‹ Les jardins de la médecineChapitre 10 sur 45 · I.ES PAYSANS AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

I.ES PAYSANS AU MOYEN AGE

avons à faire accepter les engrais chimiques ! Il y avait pourtant des agronomes distingués qui tous ont laissé des ouvrages remarquables. Ce qui fait l’infériorité de la culture c’est le peu de variété de semences. Les céréales étaient les mêmes que les nôtres, mais on n’avait pas de graines oléagineuses. La betterave n’était pas connue, non plus que la pomme de terre. Comme fourrage, on n’avait ni la luzerne, ni le sainfoin, ni le trèfle. La culture était uniforme, sans variété, et si Tannée était mauvaise pour une denrée on ne pouvait se rattraper sur une autre. En «outre, toujours ensemencée de la même façon, la terre arrivait à se fatiguer et à s’épuiser vite. Tout le fumier des villes était perdu, et les champs ne recevaient d’engrais que tous les deux ans. Pour donner au sol le temps de se refaire, on le mettait en jachère ; c’était son dimanche, à lui. Tous les trois ans on le laissait au repos durant une année.

Les instruments aratoires étaient à peu près ceux dont nous nous servions encore avant l’introduction des grandes mécaniques américaines. Dans la tapisserie de Baveux, où est représentée une scène de labourage, on voit une belle et bonne charrue toute neuve attelée de quatre paires de bœufs puissants et solides. Parfois, dans les petites exploitations, les bœufs étaient remplacés par un âne. Il arrivait même, si Ton en croit la peinture facétieuse d’un vieux missel, que le laboureur attelait sa femme à côté du baudet.

L’élevage jouait déjà un grand rôle dans la vie agricole. Gomme aujourd’hui c’est par la vente des bestiaux que les paysans se procuraient un peu d’argent. Quand on parle d’élevage il serait injuste d’oublier l’influence considérable des moines dans les progrès de l’agriculture. Ce sont eux qui ont aidé les paysans à défricher notre terre. Véritables précurseurs du collectivisme moderne, les moines mettaient tout en commun, leur travail, leur fortune. Eux seuls arrivèrent à trouver rapidement les méthodes rationnelles de culture: eux seuls avaient assez d’argent pour faire venir du dehors les bons reproducteurs.

Les redevances payées par les tenanciers n’étaient pas aussi élevées qu’on Ta cru. Suivant M. d’Avenel, la terre

rapportait environ 10 0/0, et le calcul doit être assez exact car il est accepté à peu près partout sans conteste. Sur cette somme, 3 0/0 allaient au seigneur ou au clergé, et le cultivateur avait pour lui les 7 0/0 restants. Les impôts se payaient en nature, d'abord parce que l’argent était rare, ensuite parce que même avec de l’argent on n’était jamais sûr de pouvoir se procurer les choses les plus indispensables à la vie. Certaines redevances étaient plaisantes et sentaient bien leur terroir gaulois. Ici par exemple on devait fournir une guirlande de roses, là on offrait à l’abbé la fumée d’un chapon bouilli, ailleurs c’était avec des chants et des rondes qu’on s’acquittait. Plus heureux que nous, nos pères avaient trouvé le moyen de payer leur terme en chantant, ce que nous ne savons plus faire aujourd’hui.

Entrons dans la maison. Gela n’est point difficile, les serrures Fichet n’étaient pas inventées ; « tirez la chevillette et la bobinette cherra » est il dit dans le Petit Chaperon rouge.

