CHAPITRE XXII
Instruction primaire et secondaire. — Écoles communales et préparatoires. — Écoles spéciales. — École de médecine.
— Origine et prog-rès de la médecine au Japon. — Médecins. — Pharmacopée sinico-japonaise. — Acupuncture. — Chirurgie. — Masseurs. — Pharmaciens. — Maladies indigènes. — Hôpitaux. — Hygiène. — Attami. — Le sampan.
— Retour à Yokohama.
A aucune époque la formule de l'enseignement obligatoire n'a été nécessaire au Japon; Tinstruction primaire en effet n'y a jamais été négligée. Tous les villages importants sont pourvus d'écoles communales bâties à l'européenne, toujours isolées des habitations et souvent placées en pleine campagne, afin d'être à égale distance des groupes de population qu'elles desservent.
Ces écoles ont été de tout temps régulièrement fréquentées; aussi rencontre-t-on rarement des Japonais complètement illettrés, et tous possèdent-ils l'instruction primaire; mais il leur est difficile de la développer par la lecture, car les livres sont presque tous écrits en caractères chinois.
Les classes sont à peu près agencées comme celles de nos écoles communales, avec des bancs et des pupi-
très de bois. Les enfants des deux sexes y sont mélangés; on leur enseigne à lire et à écrire Palphabet syllabique japonais le plus simple, le syrakana, en y joignant de vagues notions d'histoire et de géographie sur leur pays. Ceux qui se destinent aux carrières libérales et désirent poursuivre leurs études dans les écoles supérieures, apprennent ensuite les caractères chinois, et on leur donne des aperçus très-sommaires sur les mathématiques, comme la notion du triangle, du cercle, et les règles élémentaires; on les initie même quelquefois aux chiffres européens, afin de leur permettre de compter, car sans le secours de ces derniers il leur est impossible de faire aucune opération, et la moindre addition exige l'emploi du soro^ ban, instrument chinois permettant, avec une grande habitude, de faire certains calculs au moyen de petites sphères de bois, glissant sur des tringles d'une façon analogue aux marques de billard.
Autrefois les nobles seuls pouvaient se pourvoir de rinstruction secondaire. Elle est aujourd'hui ouverte à toutes les classes et accessible aux bourses les plus modestes. Son cadre comprend avant tout Tétude des caractères et des livres chinois, absorbant la majeure partie des années scolaires; en second lieu celle des langues étrangères et des sciences européennes. Depuis plusieurs années on fait de nombreux efforts pour multiplier les traductions de nos livres élémentaires; ces tentatives réitérées font chaque jour négliger de plus en plus l'enseignement chinois.
Pour progresser réellement, l'abandon de l'écriture hiéroglyphique serait nécessaire, mais les Japonais,
avec leur caractère méfiant et irrésolu, préfèrent conserver cet obstacle infranchissable à leurs développements intellectuels et commerciaux, qui, par contre, les rend inaccessibles et impénétrables aux autres nations, et les préserve, au moins en partie, des empiétements trop rapides des peuples étrangers qu'ils redoutent par-dessus tout. La langue japonaise ne se prête en aucune façon aux études scientifiques, quelles que soient Fhabileté et Tintelligence de l'interprète ; aussi les élèves sont-ils obligés pour suivre les cours des écoles supérieures et spéciales, qui se font en français, en anglais, en allemand, en hollandais et en italien, d'apprendre une ou plusieurs de ces langues dans des écoles préparatoires, où ils passent une grande partie de leur jeunesse.
La plus importante de ces écoles préparatoires est le Ko-Gakko; on y enseigne toutes ces langues européennes, et même le russe et le chinois.
Parmi les Européens chargés de cours par le gouverneur japonais, se trouve M. Arrivet, professeur de français, qui, pendant mon séjour à Tokio, me trouvant malade dans un geskouia, sorte de pension japonaise, a été assez aimable pour m'offrir l'hospitalité chez lui. Je garderai toujours le meilleur souvenir du charmant accueil qu*il m'a fait et de toutes les marques d'amitié, si précieuses dans ce pays éloigné, qu'il a bien voulu me montrer, et dont je lui témoigne ici une reconnaissance infinie.
L'enseignement supérieur se fait dans le Kai-Sei- Gakko ou collège impérial, que chaque année à sa réouverture le Mikado honore d'une visite. On y
fait en anglais des cours de sciences morales, physiques et mathématiques. Une bibliothèque et des laboratoires y sont adjoints.
