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CHAPITRE XXI

Exposition de peinture. — La peinture. — Sculpture. — Bronzes. — Miroirs magiques. — Porcelaines et laques. — Architecture. — Horticulture. — Musique. — Danse. — Écriture et caractères. — Fabrication du papier et ses usages. — Encre de Chine.

A mon retour au mois de décembre, avait lieu à Tokio une exposition de peinture; des baraquements construits dans le parc public d^Ouyéno contenaient les œuvres des peintres vivants. C'était une heureuse occasion pour moi de faire connaissance avec les productions artistiques du pays. Il n*existe pas, en effet, de musées spéciaux, ni de galeries particulières, et Ton ne rencontre en général que des oeuvres isolées le plus souvent de peu de valeur, permettant difficilement de porter un jugement sérieux, et d'étudier complètement l'ensemble de Fart japonais.

Un volume entier serait nécessaire pour traiter à fond cette question complexe de l'art, ou plutôt de l'industrie artistique du Japon. Nous n'avons ni ce désir, ni cette prétention, et, laissant ces développements trop considérables pour notre cadre aux ouvrages spéciaux, nous nous attacherons seule-

ment à étudier brièvement le goût artistique des Japonais, sans nous occuper de leurs productions anciennes ou modernes.

Les Japonais dénotent, dans tous les objets dont ils se servent ou s'entourent, une grâce naturelle et une délicatesse artistique évidentes, innées chez eux et développées encore par leur pays, qui s'y prête merveilleusement. On peut le reconnaître de prime abord dans leurs constructions, dans leurs vêtements, dans les moindres choses les plus grossières; mais le sentiment de l'art élevé, Ja recherche d'un idéal, du beau absolu, leur fait complètement défaut. Ils aiment la bizarrerie, les effets grotesques, les monstruosités. Les simples ouvriers fabriquent avec une rare habileté les objets les plus précieux, mais les véritables artistes n'existent 'pas.

Les Japonais ne connaissent pas la peinture à rhuile; ils ne produisent que des panneaux décoratifs à l'encre de Chine ou à Taquarelle, appelés kakémono. Ignorant toutes les règles du dessin, ils n'ont aucune notion de la perspective; ils font uniquement des teintes plates, sans tenir jamais le moindre compte des ombres. La dimension des objets représentés est pour eux une quantité conventionnelle négligeable; aussi, dans leurs compositions de paysages, mettent-ils des maisons, des personnages, des cours d'eau, des arbres, des montagnes, les uns au-dessus des autres, indifféremment placés et sans aucun lien entre eux.

Leur art vient de la Chine, il est resté chinois : ce sont toujours les mêmes montagnes bleu de Prusse,

les mêmes costumes; aussi les aquarelles chinoises sont-elles encore les plus appréciées au Japon. Depuis des siècles, les peintres japonais se meuvent dans le même cercle et appliquent des formules identiques, imitant leurs maîtres jusque dans leurs négligences inexplicables.

L'idée de copier la nature ne leur viendrait jamais à l'esprit : ils travaillent toujours de souvenir, sans modèle, et dessinent à genoux, sur des feuilles de papier ou des étoffes de soie placées par terre, les mêmes sujets qu'il ont faits toute leur vie, changeant à peine quelques menus détails. Ils excellent surtout dans la reproduction des fleurs, des oiseaux et des insectes, qu'ils peignent avec une fidélité remarquable dans les motifs décoratifs qui en comportent; ils déploient alors un talent incontestable et obtiennent une délicieuse harmonie de couleurs, jointe à une puissance de coloris extraordinaire.

En dehors de cette spécialité, leurs efforts tendent à aller le plus vite possible, à faire des extravagances : ils produiront, par exemple, un sujet quelconque en deux ou trois coups de pinceau seulement, se serviront pour peindre des pieds ou de la bouche, ou feront tout autre acrobatie qu'ils ont soin de noter au bas de leurs œuvres à côté de la signature.

Pour travailler, les peintres procèdent d'une singulière façon; ils ne dessinent pas au préalable les contours de l'esquisse de l'ensemble, mais commencent par le haut et mènent de front tout leur tableau, sans jamais revenir sur les parties faites.