La maison, ou plutôt la masure, était construite en lattes de bois noyées dans de l’argile ou de la boue *. Sauf dans les pays ardoisiers, elle était couverte de chaume. Parfois, dans le Bassigny, par exemple, la charpente du toit était gar-

1. Nous possédons encore une maison de paysan du xv® siècle ; c’est la maison de. Jeanne d’Arc. Je l’ai visitée bien souvent et c’est un pèlerinage que je vous recommande à l’occasion. Je dois dire que la maison de la Pucelle ne donne pas une idée bien exacte des intérieurs du moyen âge. D’abord il y a les restaurations et les aménagements que l’on a cru devoir apporter à cette manière de musée. Ensuite la demeure de la famille d’Arc devait être une des plus belles de la paroisse; le père de Jeanne était un gros personnage, un notable. Ainsi, lors d’un grand différend avec le Damoiseau de Gommercy, en 1423, c’est Jacquot d’Arc qui est nommé procureur par les habitants de Domrémy pour aller demander justice au Sire de Baudricourt. (Voyez Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy).

LES PAYSANS AU MOYEN AGE

nie de petites tuiles de bois encore connues dans certaines régions sous le nom d’asseules. Pas de plancher, de la terre battue, ou quelques grosses dalles de pierre. On faisait le feu au milieu de la pièce principale et la fumée s’échappait par où elle pouvait. Les riches paysans connaissaient seuls la cheminée, dont le manteau était immense. C’est sous le manteau de la cheminée que, dans les longues veillées, nos paysans venaient écouter les beaux contes de fées ou apprendre des recettes de sorcellerie.

La chandelle constituait un luxe que bien peu pouvaient se permettre. En hiver l'obscurité du logis eût été continue depuis 4 heures du soir jusqu’à 7 heures du matin si l’on n’avait eu l’éclairage de l’âtre. Le moyen âge fut l’époque des grandes flambées. Comme le bois ne coûtait rien, on pouvait en brûler autant qu’on voulait.

Le meuble principal de la maison, c’est le lit. Relativement confortable, car notre race a toujours aimé être bien couchée, il était de forme carrée. Assez vaste pour contenir toute la nichée qui y reposait pêle-mêle, il pouvait même fournir sans trop de gêne une place à l’hôte de passage. Comme l’a montré Siméon Luce, un certain bien-être avait pénétré dans la chaumière du xiv® siècle. Au moment de la guerre de Cent ans on pouvait voir, sur les planches du bahut bien ciré, pots d’étain reluisant et assiettes de faïence vernissée. Tout à côté était la huche à pain. Assez grande et assez profonde pour qu’un homme s’y pût cacher, elle était la ressource et l’ordinaire refuge des adultères. Çà et là des escabeaux de bois, une table, et parfois la haute cathèdre avec un dossier et des bras. Le mobilier des ruraux d’aujourd’hui est à peu près le même ; un calendrier du Petit Journal^ représentant le paysage des soldats en manœuvres, ou le « salut au drapeau », une lampe à pétrole au plafond, témoignent presque seuls des progrès de la civilisation.

Si les logis se ressemblent, l’habitant, en revanche, est un peu différent. Mais toutes les modifications apportées par le temps ne sont pas à l’avantage de notre époque. Il est certain qu’au moyen âge le campagnard était mieux habillé, plus commodément et plus chaudement. L’hiver il portait des chausses, espèces de culottes collantes qui ne sont que les braies des Gaulois, une cotte de drap, sorte de robe serrée à la ceinture, et par-dessus un surcot ou manteau qui le recouvrait jusqu’à mi-jambes. Même costume pour les femmes, à l’exception des chausses. L’usage du pantalon ne date pour elles que du XVI® siècle. Leur surcot descendait jusqu’aux talons. Par exemple, ces vêtements, bons en hiver, n’étaient guère pratiques en été au moment des moissons; mais nos rustres ne s’embarrassaient pas pour si peu. Et il n’était pas rare de les voir travailler tout nus sans que personne en fût choqué. Aux pieds ils avaient toujours de bonnes bottines dont le prix: était peu élevé, car le cuir était abondant. Comme coiffure, le chaperon, sorte de pèlerine avec ou sans manches et munied’un capuchon. Le plus souvent on allait tête nue.