L'instruction des filles n'est pas non plus négligée. En outre de l'enseignement primaire, établi comme nous Tavons dit et dont elles bénéficient dans la même mesure que les garçons, on a créé une école normale de filles, patronnée par l'Impératrice et dirigée par des dames américaines. On s'occupe également de l'enseignement professionnel; certaines filatures et papeteries reçoivent des ouvrières élèves. Il existe aussi divers établissements où les jeunes filles apprennent les travaux d'aiguille.
Nous venons de parler de l'enseignement primaire et secondaire; nous allons nous occuper maintenant des écoles spéciales officielles, instituées par le gouvernement avec le secours de professeurs appelés des divers pays européens. Les Japonais désireraient bien s'en passer, mais leur remplacement est difficile. Ils ont essayé de les congédier : au lieu d'une chaire occupée par un professeur européen, ils en ont créé cinq ou six, dont furent chargés des indigènes. Les résultats obtenus les forcèrent bientôt à renoncer à cette substitution, grâce à l'incapacité de leurs compatriotes, et ils ont été obligés, à leur grand regret, d'avoir de nouveau recours aux étrangers.
Le ministère des travaux publics possède une école centrale. Les études durent six ans; elles comprennent la physique, la chimie, la géologie, la minéralogie, la métallurgie, la mécanique, la topographie, la construction des chemins de fer et la télégraphie.
Il existe une école de droit, ayant seulement un très-petit nombre d'étudiants. Un de nos compatriotes, M. Appert, explique les codes français ; son cours dure trois ans.
Jusqu'à Tannée dernière, les Japonais avaient aussi une école des beaux-arts; des professeurs italiens y enseignaient le dessin, la peinture et Tarchitecture. Actuellement elle est supprimée, et l'on est revenu à l'ancienne méthode, c'est-à-dire à Tétude des maîtres chinois et japonais.
Parmi les écoles spéciales, nous citerons encore l'école militaire et l'école de marine.
La première est calquée sur le modèle de Saint- Gyr; les élèves en sortent après deux ans de séjour avec le grade de sous-lieutenant. Des officiers français leur donnent l'instruction théorique et pratique. La seconde est dirigée par des officiers anglais ; mais on ne leur confie sous aucun prétexte le commandement des navires de l'État; aussi les élèves ne sont-ils jamais exercés pratiquement, et cette institution ne produit-elle aucun résultat satisfaisant.
Enfin, nous terminerons cette nomenclature par l'école de médecine, dont la créatioa plus ancienne est antérieure à la révolution et aux traités. Mais avant de parler de l'état actuel de cet enseignement, il est intéressant de jeter un rapide coup d'œil sur les origines de la médecine au Japon, et sur les phases successives par lesquelles elle est passée dans le cours des siècles.
On ignore absolument quel était l'état de la médecine avant l'arrivée des Chinois; il n'en est fait
mention dans aucun des livres japonais les plus anciens. Il est probable cependant que dans ce pays, organisé en empire plusieurs siècles avant l'apparition de ses voisins, on a dû rechercher les moyens de traiter les maladies et de soulager les souffrances; mais il est difficile de déterminer la part de chacun dans la création et les débuts de cette science.
Nous avons déjà raconté la légende du médecin chinois Jofuku, venant fonder une colonie au Japon. La tradition lui attribue l'introduction de la médecine chinoise et sa substitution aux pratiques des empiriques japonais. Laissa-t-il après lui des élèves pour continuer son œuvre? C'est probable, mais on Pignore. Toujours est-il que vers Tan 414 après Jésus-Christ, le Mikado Jukio malade eut recours à un célèbre médecin chinois de Sinra.
On ne trouve touchant cette question que de lointains jalons marquant la marche des progrès, et encore d'une façon incertaine. Au septième siècle, en 643, un médecin, Onono-Imoko, accompagna la première ambassade japonaise allant demander aux Chinois les éléments de civilisation et les sciences qui leur faisaient défaut. Deux siècles s'écoulent encore, et l'on fonde en ySo la première pharmacie, se-yaku-in. La médecine chinoise commence alors à être vulgarisée et enseignée ouvertement.
