CHAPITRE XXIV
La rivière de Saigon. — Saigon. — Les Annamites. — Cholem. — Singapour. — Ceylan. — Le cap Gardafui. — La mer Rouge. — Suez. — Le canal. — Arrivée à Marseille.
Le départ de VOxus était fixé au 3o janvier à midi, mais un brouillard intense le force à rester en place. Vers quatre heures cependant, le temps s'éclaircit un peu et permet de lever Tancre. Le navire sort lentement de la rade, et s'engage dans le delta de la rivière de Canton, au milieu d'un archipel d'îlots montagneux séparant Pîle de Hong-Kong de la terre ferme. Bientôt la brume, épaississant de nouveau, l'oblige à mouiller jusqu'au matin par le travers de Macao.
Pendant les jours suivants, nous naviguons sur une mer d'huile au large du golfe du Tonkin et de File Haï-Nan. Nous sommes sous les tropiques ; en avançant directement au sud, la température s'élève graduellement, et la chaleur devient bientôt accablante. Le 2 février, après avoir longé toute la journée les côtes arides et désolées de TAnnam, dont nous étions assez près pour distinguer les arbres rares, desséchés par le soleil sur les flancs des montagnes, nous stop-
pons à neuf heures du soir au cap Saint-Jacques, à Tembouchure de la rivière de Saïgon.
Le pilote vient à bord, mais la marée et l'obscurité de la nuit ne nous permettent pas de remonter la rivière, barrée par endroits de bancs de sable et de rochers affleurant pendant le jusant.
Le lendemain au lever du jour, une de ces brumes transparentes qui présagent les journées tropicales, dérobait à nos yeux l'entrée du fleuve. Les rayons du soleil montant à Thorizon en eurent facilement raison, et nous pûmes voir en passant la baie des cocotiers, baignant un ravissant petit coin de terre adossé au cap Saint-Jacques, et dont les façades blanches des villas se laissent apercevoir au milieu des grands arbres surmontés d'un magnifique panache de palmes finement dentelées.
Toute la partie du pays séparant Saïgon de la mer est formée de terrains d'alluvion, découpés par une multitude de bras et de canaux sinueux se croisant en tous sens, au milieu desquels il est très-difficile de diriger un aussi fort et aussi long navire. UOxus est obligé de faire de nombreux zigzags; il avance comme un gros serpent, en décrivant continuellement des S successives pour éviter les écueils et prendre les tournants, rasant alternativement de sa proue et de sa poupe les berges basses et formées d'une boue que son peu de consistance a laissée vierge des pas de l'homme.
Ces dépôts de vase sont partout recouverts d'une forêt de petits palétuviers à la fraîche et riante verdure, et de palmiers d'eau peu élevés, avec les feuilles
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desquels les indigènes construisent les parois et les toits de leurs cases. On nous y avait fait espérer voir des bandes de singes sauter gaiement de branche en branche ; mais les coups de fusil dont les bateaux à leur passage saluaient ces animaux inoffensifs les ont forcés de se tenir un peu plus à l'écart, et de ne pas tant satisfaire leur dangereuse curiosité. Le long des rives, des pirogues chargées d'Annamites remontent paisiblement le courant, poussées mollement par de petites voiles blanches que la brise insensible parvient à peine à enfler.
La terre devient cependant plus ferme; quelques cultures et des huttes isolées commencent à apparaître sur les berges. Dans le lointain, on peut déjà apercevoir, par échappées à chaque détour, les toits de tuiles rouges et le haut des mâts des navires, annonçant l'approche de la capitale de la Cochinchine.
Saïgon est à quarante milles marins du cap Saint- Jacques; après quatre heures de montée, nous y arrivions à neuf heures du matin. Sur la rive droite se déroule la ville européenne avec ses quais bordés de belles maisons. De Tautre côté de Teau, des cases indigènes, misérables cahutes de planches et de palmes construites sur pilotis, abritent les longues pirogues de leurs propriétaires et se dressent encadrées de la luxuriante végétation tropicale.
Au milieu de la rivière sont mouillés les vaisseaux de guerre français et les bateaux de commerce, aux mâts desquels flotte partout le pavillon allemand. Car, chose triste à dire, les Français habitant
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momentanément la Cochinchine ne se livrent nullement au commerce des produits d'exportation de notre colonie, et tous les résidents de l'intérieur sont exclusivement des employés du gouvernement, chargés de prélever l'impôt foncier et les droits de douane sur la sortie des récoltes.