Vers la fin du xiii® siècle il se fit une révolution importante dans la manière de se vêtir. Elle fut amenée par l’interveiO)tion de la chemise, et c’est pourquoi M. Siméon Luce voulait faire appeler le xiv® siècle le siècle de la chemise. Dans cette innovation le savant chartiste voit la cause du succès de l’irnprimerie, le linge de corps usé ayant fourni le papier de chiffon. Qu’il y ait là quelque exagération érudite, c’est possible ; l’emploi de la chemise n’en constitua pas moins unegrande amélioration dans l’hygiène individuelle.

La nourriture et la cuisine du temps pourraient fournir un’ curieux chapitre à l’histoire de la civilisation. Ce qu’il est intéressant de constater, c’est la persistance de certains mets populaires. Ils n’ont pas d’histoire, on les retrouve partout et leur nom est à peine altéré. Le hoiulus du campagnard ro—

LES PAYSANS AU MOYEN AGE

main, contemporain de Caton, est devenu le boudin ; le nom a changé, la chose est restée la même. Dans salis isicia on retrouve facilement la saucisse, sans avoir besoin de passer par l’ancienne orthographe de saulcisse. Les pâtes frites que mangeait la plébécule romaine sur les gradins du cirque, les lasana, ne sont autres que les lasagnes. Ces lasagnes n’ont perdu leur popularité que depuis la découverte de Parmentier et l’invention des pommes de terre frites. Les omelettes, les œufs à toutes sauces, friis, pochés ou perdus, comme dit Villon, étaient d’un usage courant. Les viandes de boucherie, moins chères qu’aujourd’hui, devaient paraître plus souvent sur la table. En Angleterre, alors terre bénie de l’élevage, elles étaient l’ordinaire.

Dans nos provinces, la principale ressource était le porc salé, les légumes : pois, fèves, haricots, les soupes épaisses où la cuiller tenait debout. Pendant le carême on se rattrapait sur le poisson, qui était peut-être plus abondant qu’aujourd’hui. Les moines étaient de véritables maîtres en pisciculture. Pas d’abbaye qui n’eût dans son voisinage trois ou quatre étangs. Toutes les cinq années on en vidait un, le produit était vendu et pendant deux ans la pièce d’eau devenait une grasse prairie. Au bout de ce temps les moines y ramenaient Teau, l’empoissonnaient de nouveau, et quand les alevins avaient atteint leur taille, on faisait la récolte. C’était pour les couvents un élevage raisonné et très productif. Les mauvaises langues prétendent, vous le savez, que ce sont les moines qui ont imaginé le Carême pour faciliter l’écoulement de leurs marchandises. Si le poisson d’eau douce était trop rare, on mangeait du hareng ou tout autre poisson de mer salé. Le craspois était également un mets national. On désignait ainsi une manière de soupe faite avec la chair de la baleine ou de gros cétacés, alors très abondants sur nos côtes.

La boisson la plus habituelle était le vin. On cultivait la vigne partout, aussi bien dans le Nord que dans le Midi. Des économistes sont partis de cette culture générale de la vigne sur tout le territoire pour conclure que la terre avait dû se refroidir. Cela n’est point exact. Si aujourd’hui les gens du

122 LliS JARDINS DE LA MÉDECINE

INord s’abstiennent de récolter du vin, c’est d’abord parce qu’ils ont mieux à faire et qu’ils en reçoivent facilement du Midi. C’est aussi parce qu’ils ont le palais plus délicat. Mais jadis tout était bon, et l’on se faisait tout de même plaisir avec un verre de « tranche-boyau » ou de « rompt-ceintures ».

La bière était connue, mais elle ne valait pas cher. On la faisait avec de l’avoine, de l’orge, mais sans houblon. Quand on pouvait, on la rehaussait avec des épices. Le cidre non plus ne devait pas être bien fameux. Cette boisson datait de l’époque mérovingienne, mais elle n’avait guère été perfectionnée. Dans la Vie des Saints, quand on veut parler d’un homme qui se mortifie pour plaire au Seigneur, on ne manque pas de faire remarquer qu’il buvait du cidre à ses repas. Le bon cidre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ne fut inventé par les Normands qu’à la fin du xvi® siècle.