Les Japonais font des progrès rapides ; leur réputation devient suffisante pour qu'en 1080 un de leurs compatriotes, Masétada, fût instamment prié par le roi de Corée de venir auprès de lui ; mais il ne put en obtenir l'autorisation nécessaire du Mikado
Shira-Gawa auprès duquel il se trouvait. Bientôt ce mouvement progressif se ralentit et rétrograda même à répoque des guerres civiles et des troubles qui agitèrent si longtemps le Japon : la médecine subit le sort commun et resta stationnaire pendant plusieurs siècles.
Il faut arriver au commencement du dix-huitième siècle/cent cinquante ans après l'établissement des Hollandais, sous le règne du huitième Shogun Tokougawa (171 7- 1744), pour voir les Japonais faire des efforts infructueux dans le but de nouer des relations avec les Européens, parqués dans la petite île de Désima et placés sous une surveillance méticuleuse, afin d'étudier leur langue et de traduire les livres néerlandais.
En 177 1 cependant, trois Jeunes médecins, Riotaku-Mayéda, Nakagawa-Kiovan et Sugita, parvinrent à se procurer un livre d'anatomie hollandais. Poussés par le zèle de la science, ils cherchèrent à le comprendre et à l'étudier, malgré la défense formelle, entraînant la peine de mort, d'avoir aucun rapport avec les étrangers et d'apprendre leur langue. Frappés de la ressemblance des figures de ce livre avec la nature humaine, ils furent tout étonnés de voir que la disposition et la forme des organes différaient entièrement de celles qu'on enseignait depuis des siècles dans la médecine chinoise. Un violent désir les prit de découvrir la vérité; mais la dissection, seul moyen d atteindre ce but, leur était impossible. Un Daïmio de Nakatsu, s'intéressant à ces jeunes esprits si avides de progrès, leur accorda
28o LES JAPONAIS, LEUR PAYS ET LEURS MŒURS.
cependant la permission d'ouvrir le corps d'un supplicié.
Ce ne fut pas sans une bien vive émotion qu'ils se rendirent le jour indiqué avec leur livre en main sur la place d'exécution : ils allaient pouvoir contrôler la science que leur avaient transmise leurs pères, et reconnaître enfin si elle était vraie ou fausse.
Après s'être convaincus de l'exactitude des gravures du livre hollandais, retraçant fidèlement les diverses parties du corps humain, ils concentrèrent tous leurs efforts dans l'étude de cette langue étrangère, afin de pouvoir comprendre et pénétrer les secrets qu'ils supposaient être renfermés dans leur précieux trésor. Malgré les difficultés surgissant pour eux à chaque instant, et malgré le peu de documents à leur disposition, ils arrivèrent cependant, à force de patience, de courage et d'énergie, à obtenir en quelques années, en secret et au risque de perdre leur tête, le résultat tant désiré.
Le Japon doit à leurs efforts ses premières connaissances de la médecine européenne. Grâce à eux, l'étude du hollandais se répandit dans le cercle restreint d'un petit nombre d'élèves. Petit à petit on permit aux Hollandais d'enseigner la médecine à Nagasaki, mais uniquement de vive voix. Enfin en iSSy, la première école étrangère fut officiellement établie à Yédo, où Pompe deMeerdervrot, chirurgien de la marine royale des Pays-Bas, fit un cours de médecine occidentale. Bientôt après une seconde école était installée à Oçaka.
En somme, la médecine au Japon, rudimentairc
avant rapparition des Chinois, a passé par trois phases distinctes. La première est un mélange de médecine sinico-japonaise, dont il est difficile de séparer les éléments; dans la seconde, le pays traverse une période de transition où la clarté se fait d'abord dans quelques esprits, et où petit à petit la médecine hollandaise est tolérée et commence à faire concurrence à la thérapeutique indigène; enfin, dans la troisième, Técole étrangère est acceptée et reconnue par le gouvernement.
Après la grande révolution de 1868, supprimant le privilège dont avait joui auparavant la Hollande, les Japonais, croyantreconnaîtreque la médecine a atteint son plus haut degré de développement en Allemagne, fondent à Tokio une école de médecine dans le plus grand hôpital, le kanga-j^ashiki'bioïn, et y appellent plusieurs professeurs allemands. On y enseigne l'histoire naturelle, Panatomie, la thérapeutique, la chirurgie, l'histologie et la pharmacie. Il y a même aussi un cours d'obstétrique fait par une dame anglaise, diplômée de la Faculté de médecine de Paris.
