrigue.

En fait d'éclairage, on pourrait se croire au siècle de Louis XIV. De mauvaises chandelles, aux fortes mèches de papier nécessitant continuellement les soins du porteur de mouchettes, forment la rampe, dont la lumière insuffisante parvient à peine à produire une demi-obscurité sur la scène et dans la salle. On supplée à ce grave inconvénient pour le jeu des

acteurs, par des chandelles supplémentaires, fixées aux extrémités de longs bâtons, tenus par des hommes « noirs » rampant derrière chaque acteur de façon à l'éclairer dans tous ses mouvements. Dans les moments les plus dramatiques, lorsque cinq ou six personnages sont en scène, toutes ces ombres humaines, se traînant à terre avec leurs lumières emmanchées d'autant plus rapidement que l'action est plus vive, produisent un effet comique des plus intenses.

Les machinistes ne restent pas non plus inactifs, ils arrangent les amples vêlements des acteurs autour d'eux chaque fois qu'ils s'accroupissent à terre, et apportent tous les accessoires dont on peut avoir besoin. La bizarrerie de ce spectacle est encore augmentée par la présence du souffleur, se tenant derrière les acteurs et passant de l'un à l'autre pendant le dialogue, pour leur lire à haute voix la phrase que répète ensuite avec les intonations voulues chaque personnage.

L'action est réglée d'une façon aussi étrange que le débit; les grands accessoires dépassent comme convention tout ce que l'on peut supposer, et font amplement honneur à l'imagination des spectateurs.

Un personnage doit-il, par exemple, se sauver en bateau au travers de la scène : il se place au centre d'un cadre de bois monté sur des roulettes, et marche gravement pendant que deux hommes poussent par derrière son encadrement mobile. Dans une autre circonstance, le héros de la pièce doit-il être dévoré par des rats : un homme habillé de noir agite au-dessus de sa tête des morceaux de papier attachés par des

ficelles à an bâton et représentant ces animaux. Chose surprenante, tout le monde en comprend la signification.

Ces exemples peuvent donner une idée de la machination et des trucs japonais; mais cependant, malgré leur simplicité, il se fait quelquefois des changements à vue. La scène est alors mobile et peut tourner sur un pivot central ; la toile du fond étant à double face, il suffit de faire exécuter une demi-rotation au plancher pour avoir un changement de décor.

Le régisseur ou directeur de la scène, assis sur le bord du théâtre, règle les entrées et les sorties, fait mouvoir les acteurs et les machinistes, au moyen de deux gros morceaux de bois dont il frappe une planche sonore par coups plus ou moins violents et plus ou moins rapprochés les uns des autres. Il souligne aussi avec le même instrument, par un formidable roulement, les endroits pathétiques, et couvre dans ce cas complètement la voix des acteurs.

L'orchestre est placé latéralement, à l'endroit réservé aux avant-scènes dans nos théâtres ; il se compose de deux ou trois chanteurs s'accompagnant sur le samecen. Ces artistes poussent une série de cris ou hurlements de bétes fauves, et frappent suivant les mêmes méthodes artistiques japonaises sur les cordes de leurs intruments, en leur faisant rendre des sons dignes en tous points des chants qu'ils accompagnent.

Tel est le cadre dans lequel se meut l'art dramatique au Japon : une mise en scène à peu près nulle, à l'exception cependant des costumes, qui en général sont très-riches et très-beaux.

Un usage proscrit les femmes de la scène; il existe cependant à Tokio un théâtre oîi tous les rôles sont uniquement tenus par des femmes; on a souvent aussi recours aux enfants. Dans tous les cas, les deux sexes ne sont jamais réunis, et les rôles féminins sont ordinairement remplis par des hommes ; du reste, la perfection avec laquelle ils se griment et se travestissent, rend sur ce point Tillusion absolument complète.