La Cochinchine, de même que la Californie, est inondée de Chinois s'expatriant toujours dans un but analogue. Contrairement aux Américains, les Français sont enchantés de leur présence, sous prétexte d'amélioration de la race indigène par leurs croisements passagers, mais en réalité parce que seuls ils font un peu prospérer le pays. Ce sont eux qui se chargent d'aller acheter aux Annamites le riz et les produits du sol, et de les transporter dans Jeurs jonques par les nombreux canaux et rivières, pour les revendre ensuite dans les ports aux négociants allemands et anglais, qui les emportent dans les Philippines et les îles de la Sonde sur des navires étrangers. Notre esprit national et cette apathie de nos compatriotes sont la cause du peu de développement de cette superbe colonie, qui, comme toutes nos autres possessions du reste, coûte chaque année tant d'argent à la métropole.
La ville de Saigon est percée de belles rues droites et bien entretenues ; elle possède même des édifices assez monumentaux, entre autres l'église et le palais du gouverneur. Un grand jardin botanique et zoologique sert de promenade aux habitants après le coucher du soleil, à l'heure où la chaleur devient moins dangereuse et plus supportable ; on y trouve réunis
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les spécimens de la splendide végétation des forêts du pays et des animaux sauvages qu'elles abritent.
La population annamite se compose .de beaux hommes, d'un brun chocolat magnifique; ils sont presque nus et s'entourent seulement les reins d'une large bande d'étoffe. Les femmes ont un costume plus complet; un long pantalon bouffant comme celui des Chinoises et une blouse noire flottante en forme de chemise de nuit, attachée sur le côté et tombant jusqu'aux pieds, cachent un peu leur laideur. Les hommes et les femmes portent des bagues et des bracelets aux jambes et aux bras; ces dernières se collent aussi sur la figure des paillettes d'or et d'argent. Tous mâchent continuellement de la racine de bétel; cette habitude de chiquer, en leur barbouillant les lèvres et le bas de la figure de jus rouge, ne contribue pas à augmenter la beauté du sexe faible.
Le soir venu, quelques passagers et moi allons faire une excursion à Cholem, ville indigène reliée à Saïgon, dont elle est peu distante, par un petit chemin de fer. Nous essayons d'entrer dans une case annamite, mais l'odeur répugnante de cette turne et l'aspect des habitants qui s'y trouvent nous en chassent avec dégoût, et nous allons sur la terrasse d'un café français respirer avec délices un air pur et frais dont nous avions été privés toute la journée.
Appuyé contre le mur blanchi à la chaux, j'étais en train de louer les beautés de cette nature si puis* santé, qui s'étalait sous nos yeux éclairée par des milliers d'étoiles brillantes paraissant encore grossies par la limpidité de l'atmosphère, lorsque j'aperçus un
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objet sombre contre ma joue: c^était un joli petit lézard jaune, immobile à côté de moi sur la muraille. Toutes les maisons sont remplies de ces animaux familiers et utiles. On les respecte, car ce sont les ennemis acharnés de tous les petits insectes dont ils se nourrissent; il est même très-curieux de voir avec quelle adresse ils s'approchent en tapinois comme des chats, et guettent leur proie pour la saisir et la manger.
D'après le cahier des charges de la Compagnie des Messageries maritimes, subventionnée par l'Etat pour faire le service de la poste, l'escale obligatoire de Saïgon est de vingt-quatre heures; aussi, juste un jour après notre arrivée, redescendions-nous la rivière, après avoir jeté un dernier coup d'oeil sur ce site pittoresque à peine entrevu un instant, et, vers le milieu de la journée, n'apercevions-nous plus aucune terre à l'horizon.
Au cours de cette traversée, le 5 février, j'atteignis ma vingt et unième année au large du golfe de Siam, à trois mille six cents lieues de la France.
Le lendemain après avoir dépassé le deuxième degré de latitude nord, nous doublions le cap Romania à l'extrémité de la grande presqu'île de Malacca, et pouvions distinguer au sud les terres océaniennes de Bintang et de Battam, faisant partie de Tarchipel de la Sonde. Quelques heures plus tard, nous entrions dans la rade de Singapour.
Pendant les évolutions de VOxtis précédant l'accostage, de jeunes nègres indigènes, montés dans des pirogues primitives formées simplement d'un tronc
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d'arbre grossièrement évidé, entourent le navire et plongent tous à la fois pour aller chercher et repêcher les pièces de monnaie que leur Jettent les passagers dans la mer. C'est un spectacle fort drôle de voir cette bande de petits êtres semblables à des crapauds, patauger, crier et se disputer dans l'eau.