A côté de l'enseignement médical, il existe plusieurs laboratoires d'analyses fondés dans le but hygiénique de protéger le pays contre les approvisionnements et marchandises de rebut dangereux dont l'inondaient les bâtiments de commerce étrangers. Ces établissements, dont le principal est à Yokohama, ont été créés et sont encore dirigés par M . le docteur Geerts , homme aussi remarquable par son amabilité que par son érudition , et qui est arrivé à force de persévérance à former des élèves capables
de faire d'une façon très-satisfaisante même les ana-
lyses d'eaux minérales.
Nous venons de parler de Tadoption définitive de la médecine européenne; mais un pays, en dix ou douze ans, ne peut pas se dépouiller complètement de toutes ses traditions, de toutes ses vieilles coutumes. Les jeunes médecins seuls ont abandonné les agents thérapeutiques employés par leurs prédécesseurs ; la masse du peuple préfère de beaucoup encore aujourd'hui leurs confrères de l'ancien style.
Autrefois, les médecins appartenaient presque tous à la petite noblesse ou noblesse de robe, et avaient le droit de porter un sabre à leur ceinture; la qualité de médecin était héréditaire. Cette caste spéciale jouissait de certains privilèges ; elle était honorée et respectée de tous.
Le Codex japonais contient une quantité considérable de médicaments bizarres, dont les formules en majeure partie ont été apportées de Chine. Nous empruntons la description de quelques-uns à l'ouvrage si savant de M. le docteur Geerts sur les sciences naturelles dans l'extrême Orient'; c'est la traduction de la grande histoire naturelle, Hon':{o-ko-moku, du célèbre médecin chinois Lishichin. Ce savant philosophe consacre en entier le cinquième livre de ses œuvres à la description de l'eau, dont il énumère quarante-trois différentes espèces, en indiquant leurs propriétés et leurs nombreux usages. On sourira
* Geerts, les Produits de la nature japonaise et chinoise, Yokohama, 1878.
peut-être à cette nomenclature, oubliant qu^à Tépoque correspondante en France la série des remèdes recommandés par les physiciens, charlatans ou autres individus du même genre, n'avait rien de plus scientifique. Il n^ a pas bien longtemps que les vieilles appellations de l'ancienne école, que ridiculisa si justement et si agréablement Molière, subsistaient encore, et si la science a depuis progressé, on ne doit cependant pas se moquer sans réserve de la pharmacopée japonaise, en réalité chinoise.
D'après Lishichin, V « eau de puits printanière » [harU'Samé] bue par de jeunes époux favorise la fertilité du mariage. L' a eau de la lune » {tsuki-nomid:[Ou), obtenue en recueillant avec soin la rosée condensée sur un miroir métallique exposé aux rayons de la pleine lune, est réputée excellente dans tous les cas d'inflammation du cerveau, lorsqu'on doit combattre l'action trop vive et trop énergique du principe mâle dans l'organisme; la philosophie chinoise, en effet, considère la lune et Teau comme les symboles du principe féminin, et le soleil et le teu comme les emblèmes du principe mâle.
Une croyance populaire admet que l'on puisse voir le diable quand on se lave les yeux avec un abominable liquide, 1' « eau de cadavre » {furuki-tsukashoki-naka-no-mid:{ou)^ recueillie après la putréfaction du corps humain au bout de plusieurs années, dans des écuelles placées au fond des cercueils. Nous en aurions encore une masse à citer, par exemple : r a eau sale ayant servi aux lavages de trois maisons », * recommandée pour les maladies de la peau; 1' « eau
des urinoirs », employée contre le diabète; ï « eau sale des bains de pieds » , ou « celle du premier bain des enfants », etc., etc.
Ces échantillons de drogues font voir sur quelles bases peu sérieuses et superstitieuses se fonde cette thérapeutique, complétée par une foule d'autres remèdes analogues, tels que certains serpents, insectes, araignées, mollusques, tous recueillis à certaines époques ou dans des conditions spéciales. Les herbes et les plantes y jouent aussi nécessairement un rôle très-important.
Parmi tous ces remèdes de bonne femme, il en est cependant deux, les « moxas » et P <c acupuncture », que nous avons empruntés à la Chine, et qui étaient pratiqués dans ce pays depuis la plus haute antiquité. Presque tous les Japonais portent des traces de moxas, appliqués chez eux très -fréquemment et avec une adresse remarquable.