Les Japonais préfèrent de beaucoup à toutes les

aquarelles les kakémono faits uniquement à Tencre de Chine, et ils les apprécient d'autant plus que la composition en est plus simple. Ainsi un sujet trèssouvent reproduit et très-admiré est un dessin composé de deux ou trois gros traits noirs interrompus et verticaux, tracés sur une grande feuille de papier blanc avec quelques taches allongées en haut et en bas, le tout représentant des pieds de bambou plantés dans rherbe et dont on voit les premières feuilles. Mais les kakémono les plus estimés et ayant le plus de valeur sont ceux formés uniquement de gros caractères hiéroglyphiques dessinés par la main d'un habile calligraphe, dont la pureté et l'élégance de lignes sont vraiment remarquables.

Pour en terminer avec le dessin et la peinture, nous mentionnerons en passant la photographie d'origine européenne. Les Japonais la réussissent dans la perfection et peignent les épreuves à Taquarelleavec beaucoup d*habileté, de façon à rendre exactement les tons de leur pays.

Les Japonais brillent surtout dans les arts décoratifs. En dehors^ de leurs tableaux, on retrouve encore cette richesse de coloris dans les anciennes étoffes brodées, dans les somptueux brocarts d'or, d'argent et de soie dont se composaient autrefois les costumes des nobles.

La copie des maîtres chinois ne s'est nécessairement pas arrêtée au dessin et à la peinture : le Japon a encore emprunté à la Chine ses types de sculpture; mais dans ce pays cet art n'a pu se développer ddns de grandes proportions, faute ou rareté des maté-

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riaux. Le marbre manque, les pierres sont dures à travailler, leurs rugosités, leurs gros grains créent des difficultés presque insurmontables et excluent toute finesse dans le travail; les métaux existent en petite quantité et sont d'un prix élevé, ainsi que Pivoire importé de l'Inde. Aussi ne rencontre-t-on Jamais des statues ordinaires, et n'en voit-on seulement qu'un petit nombre taillées dans le granit et alors de dimensions colossales. C'est à la générosité des bonzes que sont dues les immenses statues construites avec l'argent des fidèles et représentant Bouddha, dont le type a été apporté de l'Inde, et dont on admire l'expression si placide et si tranquille du visage. Une de ces statues se trouve à Tokio, dans le même parc d'Ouyéno où avait lieu l'exposition de peinture.

La polychromie est particulièrement affectionnée au Japon; aussi, dans les temples, les emblèmes des dieux et déesses sont- ils de grossières statues de bois, aux figures et aux vêtements badigeonnés de couleurs voyantes mélangées sans aucun goût. Autour des temples se trouvent des chimères de pierre ou de bronze aux formes fantastiques représentant, paraîtil, des lions pour les indigènes, qui n'ont jamais vu cet animal inconnu dans leur pays. En dehors des sculptures religieuses, les œuvres artistiques consistent en objets de petites dimensions : statuettes d'ivoire, de bronze ou de bois, aux têtes tourmentées, ayant souvent malgré leur étrangeté des expressions irès-bien rendues.

Les bronzes anciens^ presque introuvables aujour-

d'huî, sont assez recherchés des amateurs pour que l'Europe entière soit inondée de leurs imitations, impossibles à reconnaître des modèles primitifs et authentiques. Les Japonais travaillent admirablement les métaux; les diverses parties des sabres ornées d'incrustations d'or et d'argent en relief, ou sculptées à même dans le fer et dans l'acier, sont d'un fini étonnant et de vrais petits chefs-d'œuvre de ciselure.

Autrefois les miroirs se composaient simplement de plaques rondes de bronze, étamées et polies sur l'une des faces, et ornées sur Tautre de motifs en relief. Certains de ces miroirs, grâce à l'élasticité de l'alliage employé dans leur fabrication, ont la singulière propriété de reproduire en traits lumineux les caractères et les dessins qui se trouvent du côté opposé à la surface réfléchissante, lorsqu'on leur fait renvoyer un rayon de lumière sur un écran. Ce fait curieux et longtemps inexpliqué les a fait surnommer « miroirs magiques » ; il est dû uniquement au hasard, et aux procédés de fabrication qu'il serait trop long d'expliquer.