Les acteurs débitent leurs phrases avec lenteur et emphase, exagérant encore la façon traînante et sonore dont les Japonais prononcent leur langue dans la conversation ordinaire. Ils emploient un ancien idiome spécial d'une grande pureté, mais difficilement compréhensible pour les gens peu instruits; en revanche, ils articulent tous les mots avec une netteté parfaite, permettant de distinguer les moindres syllabes. Les dialogues sont du reste peu nombreux; le talent des artistes consiste surtout dans la mimique et dans les jeux de physionomie, auxquels ils prêtent toute leur attention. A chaque parole, ils se livrent à des gesticulations et des grimaces impossibles à décrire. Leurs danses consistent simplement en une suite de poses plastiques plus ou moins excentriques.

A chacune de leurs sorties, les acteurs traversent la salle sur la planche placée au-dessus de la tête des spectateurs. Auparavant ils gratifient le public de quelques contorsions, et, suivis des hommes chargés de les éclairer, ils prennent alors des allures tourmentées appropriées à leurs rôles, pour les soutenir jusqu'à leur disparition dans les coulisses.

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Les pièces sont une sorte de mélange de dialogue, de mimique et de danse. Le canevas des drames composant le répertoire ordinaire est le plus souvent emprunté à des légendes connues, ce qui en rend la compréhension beaucoup plus aisée pour les indigènes. L'intrigue y est nulle, ou du moins si simple que la pantomime 'et quelques mots détachés saisis au passage peuvent suffire à la faire comprendre et permettre de suivre sans trop de difficulté les différentes péripéties de la pièce.

Ces longues heures de théâtre sont coupées de temps en temps par des entr'actes de cinq à. six minutes seulement. Les spectateurs ne paraissent aucunement fatigués; leur attention ne se ralentit pas un instant et ils manifestent fréquemment leur enthousiasme en applaudissant bruyamment le talent d'un acteur dont le jeu leur a fait plus particulièrement plaisir.

Certains critiques affirment que dans la comédie de moeurs, Tacteur japonais flétrit les ridicules de la société et s'en moque avec un talent d'interprétation qui en fait le premier artiste du monde. Nous ne poussons pas l'admiration jusqu'à ce point, et sans méconnaître le véritable mérite des comédiens renommés, nous croyons cette appréciation singulièrement exagérée.

A côté de ces grands spectacles, se trouvent dans un genre analogue les conteurs de légendes, qui n'ont pas moins de succès auprès des foules que les théâtres n'ont de vogue. Ce sont, on pourrait presque dire, les professeurs ambulants de Thistoire nationale.

C'est toujours dans une petite chambre enfumée, sur une estrade mal éclairée, que le conteur de légendes, affublé du costume ancien, raconte une histoire burlesque, ou rapporte en gesticulant les grandes actions des héros de son pays et les malheurs des héroïnes des drames passés. Il imite la voix, les gestes de chacun des personnages participant au dialogue; il fait frissonner et pleurer son auditoire trèsimpressionnable, suivant les diverses péripéties de son récit,enthousiasmant par instants le public groupé autour de lui, qu'il domine et qui, suspendu haletant à ses lèvres, frémit tout entier à chaque nouvelle émotion.

Après les théâtres, après les conteurs de légendes, il existe une autre distraction qui pour les Japonais offre un attrait irrésistible : c'est la lutte.

L'art de la lutte — car c'est un art dans ce pays, avec ses règles, ses inspirations et ses artistes — est connu au Japon depuis un temps immémorial. La première mention qui en soit faite date de l'an 29 avant Jésus-Christ. Dans ce temps-là, dit la tradition, existaient deux hommes d'une force extraordinaire : Tun nommé Taféma-no-koigé-faga, habitant la province de Yamato, et l'autre nommé Nomino-Soukouné, originaire de celle d'Idzoumo. Le Mikado les fît venir à sa cour pour lutter devant lui. Le premier se cassa la jambe et mourut; l'autre, gratifié d'un petit terrain et d'une pension, resta dans la capitale. Il fut l'inventeur des poupées de terre glaise et d'autres jouets sans grande importance; nommé plus tard intendant des travaux publics, cette

dignité resta à ses fils, ses petits-fils et leurs descendants. Sa famille prit le nom de Taka-fara. On voit par là de quelle estime jouissaient les lutteurs déjà à cette époque.