Ils emploient l'acupuncture pour guérir à peu près tous les maux, et ponctionnent presque toutes les parties du corps : les muscles, les testicules, les cavités pulmonaires, et même le globe de l'œil. Ils croient par ce moyen donner issue aux gaz qu'ils supposent être retenus dans les tissus. On se sert pour cette opération d'aiguilles d'or et d'argent excessivement fines, d'une longueur de huit à douze centimètres, et dont l'introduction dans les chairs, habilement faite, ne produit aucune douleur, comme j'ai pu m'en assurer par moi-même.
La chirurgie est à l'état rudimentaire, ce qui s'explique aisément par l'ignorance presque absolue dans
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laquelle les Japonais sont de Tanatomie du corps humain. Les fractures sont traitées par des appareils grossiers, et s'accompagnent toujours, en cas de guérison, de quelque difformité. Ils ignorent aussi l'art des pansements, à l'exception cependant des sutures, que les vieux médecins habitués aux blessures de sabre font supérieurement bien.
Les sages-femmes seules président aux accouchements; du reste, le travail de la parturition s*opère chez la Japonaise avec une grande facilité et relativement sans douleurs. La plupart du temps, l'intervention des matrones est inutile. On ne prend non plus aucun soin de l'hygiène du nouveau-né, ni de celle de la mère, qui souvent, dès le lendemain de ses couches, reprend ses occupations ordinaires.
Parmi les médications populaires, la plus répandue est le massage. Dès que le Japonais se sent indisposé, fatigué par la marche ou par des excès d'autre nature, il appelle un masseur. Ce sont les aveugles, hommes et femmes, qui remplissent ces fonctions, et s'en acquittent consciencieusement pour une somme très-minime ; ce choix semblerait indiquer un scrupule de pudeur inaccoutumé, et dont sont en général privées les mœurs japonaises. Le soir, munis de longs bâtons pour diriger leurs pas, les masseurs parcourent les rues désertes en sifflant dans de petits tuyaux de bambou jumeaux, dont les sons lugubres et langoureux imitent un peu les cris d'oiseaux de nuit et font désagréablement résonner la ville endormie.
Le massage consiste à faire jouer d'abord les articulations, en pressant et en frottant doucement au
commencement toutes les parties du corps; puis, avec une violence croissante, à frapper de petits coups secs avec la main fermée, manœuvre agaçante, causant même une certaine douleur aux personnes qui n'y sont pas habituées.
Les pharmaciens sont ambulants et n'ont pas de boutiques. Munis d'un parapluie de soie, leur insigne distinctif, ils vont de maison en maison, criant le nom des diverses drogues qu'ils débitent et qu'ils portent dans une boîte placée sur leur dos. Chaque famille possède une petite pharmacie et l'approvisionne à leur passage; on y recourt immédiatement à la plus légère indisposition.
Les Japonais sont affligés de presque toutes les maladies observées en Europe, bien que leurs formes et leur gravité soient souvent différentes. Il existe aussi plusieurs affections spéciales à leur pays, telles que le kaké, dont on ne connaît pas exactement le siège ni la nature. Cette maladie a de nombreux rapports communs avec le béribéri de l'Inde, mais certains médecins la considèrent cependant comme entièrement distincte.
Une affection bien curieuse, très- fréquente au Japon, et dont la cause a été récemment découverte par le professeur Beltz, est produite par des parasites analogues aux douves du foie de Tespèce ovine , qu'on trouve dans les cavités pulmonaires. Les malades crachent le sang continuellement en rejetant les œufs de ces larves, dépérissent rapidement et peuvent même en succomber. On a fait des essais de guérison par le chloroforme.
Les Japonais sont atteints en grand nombre de la petite vérole et , pour la plupart , en portent de profondes cicatrices. La vaccination fut cependant introduite et pratiquée dans leur pays par les Hollandais dès le dix-huitième siècle. Du reste, les Chinois connaissaient cette pratique bien avant nous, et pour vacciner, introduisaient des croûtes de pustules varioliques dans les fosses nasales et la cavité ombilicale des enfants.