On peut encore classer dans la catégorie des bronzes les cloches en forme de tiares ornées de bas-reliefs; nous avons indiqué leur usage comme signal d'alarme pour les incendies. Dans certains temples il en existe de dimensions considérables. Anciennement les Daïmio baptisaient ces cloches comme nous le faisons nous-mêmes, et jetaient dansla cuve des pièces d'argent pendant leur fonte. Quelques unes en contiennent même une grande quantité, et l'usure de la place où frappe le marteau laisse appa-

raître le métal précieux. Ce fait donna lieu à un commerce important : les Européens achetaient les cloches des temples au prix du poids du bronze, et en retiraient ensuite Targent; les bonzes, longtemps dupes de ce manège, se sont enfin aperçus de leur erreur et ont mis fin à celte exploitation, menaçant de détruire en peu de temps et de faire disparaître toutes les cloches existantes.

Nous arrivons à Tindustrie quasi nationale, celle des porcelaines et des laques. Là, les élèves japonais ont surpassé leurs maîtres les Chinois. Tout le monde admire la forme de leurs poteries, de leurs vases et de leurs coupes, la finesse de leurs pâtes et la richesse de leurs décorations, surtout dans le vieux satsuma. Mais toujours semblables à eux-mêmes, ils ne peuvent échapper à leur amour de Tétrange et achètent à des prix fabuleux des anciens vases en faïence grossière, aux formes biscornues et sans aucun ornement. Ces écuelles conservées précieusement dans les familles nobles servent à prendre la boisson de luxe, le thé en poudre d'une saveur exquise, dont l'absorption est précédée e.t accompagnée de tout un cérémonial compliqué.

A côté des porcelaines, nous trouvons les cloisonnées inimitables que les Japonais fabriquent encore trèsbien aujourd'hui. En revanche, ils ne peuvent plus produire ces merveilleux laques d'or, demandant pour être parfaits une véritable œuvre de patience et plusieurs années de travail. Ils fabriquent seulement maintenant des objets de pacotille sans valeur aucune, dont le laque n'est plus pour ainsi dire qu'un simple

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vernis, et arrivera peut-être à déchoir assez, pour ressembler un jour aux essais faits en Europe.

La fabrication de tous ces objets ne se fait pas en grand; chacun produit séparément de son côté, avec ses procédés personnels. Ce fait explique cette dégénérescence, cette période de décadence, car avec Pétat de choses actuel, chacun est forcé de vivre au jour le jour de ses propres ressources, et de produire continuellement sans avoir le temps d'étudier, ni de perfectionner son œuvre.

Nous avons déjà parlé de l'architecture en décrivant les maisons et les temples. Cette branche de l'art est encore restreinte par le manque de matériaux et la mobilité du sol; Tabsence de toute vie publique exclut, du reste, la construction des grands monuments. Cependant le goût des Japonais se retrouve encore à un haut degré dans Pélégance et la légèreté de toutes leurs constructions de bois, à peu près identiques il est vrai, mais ne manquant ni de proportions, ni d'harmonie dans leur ensemble et leurs détails.

En résumé, on constate chez les Japonais un goût naturel bien marqué, joint à Tamour de la décoration outrée et discordante s'affirmant en toutes choses, et surtout, comme nous Tavons dit, celui du bizarre, du grotesque et du monstrueux. La nature ne leur convient pas, ils chercheront toujours à Testropier ou à la modifier d'une façon quelconque; leurs dessins, leurs statues, ne sont jamais la copie de ce qui s'oflFre à leurs yeux.

Dans ce pays où la nature, livrée à elle-même et

sans le secours de rhomme, forme de si ravissants jardins, le seul but auquel tendent tous leurs efforts est de la modifier le plus possible; ils y arrivent du reste complètement. Leurs jardins sont des fouillis de petites allées étroites, de bassins, de canaux, de ponts, tenant à eux seuls presque toute la surface du terrain. De place en place un arbuste contre nature, étiolé, maniéré, estropié, végète sans feuilles au milieu de grosses pierres plus ou moins sculptées, placées debout sur leur base et entourées de fleurs fantastiques, qui composent les massifs et dont il est impossible de reconnaître Tespèce.