Les lutteurs sont organisés en corporation. Au nombre environ de trois cents, solidaires les uns des autres, ils sont répandus dans les grands centres. L^admission dans la corporation est entourée de certaines formalités et prescriptions; les jeunes postulants s'engagent par serment à se soumettre et à observer fidèlement les règles de la confrérie : ils font notamment vœu de chasteté absolue, et sont dans Tobligation de s'astreindre à une nourriture spéciale, consistant à manger principalement du riz très-cuit et ayant pour conséquence, jointe à Fexercice, de développer les muscles au point de rendre ces hommes obèses, fait excessivement rare au Japon.

Ils ont une hiérarchie et n'exercent aucun métier. Reçus dans la société à Tâge de seize ou dix-huit ans, ils suivent les leçons des professeurs, c'est-àdire des plus forts, occupant le premier rang, et passent ensuite successivement, au fur et à mesure de leurs succès, par les divers grades, pour atteindre celui de premier élève et être nommés enfin euxmêmes au titre de professeur, réservé à un petit nombre d'élus. A l'âge de quarante ans, leur carrière est terminée, ils ne prennent plus part aux luttes, deviennent les anciens et sont pensionnés.

Le spectacle des luttes est, nous l'avons dit, une des distractions les plus suivies; mais comme dans tous les amusements publics le Japonais jouit et en

prend outre mesure, la représentation commence aussi de grand matin et ne finit qu'à la nuit tombante. Ces divertissements ont lieu très-irrégulièrement et seulement de temps en temps dans les grandes villes.

Ce sont des entrepreneurs de têtes qui, pour une circonstance ou pour une autre, organisent ces représentations dans la ville qu'ils supposent leur offrir des chances suffisantes de succès. Ils recrutent leurs troupes de lutteurs de tous les points de PEmpire, et s'ils ont suffisamment de ressources, tâchent de se procurer quelque célébrité, quelque étoile. Ils font la publicité nécessaire, construisent une arène et en ouvrent les portes aux curieux, qui ne leur font jamais défaut.

L'arène n'est point un édifice compliqué, c'est un simple carré enclos par une haute palissade de planches : au centre, sur un tertre abrité d'un petit toit, se trouve à deux mètres du sol une plate- forme destinée aux ébats des lutteurs, et installée de façon à permettre à tous les spectateurs assis par terre dans l'enceinte de voir également bien le spectacle. Une suite d'échafaudages entourent l'enclos, et forment une galerie, oti sont réservées les premières places; on y monte par une petite échelle volante servant successivement à chaque nouvel arrivant. Ce système condamne à rester perché, jusqu'au moment où l'homme chargé de ce service, souvent absent ou occupé, veut bien rapporter l'échelle pour permettre de descendre.

Les lutteurs montent successivement par couples sur la plate-forme. Les moins forts débutent, et le

niveau s'élève graduellement, Jusqu'aux professeurs qui clôturent la séance. Ce sont les anciens, les pensionnés, qui règlent l'ordre des luttes et désignent les adversaires, en égalisant les forces dans la mesure du possible.

Le juge du camp ou arbitre, en grand costume de cérémonie, muni d'une palette de bois ornée de cordons et de glands de soie, insigne de ses fonctions, monte sur Festrade avant chaque lutte pour annoncer au public d'une voix criarde le nom des deux champions qui vont se mesurer devant lui.

Les péripéties du combat sont aussi étranges que le costume des combattants, ayant pour tout vêtement uiie large ceinture à longues franges, entourant plusieurs fois la taille et passant entre les jambes.

Ces Hercules débutent par une longue série d'extravagantes contorsions, se mouchent bruyamment à plusieurs reprises, prennent dans leur bouche de petites gorgées d'eau dont ils s'aspergent tout le corps en la renvoyant en poussière, jettent une pincée de sel à terre, et enfin, tous ces interminables préliminaires accomplis, se placent l'un devant Tautre accroupis sur les talons, les genoux très-écartés, ne portant sur le sol que par la pointe des pieds et le dos de la main repliée. A peine dans cette position, ils poussent simultanément un cri, se relèvent brusquement comme mus par un ressort, et se précipitent violemment l'un sur l'autre.