La possession anglaise de Singapour, placée presque sous la ligne, se compose d'une toute petite île à peine séparée du continent asiatique. Par sa position à l'entrée du détroit de Malacca, c'est un point stratégique très-important et le lieu général de réunion des navires qui font le commerce des Indes Néerlandaises, du royaume de Siam, de la Cochinchine, des Philippines et de tout l'extrême Orient.
La ville de Singapour ressemble à toutes les colonies britanniques; les maisons sont construites dans le but de préserver autant que possible de la chaleur : précaution utile dans cette contrée, où à midi l'on, peut voir autour de soi l'ombre de son chapeau se dessiner sur le sol. Elle a aussi son jardin botanique où se rencontrent les essences des îles voisines, notamment les palmiers, les cocotiers, les ananas, les plantes grasses, les fougères arborescentes et tous les individus de cette si riche et si belle flore équatoriale. Le soir, lorsque règne le calme de la nuit, les arbres se couvrent d'une multitude de lucioles; on pourrait croire que Ton a attaché après les rameaux des branches des milliers de diamants, scintillant aux reflets d'une source de lumière inconnue.
Les indigènes sont de race malaise, et ressemblent
assez aux nègres comme couleur et comme physique. Ils ne portent presque pas de vêtements; leurs cheveux sont attachés sur le sommet de la tête à la mode indienne, au moyen d'un peigne d'écaillé. En outre des Européens, il se trouve aussi un grand nombre de Chinois à Singapour, qui est la limite extrême des expatriations de leur peuple.
Pour sortir de la rade, ïOxus s'engage dans des passes contournant des îles dont la végétation cache entièrement le sol. Les arbres poussent jusque dans la mer, au milieu des rochers, oti ils viennent chercher la terre humide nécessaire à leurs racines ; des villages construits sur pilotis s'avancent aussi sur Peau et complètent les charmants tableaux qui se succèdent en changeant d'aspect à chaque instant.
Pendant deux jours, nous remontons au nord dans le détroit de Malacca, apercevant de temps en temps la presqu'île à Test; on peut aussi distinguer par instant, à Touest dans le lointain, des montagnes élevées s'avançant sur les promontoires de la grande île de Sumatra^ encore sauvage et inexplorée dans cette partie septentrionale, oti les pirates égorgent les naufragés poussés sur leurs côtes par la tempête.
Le 9 février, nous doublons la pointe d'Achem, l'extrémité de ce continent océanien, et notre navire, poussé par la mousson nord-est, tourne de nouveau sa proue dans la direction de l'occident en s'engageant dans Tocéan Indien. Le 12, nous touchons à Colombo, capitale de l'île de Ceylan. Gfîtte ville est entourée de bois entiers de cocotiers et de bana-^
niers, dont les régimes sont les plus gros et les meilleurs du monde entier.
Les Indiens, absolument noirs, construisent des pirogues excessivement bizarres : elles se composent de deux troncs d^arbres parallèles, maintenus à deux ou trois mètres de distance et attachés solidement l'un à Tautre par deux tiges arquées. Le premier sert de contre-poids pour empêcher de chavirer; le second supporte une caisse de planches allongée, dans laquelle trois ou quatre personnes peuvent prendre place. Les naturels, munis de pagaies, conduisent avec beaucoup d^adresse ces singuliers bateaux.
Pendant toute la traversée de Tocéan Indien, le temps se maintient magnifique. Dans la journée, la chaleur est accablante; mais le soir une bise trèsdouce permet de respirer à Taise, et les passagers improvisent des bals et des concerts sur le pont.
Après avoir traversé Tarchipel des Maldives, nous passons le 1 9 en vue de Tîle Socotora et de plusieurs rochers africains, perdus au milieu de la mer, sans habitants ni aucune trace de végétation, et allons reconnaître le cap Guardafui, le point le plus oriental de^toute la côte d'Afrique. C'est un passage trèsdangereux; on n'a pas pu jusqu'à présent y établir de phare, car une forteresse et une garnison nombreuse seraient nécessaires pour le garantir et le défendre contre les nègres. Deux caps absolument semblables se trouvent à côté l'un de l'autre, et les navires les confondent souvent dans l'obscurité de la nuit ou par les temps de brouillard.
De fréquents sinistres sont à déplorer chaque
année à cette place; les bateaux échoués sont pillés par les indigènes, qui laissent cependant quelquefois )a vie sauve à l'équipage lorsqu'il n'a fait aucune résistance. Dans ce cas, les malheureux naufragés, sans ressource au milieu du désert, sont forcés de parcourir à pied une distance considérable, dans un pays inhospitalier, au climat brûlant et meurtrier, et la plupart d'entre eux périssent en route, d'insolation, de fatigue ou de privations.