Les horticulteurs japonais, pour satisfaire aux goûts de leurs compa.triotes, déploient une science et une habileté incomparables dans la tératologie végétale. Par des procédés compliqués et des soins quotidiens, ils arrivent à transformer des ifs en arbustes aux branches multicolores, à faire produire au même arbre les fleurs les plus disparates, ou bien encore des boules de bois à Textrémité de ses branches.

Nous avons déjà fait connaissance avec la plante idéale ornant les appartements et ne produisant que deux ou trois fleurs, au bout de ses rameaux tortueux sans bourgeons et sans feuilles. Tout est ainsi tourmenté, torturé, défait, démoli.

Les fleurs proprement dites cultivées particulièrement sont les lys et les volubilis ou liserons, dont ils ont une collection de variétés infinies. Mais la fleur qu*ils affectionnent par-dessus tout, celle que Ton rencontre dans toutes les maisons, dans tous les parcs, dont on mange même les feuilles et les pétales, leur

fleur nationale enfin, est le chrysanthème, grossièrement représenté dans les anciennes armes du Japon, c'est-à-dire le blason des Shogun de la famille de Tokougawa.

Le chrysanthème cultivé offre des variétés merveilleuses, il en existe de toutes les couleurs. Les nombreux pétales amincis et considérablement allongés, droits, recourbés sur eux-mêmes, ou tordus en tire-bouchon, revêtent les nuances les plus variables, depuis le blanc crème jusqu'au pourpre écarlate ou aux tons vieil or, en passant par les couleurs étincelantes de Tor et de l'argent; tantôt bariolés sur la même fleur, tantôt ayant chacune de leurs faces colorée différemment, ils produisent des bouquets que Ton hésite à croire naturels de prime abord.

Parmi les plantes les plus répandues dans les jardins se trouvent encore des cycas [cycas revoluta) d'une merveilleuse beauté, des bananiers [musa barjoo)^ plante annuelle d'une grande vigueur, mais ne donnant pas de fruits; une espèce de palmier à tronc très-haut {chamœrops excelsà), et enfin les cerisiers improductifs à fleurs doubles. A Mukosima, l'un des faubourgs de Tokio, il en existe un grand nombre; chaque année au moment de la floraison il s'y tient une grande fête, la plus considérable et la plus fréquentée de la capitale. Toutes les classes de la société s'y rendent en masse, sans distinction : l'ancien noble y coudoie Je manant; le bonze, la courtisane, tous les habitants mélangés et confondus dans la' foule, viennent manger et se divertir sur

rherbe en admirant les cerisiers couverts de fleurs qui abritent leurs joyeux ébats.

Comme musiciens et comme musique, les Japonais sont absolument nuls et inférieurs aux peuplades noires les plus primitives. Il n'ont aucune idée de l'harmonie, aucun moyen de noter les sons ; aussi, dans leurs chants et leur musique instrumentale, est-il bien difficile de dégager une mélodie, au milieu de la cacophonie produite par leurs cris gutturaux et les bruits dont ils accompagnent cet atroce tapage.

Faute de cérémonies religieuses, la musique sacrée n'existe pas, à l'exception des sons des gongs, des tambourins et des bambous creux employés dans les exhibitions publiques des idoles.

L'unique instrument national est le samecen, sorte de mandoline à long manche et à caisse sonore recouverte de parchemin, dont nous avons déjà parlé. Quelques autres un peu supérieurs, empruntés aux Chinois, sont aussi employés, comme le gekki et le go par exemple.

Ils jouent toujours faux sur ces instruments, dont les coVdes sont accordées à deux ou trois tons près, et n'en tirent que des bruits confus au milieu desquels Toreille la mieux exercée ne parvient pas le plus souvent à reconnaître la moindre mélodie. Cependant, à force de subir d'innombrables auditions, je suis parvenu à faire la synthèse ou plutôt la composition, et à noter le plus répandu de ces airs transmis oralement, que les femmes jouent à la veillée sans discontinuité pendant des heures entières, en

modulant en même temps d^une voix monotone, tour à tour criarde ou glapissante, des légendes racontées en plusieurs centaines de couplets, sans s'inquiéter du reste de Taccompagnement, car il ne sort jamais une note distincte de leur gosier.