La grande misère de Jacques Bonhomme, c’est qu’il n’était pas garanti contre la disette. Il n’avait pas la Russie et l’Amé- :rique pour compenser les mauvaises récoltes, et si parfois l’abondance faisait baisser le prix du blé, il profitait peu de la baisse, alors que les disettes le réduisaient littéralement à mourir de faim. Aussi les céréales étaient-elles soumises à une législation spéciale et très sévère. On fixait des maxima de vente ; on poursuivait les accapareurs, on faisait des réserves dans les villes, parfois on allait jusqu’à défendre la fabrication des pâtisseries. Et avec tout cela les princes d’autrefois ne mangeaient pas d’aussi bon pain que les ouvriers d’aujourd’hui. La famine était l’ennemi redoutable, rôdant sans cesse aux portes des maisons, et cela jusqu’à la fin du xviii® siècle ! Le nôtre, grâce à la facilité des communications, grâce aux progrès de la science, pourra s’appeler le siècle du pain blanc. Et pour qui sait l’histoire économique du vieux temps, je vous assure que ce n’est pas un mince titre de •:gloire .

LES PAYSANS AU MOYEN AGE

Maintenant que nous connaissons la paroisse, la terre, la maison, voyons le paysan. C’est une erreur de se le figurer triste. Nos bons Gaulois d’aïeux étaient d’un naturel bien trop gai pour voir la vie en noir. « Le monde qui nous environne a son écho en nous-mêmes, et notre vieille âme, entourée et façonnée par la grande âme de la Nature, vibre et palpite comme elle. » Notre pays de France est, ainsi que le dit encore Taine, le pays du juste milieu. Il est plus tourné vers la délicatesse que vers la force. La beauté manque, mais l’intelligence pétille dans les yeux. L’esprit est aisé, leste, malin, prompt à l’ironie.

Les gens y sont gabeurs, gausseurs, toujours prêts à se moquer entre eux de leurs supérieurs. Le moine, le curé, pas plus que le seigneur, ne sont épargnés. Foncièrement, la race n’est point religieuse, elle a trop de tendance à voir l’homme sous le dignitaire. Toute notre littérature du moyen âge déborde d’ironie, relevée çà et là par une pointe de gaieté. Les fabliaux, aussi bien que les chansons de gestes ou les contes, ont tous plus ou moins l’allure frondeuse.

Si Jacques Bonhomme était volontiers frondeur, c’est qu’il n’aimait pas les paresseux. La pesante nécessité le rend dur pour autrui et pour lui-même. Il est déjà loin du grand ancêtre qui vivait seulement de chasse et de pêche. C’est l’esclavage qui a appris et imposé à l’homme l'obligation du travail; ici le mal a engendré le bien. Quand le chasseur de l’époque des cavernes eût mis la main sur un ennemi plus faible, il le condamna à peiner à sa place. Au moyen âge, Jacques Bonhomme ne pense qu’à son labeur. Çà et là cependant l’instinct ancestral reparaît et il redevient le chasseur des bois. La forêt est grande et très peuplée de bêtes de toutes sortes ; le •droit de chasse est complètement libre, il ne fut aboli qu’au xviF siècle. Alors le dimanche, après la messe, notre homme se lance avec les siens à la poursuite de quelque gibier. Ses •chasses devaient être bonnes si l’on en juge par un petit

détail. Dans un vieux missel on voit un semeur épandre son grain dans le sillon. Tout autour de lui sautille et gambade une nuée d’enfants armés de frondes. Ils sont là sans doute pour chasser les oiseaux car on en voit des bandes nombreuses tournoyer en l’air autour du groupe avant de s’abattre sur le champ.