Le choléra se montra pour la première fois au Japon en 1822; actuellement, il y est endémique. Chaque année , on a de plus à déplorer de terribles épidémies; mais, comme dans toutes les contrées orientales, si le choléra sévit cruellement sur la population indigène, il est à peu près inofifensif pour les Européens K
La syphilis, que les Japonais prétendent avoir été importée chez eux par les Chinois, est bénigne chez les indigènes, mais très-répandue, car la prophylaxie de cette maladie est facilitée par la liberté excessive des mœurs; son intensité est, d'autre part, atténuée par rhérédité, le virus infectant allant en s^affaiblissant de générations en générations. Elle jouit cependant d'une triste renommée, grâce aux accidents épouvantables qu'elle cause aux Européens qui en sont atteints dans ce pays. Malgré cela , le rachitisme est inconnu; ce fait tient probablement en grande partie
1 Dans répidémie de 1882, qui fit plus de quatre mille victimes à Yokohama et à Tokio, où les Européens sont en contact constant avec les indigènes, on ne constata qu^un seul cas parmi les étrangers, et encore fut-il douteux.
à rallaitement maternel des enfants pendant plusieurs années.
L'assistance publique est organisée depuis fort longtemps. C'est en Tan 825 de notre ère que Ton mentionne la fondation des premiers hôpitaux. Actuellement ils sont nombreux; ceux des grandes villes sont construits sur le modèle des hôpitaux européens, mais mieux aérés, plus vastes, et occupent une superficie plus considérable.
Dans ces hôpitaux, on ne reçoit gratuitement qu'un très-petit nombre de personnes; la majorité des malades sont des pensionnaires payants. Les préventions existant chez nous en cette matière ne se rencontrent pas chez les Japonais; l'hôpital est fréquenté même par les gens riches, qui estiment y trouver un traitement préférable à celui qu'ils recevraient chez eux.
Jusqu'à ces dernières années, l'hygiène pouvait se résumer dans l'observance de quelques préceptes, sinon religieux, du moins traditionnels et transmis scrupuleusement de générations en générations, ayant pour objet de prolonger l'existence par les soins donnés au corps.
Les Japonais ne se sont pas préoccupés de l'emplacement où ils ont construit leurs grandes villes; les maisons sont petites pour le nombre d'habitants qu'elles contiennent. Ces inconvénients primordiaux sont encore aggravés par des rues souvent étroites et insuffisantes pour la circulation, par Tabsence d'égouts et par une organisation imparfaite de la voirie. D'autre part, les habitants sont condamnés à garder tous les détritus chez eux; les fosses d'aisances
à ciel ouvert corrompent Tair en été. En hiver, les réchauds de charbon allumés dans toutes les maisons vicient l'atmosphère, lorsque par extraordinaire les ouvertures y sont à peu près closes.
Si dans les villes la salubrité laisse à désirer, dans les campagnes d^autres causes aussi graves contribuent à modifier d'une façon fâcheuse un climat en général très-sain. Ainsi les Japonais, en dehors des cimetières communs toujours à proximité des villages , enterrent souvent leurs parents dans leurs jardins, contre les habitations. Les engrais humains, d'un usage général et presque exclusif, transportés à découvert et employés sans aucune préparation, offrent de sérieux inconvénients au point de vue hygiénique , et viennent ajouter leurs émanations à celles des restes d'animaux en putréfaction qu'ils ont l'habitude de jeter dans des fosses ouvertes, où heureusement ils sont bientôt réduits à l'état de squelettes par les corbeaux qui pullulent, et sont pour cette raison protégés par des règlements de police.
Leur nourriture, fournie presque entièrement par le règne végétal, est insuffisante, malgré Taddition d'un peu de poisson , car la quantité de viande qu'ils consomment n'est pas appréciable. Encore, parmi les animaux qui entrent dans la consommation japonaise , les plus recherchés sont-ils des poissons toxicophores, nommés fugu, appartenant aux genres tétrodon et diodon. C'est au printemps surtout que les fugu sont le plus toxiques et peuvent déterminer rapidement la mort , même chez l'homme. Les parties de l'animal les plus dangereuses sont les organes
génitaux et la peau recouverte de parasites vénéneux. En hiver, l'atrophie des organes et Fabsence des parasites permettent de manger ces poissons, en prenant les précautions nécessaires : après les avoir écorchés, on lave avec du sel et on fait longuement cuire leurs muscles seuls, qui, ainsi préparés, sont inoffensifs. Cette chair est excellente, et les Japonais, qui en raffolent , commettent souvent l'imprudence d'en manger en toute saison, au risque de s'empoisonner. Il fut un temps où la vente des fugu sur les marchés publics était interdite par la police; cette ordonnance a été abolie.