Le voici, mais peut-être un peu transfiguré :

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On peut y remarquer le caractère principal des mélodies japonaises : leur composition sur l'accord de septième mineure, se terminant toujours par l'accord de dominante.

La danse comme la musique n'est basée sur aucune règle. Nous avons vu celle de la scène, qui en somme n'en est pas une. La danse légère, pratiquée par les gaicha, est plus gracieuse; elle se compose de mouvements brusques du corps se pliant dans tous les sens, de sauts, de pas précipités, rappelant par moments la danse du ventre des aimées mélangée au dévergondage de nos bals publics.

La dernière manifestation artistique et intellectuelle d'un peuple se trouve dans sa littérature. Là, nous retrouvons encore au Japonais son caractère spécifique de blasé, de sceptique mou et de libertin inconscient. Ses œuvres littéraires, peu nombreuses et peu remarquables, consistent presque uniquement

en légendes, poëmes épiques et récits héroïques dont est composée Thistoire. L'œuvre capitale est un recueil de cent poésies très-anciennes, faites par des troubadours dont les noms ne sont même pas restés attachés à leurs vers. Toutes ces poésies excessivement courtes, roulant sur des sujets tristes ou tendres, sont en majorité sans valeur, mais on est étonné d'y rencontrer par hasard des pensées philosophiques et morales profondes, unies à des comparaisons assez délicates et poétiques prises dans la nature. Le Japonais préfère du reste la concision excessive; pour lui la plus belle de ces poésies est la plus courte, contenant un simple vers d'admiration pour la montagne favorite, dont voici la traduction textuelle :

« Oh ! que le Fudji-yama est beau! »

On le voit c'est un simpliste en littérature; peutêtre son esprit ne lui permet-il pas d'être autre chose, toutes les abstractions semblent en effet lui échapper. Une circonstance atténuante plaide, il est vrai, en sa faveur : l'instrument lui fait défaut, sa langue est d'une contexture incomplète et encore à l'état embryonnaire, malgré l'antiquité de ses origines; elle n'est pas uniforme, mais se divise en langue parlée et en langue écrite, de constructions absolument différentes. De plus, il y a presque autant de dialectes qu'il y avait de castes, chacun destiné à un genre de littérature distinct : on trouve le style officiel, le style religieux, le style savant, le style du théâtre, le style vulgaire, etc.

Jusqu'à la fin du troisième siècle, les Japonais

n'avaient pas d'écriture, les ordonnances et proclamations étaient publiées de vive voix. Ils ccjiimencèrent alors à se servir des caractères sin-^çi (écriture des dieux), que quelques auteurs japonais, et à leur tête Aratu-Atutuni, prétendent avoir été inventés au Japon; leur grande ressemblance avec les anciens caractères des Coréens, dont la langue était enseignée depuis quarante ans au Japon, fait tomber d'ellemême cette présomption.

Vers cette époque, en 285, Wani, célèbre savant coréen, fut appelé par le Mikado et nommé instituteur des princes impériaux. Il apporta avec lui et fit connaître les caractères idéographiques chinois si compliqués, mais cependant préférables pour les Japonais à récriture phonétique si simple des Coréens, car l'addition subite d*un grand nombre de mots chinois aurait rendu difficile l'intelligence d'un vocabulaire aussi primitif que le leur. La construction de la langue japonaise différant cependant sensiblement de celle de la langue chinoise, l'emploi unique des caractères idéographiques offrait de grands inconvénients ; on y obvia dans la suite, en créant dans la première moitié du huitième siècle le syllabisme katakana, dont on se sert en intercalant ses signes au milieu des caractères hiéroglyphiques, pour exprimer les mots n'ayant pas leur équivalent en chinois.

Cette écriture difficile est restée le privilège des lettrés et des savants. Les caractères, au nombre environ de trente mille, identiques avec ceux employés encore aujourd'hui en Chine, mais prononcés diffé-

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remment, expriment chacun une idée abstraite, une sensation, une action. Les Japonais peu instruits en connaissent un nombre suffisant pour pouvoir lire et écrire les choses usuelles; les femmes et les gens du bas peuple, à de rares exceptions près, se servent d'un autre alphabet syllabique, le syrakana, beaucoup plus facile et d'invention plus récente.