Le terrain où ils évoluent est un cercle d'environ deux mètres vingt centimètres de diamètre. La victoire consiste à renverser son adversaire ou à lui

faire mettre le pied en dehors des limites fixées; celui dont une des parties du corps autre que la plante des pieds touche le sol, est vaincu. Ce sont les seules règles de la lutte japonaise, excessivement difficile, comme on peut se le figurer, dans un espace aussi restreint dont il ne faut pas faire sortir même une partie du talon, d'autant plus que toute prise est bonne, même celle de la ceinture.

Durant l'engagement, Tarbitre ne reste pas inactif, il surveille les lutteurs, les excite de ses cris, juge les coups et proclame le vainqueur, qui demeure sur Festrade un instant après son triomphe et répond aux applaudissements du public par trois saints de la main.

Les débuts de ces représentations offrent seulement un intérêt secondaire, mais plus l'heure s'avance, plus la force, l'adresse, et la renommée des champions augmentent. Les luttes, au début ne durant qu'un instant et se terminant le plus souvent par la chute simultanée des deux adversaires, se prolongent de plus en plus, et deviennent poignantes pour le public, dont l'intérêt tourne à la passion.

Pendant mon séjour dans la capitale, il me fut donné d'assister à de grandes représentations, dans lesquelles se mesuraient les premiers lutteurs du Japon, ceux de Tokio contre ceux d'Osaka. L'enthousiasme des spectateurs était à son comble ; chaque victoire était saluée de hourras et d'applaudissements frénétiques. Les dernières luttes, celles des professeurs les plus célèbres, furent véritablement étonnantes. Ces hommes d'une force extra-

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ordinaire se tenaient souvent embrassés pendant plusieurs minutes, arc-boutés sur leurs jambes sans pouvoir se faire bouger d'un millimètre l'un ou Tautre. Quelquefois l'un des deux réussissait à soulever son adversaire malgré son poids énorme, et à le faire passer par-dessus sa tête; d'autres, déployant une force égale, se renversaient et touchaient la terre en même temps, annulant ainsi le résultat. Dans cette même circonstance, on fut forcé de séparer l'un des couples : la victoire était indécise après un assaut prolongé; les frémissements, la surexcitation extrême de la foule divisée en deux camps, faisaient craindre à l'arbitre une bataille générale, quel que fût le résultat, à cause de la rivalité des habitants des deux grandes villes auxquelles appartenaient les combattants.

La série de ces spectacles dure dix ou douze jours; les lutteurs y prenant part sont très-nombreux et paraissent en public une seule fois par jour. La victoire appartient à celui des deux camps dont les succès additionnés ont été les plus nombreux.

Deux jours après mon arrivée à Osaka, je reprenais pour la troisième fois le chemin de fer du lac Biwaa à la mer, et j*arrivais dans la journée à Kobé, où je devais prendre le bateau à vapeur pour regagner Yokohama.

Le port de Kobé, l'unedes concessions européennes, fut ouvert en 1867; avec la ville indigène nommée Hiogo, sa population s'élève à 40,000 habitants. L'aspect du quartier ou faubourg habité par les Européens et les Chinois, très-nombreux dans cette ville,

est identique avec celui de Yokohama, avec son air de colonie anglaise.

Kobé se trouve à l'entrée de la mer intérieure, resserrée entre les deux grandes îles Hondo et Sikok. Ce grand lac, parsemé de plus de trois mille îlots et rochers boisés, est considéré comme une des merveilles de la nature.

Il existe une compagnie de bateaux à vapeur japonaise, la MitsU'Bischi, faisant le service entre Yokohama et Shangaï, avec escales à Kobé et Nagasaki. Mais cette compagnie n'est guère japonaise que de nom : son matériel est le rebut de tous les pays acheté à l'étranger; ses officiers sont heureusement Anglais ou Américains, et ses équipages sont uniquement composés de Chinois.

Le bateau sur lequel je pris passage était une vilaine machine de bois à moitié détraquée, aux grandes roues et avec balancier sur le pont, ancien ferry-boat américain décoré par les Japonais du nom pompeux de Nagoya-Maru,

La traversée dure trente heures. Partis à six heures du soir, nous étions le surlendemain matin à Yokohama, et regagnions en chemin de fer Tokio, notre point de départ.

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