Les mœurs de ces paysans n’étaient pas des plus chastes. Au fond, la pudeur n’est qu’un sentiment artificiel qui n’a pris naissance en nous que grâce à une longue habitude. Les anthropologistes pourraient, je crois, vous dire que la pudeur est née de la crainte. Quand l’homme était entouré d’ennemis, force était, pour l’accomplissement de certaines fonctions physiologiques qui le mettaient sans défense, de se retirer à l’écart. C’est ce sentiment très primitif qui nous a conduits à la décence relative des mœurs actuelles. Mais ceux du moyen âge n’en étaient encore qu’à une étape intermédiaire. Nous avons vu qu’ils se mettaient volontiers tout nus dans les champs. Leurs propos n’étaient pas moins libres que leur tenue ; < la plus fine » ou « la cire de froment » faisaient le fond de leurs plaisanteries scatologiques. Ces facéties sont lourdes d’ailleurs; elles ressemblent à leurs taloches, et il y a de quoi assommer un bœuf.

La femme était traitée plutôt avec mépris. Le maître en parlait comme d’une bonne bête sans surot ni boiterie. Les qualités morales lui demeurent indifférentes. Les femmes sont battues et trompées, mais elles rendent «fèves pour pois et pain blanc pour fouace », comme dit Rabelais ; témoin la femme surprise en flagrant délit, qui, arrogante, réplique à son mari : Voyons, je n’ai jamais donné ni votre drap ni votre argent. Votre compte y est, de quoi vous plaignez-vous ?

Les jours de fête étaient fréquents et l’on s’y amusait à cœur-joie. Boire jusqu’à s’enivrer, et ensuite caresser sa femme, voilà la grande occupation. L’ivrognerie était un mal si ancré chez le paysan normand que vers le xvi® siècle il fallut y remédier par des édits. On supprima la licence des cabaretiers à poste fixe et on les remplaça par des tavernes roulantes désignées sous le nom de « triballantes », du vieux mot français trimballer. Ces triballantes sont les aïeules de

LES PAYSANS AU MOYEN AGE

nos wagons-bars modernes ; mais il est curieux de constater qu’à l’encontre de ces derniers elles avaient été créées pour combattre l’ivrognerie.

Sans insister sur cette ivrognerie et cette immoralité, il y avait un côté par lequel les paysans d’autrefois étaient bien supérieurs aux nôtres. Ils furent en effet de grands amateurs d’exercices physiques. Danseurs passionnés, coureurs infatigables, lutteurs, joueurs de balles et de barres, ils s’adressaient entre eux ou d’un village à l’autre de véritables défis. Leur jeu préféré était la soûle ou choule, sorte de foot-ball, consistant à lancer le ballon d’un camp à l’autre avec les pieds, les poings ou des bâtons à crosse. Les Basquais, continuateurs du passé, ont conservé les mêmes amusements. Dans Bamuntcho, Pierre Loti nous a donné une image idéalisée de ces mœurs antiques.

Il y avait encore d’autres plaisirs au village ; tantôt c’était un bateleur qui venait exhiber des ours savants, tantôt une troupe de chanteurs ambulants et qui en même temps colportaient les nouvelles. Il y avait aussi les pèlerins qui revenaient des Saints-Lieux et en rapportaient des objets pieux. Enfin certains historiens, entre autres André Réville, ont noté l’existence de personnages singuliers, prédicateurs ou ménestrels, qui çà et là venaient exciter le rustre contre ses maîtres ; et témoin ce refrain :

« Quand Adam bêchait, quand Eve filait Où donc était le gentilhomme? »

Nos commis-voyageurs en socialisme n’auraient, comme on le voit, rien inventé, puisqu’ils ont eu des précurseurs dès le XIII® siècle.