Anciennement un petit nombre d'idées exprimées par des sons suffisaient aux premiers habitants de cette contrée pour l'échange des pensées simples et nécessaires à la vie ordinaire. Subissant la loi commune qui préside à la formation de toutes les langues, la leur s'enrichissait chaque jour de mots nouveaux, naissant avec les besoins créés par les progrès de la civilisation. Les rapports amicaux ou commerciaux des Japonais avec les Chinois et les Coréens furent une source où leur idiome put s'accroître énormément. Mais cette langue, fabriquée pièce à pièce avec ces additions successives, n'était pas conservée dans des livres; avant l'usage de l'écriture, des inscriptions funéraires ou autres n'en marquaient ni les règles, ni les progrès et la marche. Transmise de générations en générations, recueillie par l'audition, reproduite par chaque individu comme il l'avait entendue, elle se modifiait incessamment, et aujourd'hui encore la langue japonaise n'est basée sur aucune règle fixe.

Il serait impossible d'établir un syntaxe ou de faire une grammaire exposant en entier son mécanisme. Les mots ne sont pas des matériaux indépendants, pouvant subir indifféremment tel ou tel groupement

suivant les besoins du moment; les phrases sont d'avance toutes construites, les pensées, les actions y sont traduites par un assemblage de mots mis dans un certain ordre, suivant un usage accepté et qu'on ne peut modifier sous peine de n'être plus compris. Aussi son étude ofFre-t-elle de grandes difficultés pour les étrangers, dont peu arrivent à la posséder complètement. Ainsi, par exemple : « je mange » se dira tabemas; pour employer une forme plus polie, on se servira, dans l'interrogation seulement, du verbe agarou, élever, signifiant dans ce cas a faire l'honneur d'élever l'objet offert jusqu'à la bouche»; au contraire, la forme d'humilité pour les inférieurs sera, cette fois dans la réponse, itatakimas, « je mets sur ma tête ». Donc, suivant les différents cas, le verbe manger s'exprimera par: je mange, tu élèves, il met sur sa tête; on comprendra aisément les obstacles que rencontre celui qui veut étudier une langue dont tout l'organisme est analogue.

En outre, la moitié des mots dont se composent les phrases ordinaires sont des espèces d'interjections ne signifiant absolument rien, et ajoutées par habitude suivant le sens; sans équivalents dans notre langue, on peut cependant les comparer aux jurons dont les gens grossiers font un si fréquent usage.

Au moyen du vocabulaire japonais, on arrive trèsbien à décrire les formes, les qualités des objets; mais essentiellement réaliste, il est tout à fait insuffisant pour exprimer les mots abstraits, les rapports moraux, les idées générales et métaphysiques. De là résulte une grande difficulté de saisir la pensée de celui qui

parle, car il faut porter une attention ininterrompue à ses paroles. Aussi les Japonais ont-ils Thabitude de marquer la fin de chaque phrase par un signe de tête et un « hé! » affirmaiif, prouvant qu'ils ont compris leur interlocuteur.

Nous avons indiqué l'apparition et les métamorphoses successives de la langue et de l'écriture chez les Japonais ; il nous reste maintenant à parler des moyens et procédés employés par ce peuple pour fixer sur le papier ses pensées ou son histoire.

Les Japonais connaissaient depuis longtemps l'imprimerie par la gravure sur bois. Depuis quelques années, ils ont remplacé les planches compactes, procédé emprunté aux Chinois, par les caractères mobiles pour l'impression des journaux, dont ils possèdent un certain nombre ( 1 23), à tirage irès-restreint. Certaines de ces feuilles , s'occupant de choses sérieuses et de politique, sont imprimées uniquement en caractères chinois et katakana; les autres, illustrées, sont à l'usage des femmes et des enfants; dans ce cas, à côté de chaque caractère chinois se trouve sa traduction en syrakana. Ces journaux sont imprimés sur du papier analogue au nôtre, fabriqué avec de la paille de riz et des substances diverses. Des journaux anglais paraissent aussi à Yokohama, et même un journal français, l'Echo du Japon.