La mortalité des enfants du premier âge est considérable, à cause du peu de soins dont ils sont entourés, non pas que Tafifection de la mère leur manque, mais bien parce qu'elle ignore les délicatesses, les attentions dont ces frêles créatures ont besoin à leur entrée dans la vie. Cette déperdition est compensée, il est vrai, par le nombre des naissances relativement considérable par rapport aux unions, dont bien peu restent stériles.
Avec une hygiène publique aussi défectueuse, l'éducation physique et les exercices du corps font complètement défaut; les Japonais ignorent ce que c'est que la gymnastique.
L'hygiène privée est aussi fort négligée, à l'exception des bains quotidiens, sur lesquels nous nous sommes longuement étendu. Cette coutume de propreté générale, nécessaire pour des gens portant toujours sur le corps les mêmes vêtements de coton, a ses bons et ses mauvais côtés. L'eau trop chaude
affaiblit beaucoup; dans les établissements publics fréquentés pas la plus grande partie de la population, le contenu de la cuve, dont le volume n'est pas même d'un mètre cube, est renouvelé une seule fois par jour et sert souvent à trois ou quatre cents personnes dans la journée. On juge de la propreté relative de cette infusion pour les retardataires.
Ces bains anormaux ont aussi une action physiologique sur l'économie générale, mais leur effet le plus remarquable est d'endurcir les Japonais, et de les rendre très-peu sensibles au froid.
Nous avons déjà parlé des nombreuses stations thermales fréquentées par les malades. Parmi elles, Attami est la plus renommée et la plus aristocratique. Sur le bord de la mer, baigné par le courant chaud des tropiques, de toutes parts abrité du vent par de hautes montagnes, ce petit coin de terre, où les mandarines mûrissent en plein hiver, pourrait s'appeler, grâce à sa situation privilégiée, le Cannes ou le Menton du Japon. Du reste, son nom Attami, contraction des deux mots attakai (chaud) et oumi (mer), veut dire « mer chaude ».
Chaque hiver, des personnages haut placés et de nombreux Européens viennent de Tokio, à peine éloigné d'une trentaine de lieues, et de Yokohama, pour prendre des bains et jouir pendant quelques jours du beau climat de ce ravissant pays. J'allai moi aussi, avant mon départ, passer une semaine dans ce séjour enchanteur, pour jouir de son printemps perpétuel.
Possédant alors suffisamment la langue du pays pour me faire à peu près comprendre, je partis de
Tokio le 6 janvier, sans interprète, emmenant seulement avec moi un domestique indigène accoutumé à mon langage peu grammatical. Je m'engageai cette fois sur le Tokaïdo, route beaucoup plus fréquentée et bien moins mauvaise que celle du Nakasendo, que j'avais parcourue deux mois auparavant en allant à Kioto.
Arrivé à Odawara, au pied du col de Hakoné et du Fudji-yama, je m'engageai dans un petit chemin sinueux, taillé sur le flanc de la montagne, qui surplombe à pic la mer à deux ou trois cents mètres d'altitude. Dans certains endroits la route, sans aucun parapet, est tellement étroite qu'il est prudent d'aller à pied, car les jinrikcha, dont les deux roues ont juste la place nécessaire pour passer, pourraient par un faux mouvement être précipitées dans l'abîme.
Les montagnes sont couvertes de grands camphriers dont l'exploitation est l'industrie la plus importante de cette partie du pays. Outre le camphre de peu de valeur que Ton en retire, on se sert de leur bois odorant pour faire des boîtes et des meubles de marqueterie fort renommés. Au fond des anses, les gorges s'élevant en gradins sont remplies de bosquets de bambous et de cultures de mandariniers chargés de fruits brillants dont leur feuillage sombre est partout émaillé.
C'est dans l'un de ces berceaux de verdure que se trouve Attami. A part les maisons des pécheurs, la ville est formée uniquement de superbes hôtels, toujours pleins pendant la saison, malgré le grand nombre d'appartements qu'ils contiennent.