L’instruction était très peu répandue. Il y avait toutefois des écoles de hameau. Le Continuateur de Nangis nous apprend que, durant la peste noire de 1348, on ne trouvait point de maîtres pour les écoles ; donc il y en avait eu auparavant. Mais en réalité, comme personne n’avait d’intérêt à faire instruire le paysan, il ne devait pas envoyer souvent ses

enfants vers le maître. D’ailleurs les traditions orales lui suffisaient .

Pour la médecine, c’était bien simple, on en était resté aux pratiques des Druides ou des Romains. Les simples, les incantations magiques accompagnées de formules latines, voire même grecques, répondaient presque à tous les besoins. On avait aussi les pèlerinages. D’autres fois on tombait à de véritables calembours. Par exemple, contre la goutte, on invoquait saint Genou; contre la crampe, saint Crampon; pour les yeux, sainte Claire; contre la teigne, saint Aignan (!). Le médecin n’existait presque pas pour les campagnards, ou s’il existait il n’était pas encore le personnage honoré et aimé qu’il est devenu. Les contes et les fabliaux le représentent ordinairement comme un pauvre hère et le tournent en ridicule. Il n’était pas installé à ses frais, mais appartenait le plus souvent au seigneur du village, comme le chapelain. Parmi les paysans, il n’eût pas trouvé une clientèle suffisante car tous étaient persuadés que les formules du sorcier avaient beaucoup plus de pouvoir que les prescriptions d’Hippocrate, de Galien ou de l’École de Salerne.

Si les malades manquaient souvent au médecin, les maladies ne devaient cependant pas faire défaut. Les affections de la peau surtout étaient fréquentes, occasionnées probablement par la saleté, les vêtements de laine et l’abus des salaisons^ Le mal des ardents et la lèpre vous sont bien connus. La peste noire était trop souvent aussi Thote des campagnes, de même que le scorbut. La charité publique s’était intéressée à cette universelle souffrance. Non seulement les couvents et l’église assistaient les malades,, mais il y avait encore une assistance publique et des hôpitaux, entretenus aux frais de la Communauté par des Frères et des Sœurs. M. Réville a compté soixante-deux de ces hôpitaux dans le département de l’Aube. Malheureusement, dès le xiv® siècle, l’institution dégénéra; Frères et Sœurs absorbèrent les revenus pour eux et leurs familles, et il n’y eut plus rien pour les pauvres. C’est pourquoi au xvi° siècle, dans le but de réformer les abus, on changea les administrateurs qui devinrent des laïques: la laïcisation ne date pas d’aujourd’hui. Les religieux

LES PAYSANS AU MOYEN AGE

revendiquèrent seulement la faveur de soigner les malades ; elle leur fut conservée.

Telle était la condition du paysan au moyen âge. A n’envisager que le côté matériel, il fut peut-être plus heureux que celui d’aujourd’hui. Le bonheur ne réside-t-il pas surtout dans l’illusion qu’on a d’être heureux ? Or le paysan de nos jours se compare trop pour être satisfait. C’est depuis qu’il est bien vêtu qu’il s’aperçoit de sa nudité, et comme le personnage de Faust il ne peut toucher une fleur sans qu’elle se fane. Il ignore l’Histoire et vit dans le présent plutôt que dans le passé. C’est pourquoi, loin d’apprécier les améliorations apportées à son sort, il est humilié et irrité de sa misère qu’il met trop en parallèle avec l’abondance et le luxeapparents des riches de la ville. Les politiciens lui ont promis les pommes d’or d’un jardin chimérique, et l’idée qu’il ne les possède point encore lui fait trouver amères les bonnes pommes savoureuses de son verger. Dans ses rêves les plus fous, son ancêtre n’eût osé imaginer une époque où l’on mangerait à sa^ faim, où l’on boirait à sa soif. Cette époque est venue pourtant ; dans notre pays, les famines se sont arrêtées au seuil du XIX® siècle. Et Jacques Bonhomme, je le répète, reste mécontent.