Les livres, assez nombreux, sont presque tous imprimés en caractères chinois au moyen de planches artistement gravées ; ils exigeraient pour être décrits une longue élude bibliographique, peu intéressante du reste.

Les Japonais écrivent au moyen d'un pinceau, trempé dans de l'encre de Chine préalablement délayée dans une sorte de large godet à fond incliné, taillé dans de l'ardoise ou de la pierre dure. Ils tiennent le pinceau verticalement, appuyé sur le pouce tourné en haut et le médium de la main fermée et maintenu par l'index, ou bien encore à pleine main. Malgré la grosseur de ce pinceau, la dureté et la finesse de sa pointe leur permetteat de tracer rapidement, grâce à leur habileté merveilleuse, les caractères les plus compliqués et les plus délicats dans tous leurs minutieux détails. On écrit de haut en bas, en plaçant les caractères les uns sous les autres en lignes verticales, et continuant ensuite à aller vers la gauche, après avoir commencé à droite.

Le papier dont ils se servent, très mince et presque transparent, est fait uniquement avec l'écorce épaisse et filandreuse du kaadsi, sorte de mûrier indigène {morus papy ri/era). Cette écoTCQ^ après une longue macération dans Teau froide nécessaire à son gonflement et à la séparation de toutes ses fibres, est nettoyée et débarrassée de son épiderme au moyen de couteaux; ensuite, après l'avoir fait bouillir, on la réduit en bouillie en la frappant patiemment avec de gros bâtons ; puis on la mélange dans les proportions voulues avec une infusion de riz et de racine d'oreni, espèce de guimauve, pour en faire la pâte à papier. Pour la fabrication des feuilles, on emploie le vieux procédé dit « à la cuve », avec de petits moules de jonc; il ne reste plus qu'à les faire sécher au soleil sur des planches et à les livrer au commerce.

Le papier joue un grand rôle au Japon. En outre de ses usages ordinaires, il est encore employé pour mille choses différentes : il sert de vitres, de toiles pour les tableaux; on en fait des lanternes, des parapluies, des vêtements imperméables ; il remplace le linge, les mouchoirs de poche et les serviettes, absolument inconnus. Les Japonais en ont toujours un cahier dans le fond de leur manche ou dans leur ceinture, et l'utilisent encore dans une foule de besoins domestiques et intimes. Du reste, sa souplesse et sa solidité le rendent propre à tous les usages divers auxquels il est destiné. Coupé en petites bandes et roulé entre les doigts, il constitue de véritables ficelles et de petites cordes d'un très-bon emploi.

Le papier japonais employé et devenu à la mode en Europe diffère de celui dont on se sert au Japon. C'est une sorte de carton composé de minces pellicules de papier, collées les unes sur les autres en plus ou moins grand nombre suivant son épaisseur.

La fabrication de l'encre de Chine, ce produit exclusif aux pays de l'extrême Orient, est d'origine chinoise et d'importation coréenne; elle est actuellement la mieux faite à Nara et à Matsuda. Les matières premières employées sont le noir de fumée, provenant de la combustion du bois d'un sapin trèsrésineux, le koi-matsu, ou d'huile de sésame et de colza pour les espèces de qualité supérieure, recueilli avec toutes les précautions nécessaires, et une colle liquide tirée des peaux de taureau, parfumée par des substances odoriférantes. Le mélange se fait à chaud au bain-marie dans une bassine de cuivre.

Pour obtenir une pâte molle bien homogène, on la pétrit longtemps à la ipain, puis on la laisse « mûrir » pendant plusieurs jours. On la bat ensuite avec des pilons, et on la moule en bâtons en la comprimant fortement. Ces bâtons sont ensuite desséchés dans de la cendre d'abord légèrement humectée, puis de moins en moins humide et enfin absolument sèche. Ils sont alors lavés, polis, vernis et dorés.

L'encre de première qualité, à peu près introuvable en Europe et d'un prix fort élevé, doit être uniforme, sans fissures et lisse sur ses cassures; sa couleur est d'un noir brunâtre, et elle doit prendre sur le papier des tons glacés et brillants.

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