Un véritable geyser se trouve à la partie supérieure de la ville; on en a obstrué Torifice par de grosses pierres afin de Tempêcher de jaillir verticalement. Cette source d'eau bouillante a régulièrement six éruptions par jour, durant une demi-heure chacune. Son eau fortement magnésienne salée est recueillie et conduite par une multitude de tuyaux de bambou dans les baignoires de bois des dififérentes maisons. Les grands hôtels possèdent même un cabinet de bain particulier pour chaque voyageur. En laissant à l'eau le temps de se refroidir un peu, les Européens arrivent à s'y plonger sans trop se brûler, avant la suivante éruption du geyser. D'autres sources existent encore à Attami, mais leur température est moins élevée, et l'on n'en fait pas usage.
Après avoir suffisamment goûté les douceurs du repos et des bains thermaux, après avoir visité les environs riches en promenades accidentées, je songeai avec regret au retour. Afin d'éviter la partie du chemin la plus pénible et la plus désagréable, j'engageai une barque de pêche pour me conduire à Odawara, à la bifurcation delà route du Tokaïdo.
C'était la première fois que je me servais d'un sampan, c'est-à-dire d'un bateau réellement japonais. L'embarquement se fait à sec sur la plage; les marins poussent ensuite le bateau à la mer en le faisant glisser sur le sable, et attendent une vague propice pour le lancer loin de la rive.
Les sampan ont les mêmes dimensions que nos barques de pêche, mais une forme toute différente. Leurs bords ne sont pas arrondis, mais droits et
parallèles; ils se rejoignent à Tavant où ils se prolongent en long bec pointu et vertical, et à Tarrière se terminent en deux cornes supportant un volumineux gouvernail. Ces embarcations non pontées sont solides et bien construites; elles peuvent aller au large même par les gros temps. On se sert pour les manœuvrer de longues rames coudées faites en deux morceaux^ qui sont maintenues au moyen d'une cheville de bois entrant dans le bastingage et attachées par une corde fixée au fond du bateau; de cette façon Ton peut faire décrire un demi-cercle à Pextrémité tenue dans la main, et produire ainsi du bout de la rame une sorte de godillage latéral. Les Japonais rament debout et à contre-temps, en faisant les mouvements les plus désordonnés.
Les grosses jonques, cependant moins disgracieuses que celles des Chinois, sont encore beaucoup plus bizarres. Elles sont aussi larges que longues à Tarrière, et la forme de leur pont incliné se rapproche sensiblement du triangle ; leur poupe immense, dominant tout le reste du bateau, se trouve au-dessus de Teau à une grande hauteur. Les voiles sont remplacées par des paillassons carrés faits en jonc et maintenus à la partie supérieure des mâts par des vergues horizontales.
Les cinq rameurs dont se compose notre équipage nagent vigoureusement; nous nous éloignons rapidement de la plage d*Attami, qui disparaît petit à petit derrière les promontoires de rochers dont elle est abritée de toutes parts. La brise fraîchit un peu, nous hissons une voile de papier ciré. Notre sampan, légè-
rement secoué par la houle, accélère sa marche, et en quelques heures nous atteignons Odawara, le but de notre voyage maritime.
La ville d'Odawara est placée juste au sommet de l'angle droit formé par la côte du continent japonais et de celle du cap oîi se trouve Attami. Dans cet endroit, un remous rend Faccostage assez périlleux, caria plage, à quelques mètres du rivage, tombe brusquement à une grande profondeur. Les vagues, heurtant ce talus sous-marin, déferlent avec fureur et peuvent à chaque instant broyer un aussi frêle esquif. Des hommes sont obligés, de la rive, de lancer une amarre, à Paide de laquelle ils tirent brusquement l'embarcation, en choisissant avec adresse le moment où elle se dresse sur la crête d'une plus grosse vague, et en la halant rapidement à terre avant qu'elle retombe dans le vide que forme le flot en se retirant. Notre atterrissage se fait cependant sans trop de difficultés, et en un instant notre sampan se trouve échoué sur le sable sec.
Après avoir été coucher à quelques lieues plus loin, à O'Isso, j'arrivais le lendemain soir sans encombre à Yokohama, où j'employais le peu de jours qui me restaient avant mon départ, à terminer mes dernières emplettes de souvenirs japonais, et à aller faire mes adieux aux différentes personnes avec lesquelles j'avais eu des relations pendant mon séjour au Japon, et qui m'avaient toutes si bien accueilli.