Les cervelles en friche du moyen âge, au contraire, ne concevaient pas d’autre monde. La terre était avare, certes, et la table peu garnie, mais le nombre des convives n’était pas encore très élevé. S’il y avait peu de pain, il y avait aussi peu de bouches à nourrir. Plus tard, la population s’accrut dans des proportions formidables; la quantité de denrées fournies par la terre resta la même. C’est alors que le paysan passa sa vie à mourir de faim.

Au XVII® siècle c’est à peine un être humain. « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. » Ce sombre tableau de La Bruyère est malheureusement trop vrai. Le Roi, à ce

moment, tire tout à lui. Ce qu’il laisse est accaparé par les courtisans qui ont déserté leurs vieux manoirs pour peupler les antichambres de Versailles. Afin de satisfaire à leur luxe, les nobles ne font que de prendre à la terre sans rien lui rendre jamais.

Enfin, au moyen âge, le Roi se contentait de vivre au jour le jour, empiétant sournoisement sur ses grands vassaux. Alors, pas de longs desseins politiques, le peuple n’avait pas d’histoire. Ce n’est que plus tard qu’il pâtit réellement des vastes conceptions de la Royauté. Tant il est vrai que la grandeur d’un pays est toujours faite de la misère et du sang des humbles campagnards, qui sont, comme le disait Carlyle, le sel de la terre.

DIDEROT MEDECIN

Une des nécessités les plus regrettables de l’éducation moderne est de nous condamner à n’être^ en fin de compte, que des spécialistes. Et à mesure que va croissant le nombre des spécialités on voit se rétrécir le champ de l’observation réservé à chacune d’elles. Spécialistes, nous le sommes tous dès l’enfance. La distinction établie entre les enseignements littéraire et scientifique en est à la fois la cause et le résultat.

Plus tard c’est bien pis. Chacun cherche dans le domaine des Sciences et des Lettres un petit coin à l’écart, peu exploré encore, mais à frontières bien délimitées, pour le défricher avec une ardeur qui n’a d’égale que l’indifférence pour les travaux du voisin ; le voisin agit de même. Et mal nous en prendrait de notre curiosité si nous voulions jeter les yeux par-dessus les murs de notre enclos. S’occuper de deux choses en même temps, c’est se condamner à les mal faire l’une et l’autre ; c’est un dérèglement de l’esprit. Spécialisle ou dilettante, il faut choisir. Ainsi vivons-nous, l’intelligence de plus en plus fermée au monde extérieur, sans en rien connaître que ce que nous laisse apercevoir le verre de notre lorgnette qui, certes, s’il augmente la précision du détail, diminue singulièrement le champ- de notre vision. Nous sommes dans le siècle des monographies.

Il n’en était pas de même autrefois. Les observations de détails, dirigées par des vues d’ensemble, conduisaient à des systèmes généraux sur la nature et sur l’homme. On craignait, en séparant arbitrairement une partie du tout pour l’étudier à part et d’une manière indépendante, de détruire les liaisons entre les phénomènes qui constituent la vie de l’ensemble. Tout se tient dans la nature, et pour pénétrer ses secrets le

seul moyen est de l’observei’ dans toutes ses manifestations à la fois. Aussi comprenait-on la nécessité d’une culture générale et jamais plus qu’au xviii® siècle cette culture ne fut répandue chez les hommes de lettres et les philosophes qui ont mérité le nom d’encyclopédistes. Encyclopédistes, ils le sont, moins pour avoir écrit l’ouvrage dont ils tirent leur nom que pour leur savoir universel et vraiment encyclopédique.

Ce nom d'ailleurs est moins le nom de quelques hommes illustres que ce’.ui de cette Société et de toute cette époque, où la marquise du Châtelet traduisait Newton, où les petites maîtresses suivaient les expériences de laboratoire, où les chefs d’État eux-mêmes cédaient à l’entraînement général pour la Philosophie et la Science. Qu’il y ait eu là quelque affectation, c’est possible. Il n’en reste pas moins que cet entraînement est le signe d’une réalité plus profonde et la caractéristique du temps. Il n’en reste pas moins surtout que les mathématiques d’alors atteignent à leur plus haut point de développement et que les sciences naturelles se constituent sur une base solide, avec des méthodes précises et fécondes qui laissent entrevoir la grande fortune à laquelle va les appeler le XIX® siècle.