Le soir, nous apercevons les feux d'Aden, et nous mouillons en grande rade à minuit et demi par un beau clair de lune. La ville est bâtie sur un rocher abrupt au sud de l'Arabie; dans cet endroit nu et désolé, les Anglais ont dépensé des millions dans la construction de magnifiques citernes, destinées à l'alimentation de la colonie, et en ont fait une position excessivement forte. Elle défend l'entrée de la mer Rouge, comme Gibraltar commande celle de la Méditerranée. On y fait un commerce important de plumes d'autruche avec les Arabes de l'intérieur, et de café avec les nègres d'Afrique, qui blanchissent à la chaux leur longue toison de laine frisée, afin de se préserver un peu des ardeurs du soleil.
Pendant la nuit, on a eu le temps de refaire la provision de charbon ; aussi dès le lendemain franchissons-nous le détroit de Bab-el-Mandeb par un étroit canal situé entre l'île Périm et le continent. En avançant vers le nord dans la mer Rouge, le froid devient assez vif pour nous obliger à mettre des vêtements d'hiver.
Le 24, nous entrons dans le golfe de Suez, A tri-
bord, le mont Sinaï s'élève dans les airs sur la côte arabique. Les rives, visibles des deux côtés et formées d'immenses collines de sable surmontées de pics aigus et décharnés, se rapprochent de plus en plus; nous arrivons au fond de ce cul-de-sac, à Tentrée du canal de Suez.
Au loin, se profilant sur la plaine dorée du désert et semblable à un amas régulier de pierres blanches surmonté d'une pointe, le minaret d'une mosquée, on aperçoit la charmante petite ville de Suez, dont les maisons se pressent craintivement les unes contre les autres comme une nichée effarouchée que serait venu troubler tout à coup un ennemi inconnu. Elle a bien conservé tout son caractère personnel, que n*a pas encore souillé le contact civilisateur de l'Européen. Les rues, tortueuses et percées au hasard, profitent des moindres coins pour faire de petites places biscornues; elles se faufilent à l'abri du soleil sous les toits des habitations qui semblent vouloir les protéger en les dérobant aux regards, et qui, comme toutes celles des musulmans, cachent jalousement leur intérieur derrière des murs de terre, ne laissant qu'une porte basse pour pénétrer de l'extérieur.
Le canal de Suez a quatre-vingt-six milles de longueur. A l'entrée se trouve le terre-plein recouvert d'un bouquet d'arbres, abritant les demeures des employés de l'administration. Le chenal est fort étroit par rapport aux dimensions des navires qui y passent; aussi, dans les courbes, les bateaux gouvernant mal s'échouent-ils très-fréquemment, ce qui cause des retards considérables en interceptant pen-
dant plusieurs jours toute la circulation. Durant le trajet on marche seulement à six milles à l'heure; sans cette précaution, la vague, formée par le déplacement de Peau dans ce mince boyau, passerait pardessus les berges de sable et les détériorerait complètement en peu de temps.
Nous traversons d'immenses solitudes, dont les ondulations peu accentuées n'offrent pas Tombre de végétation. Le froid est intense. Nous voyons çà et là des campements d'Arabes, ayant dressé leurs tentes pour s'abriter du vent glacial soufflant avec violence; les chameaux sont paisiblement couchés à côté de leurs charges.
L'ouragan de vent, régnant depuis plusieurs jours, avait rendu impossible aux navires l'entrée du côté de Port-Saïd; aussi VOxus arriva-t-il rapidement à l'autre extrémité du canal, après s'être seulement garé pendant la nuit. Bientôt il entrait dans la Méditerranée, dont les flots en fureur, soulevés par un violent vent debout, l'empêchaient presque d'avancer.
Nous voyons en passant les montagnes couvertes de neige de l'île de Candie, et arrivons à Naples le 3 mars à deux heures du matin. On ne nous donne pas la libre pratique ; au jour nous allons déposer les passagers et les dépêches dans la petite île de Nicita, oti se trouve le lazaret napolitain.
La mer ne se calme pas; nous sommes en vue de Marseille le 4 au soir. Le lendemain matin, nous entrons au jour dans le port, après quarante-cinq jours de traversée.
Partis de Parî^.le 3o août 1882, nous y revenions
le 6 mars i883, après cent quatre-vingt-huit jours d'absence, ayant fait un parcours d'un total de quarante et un mille kilomètres, c'est-à-dire un peu plus de dix mille deux cents lieues.