On n’a pas assez rendu justice au xviii° siècle ; il est resté comme écrasé entre le xvii® que nous admirons par tradition et le XIX® auquel nous nous intéressons davantage parce que nous le connaissons mieux et aussi parce que c’est nous qui en avons fait l’histoire.

Parmi les hommes du siècle précédent, il en est un surtout envers qui l’on est ingrat et qui mérite sa place au premier rang entre les grands : c’est Diderot, Diderot l’esprit le plus étonnant, le plus riche, le plus ouvert à toute espèce de questions.

Il n’est œuvre si haute dont la juste appréciation ne puisse être retardée par des causes secondes. Les ouvrages de Diderot n’ont paru qu’après sa mort, pendant la période révolutionnaire, à un moment où selon le mot de Sieyès il s’agissait plus de vivre que de philosopher. Chose singulière, tandis qu’il avait tant de peine à émerger dans sa propre patrie, il exerçait sur tous les esprits en Allemagne une influence con-

DIDEROT MÉDECIN

sidérable. Goethe, ce génie si compréhensif, véritable encyclopédiste, lui aussi, se faisait le vulgarisateur du philosophe. Non seulement il le mit à la mode à l’étranger, mais encore il apprit aux Français à le lire et à l'apprécier.

Aujourd’hui la victoire est complète. Les théoriciens socialistes le revendiquent pour un de leurs ancêtres ; les physiologistes et les médecins pourraient tout aussi justement le réclamer pour un des leurs. Ses œuvres et sa philosophie en sont la preuve. Il nous a, en effet, laissé ^ des lettres sur la querelle des physiciens et des chirurgiens, des travaux sur l’inoculation, une Etude sur VhisLoire de la Chirurgie de Peyrilhe, des Eléments de physiologie^ une traduction d’un dictionnaire anglais de médecine, et de nombreux articles physiologiques dans V Encyclopédie.

On peut s’étonner de ce goût qu’a montré Diderot pour les études médicales, quoique par là s’expliquent en grande partie la solidité scientifique et la portée de ses œuvres philosophiques et littéraires. On peut surtout se demander comment il fut jeté vers les recherches de ce genre et comment il y resta toujours attaché.

La nécessité Py 'poussa d’abord. Renonçant aux profits qu’on lire de la chicane, après avoir renoncé déjà aux tranquilles honneurs de l’état ecclésiastique, brouillé avec son père et

1. Dans la gigantesque forêt qu’est l’œuvre de Diderot, nous avons dû faire plus d’une coupe. Aussi ne citons-nous que ses principaux travaux se rattachant à la médecine. Il en est bien d’autres, dont nous ne parlons pas pour éviter d’alourdir encore cette étude. Ainsi le Père Côme, macabre historiette d’amphithéâtre, qui est bien d’un carabin; ainsi encore le Supplément au voyage de Bougainville, les Pensées sur L' interprétation de la Nature, etc., qui fourmillent d’observations touchant la physiologie ou l’anthropologie. Je dois ajouter que si l’on extrayait des écrits du philosophe tout ce qui a trait à notre art, on arriverait à composer des volumes. Comme dernier exemple, je rappellerai le morceau célèbre Sur les Femmes, où non seulement il parle de l’hystérie, des troubles de la grossesse et de la ménopause, — et dans quelle langue merveilleuse ! — mais encore où il cite des faits cliniques tirés, soit de la clientèle de Bœrhave, soit, comme on l’a dit, de la pratique de Silva de Bordeaux En résumé, Diderot ne se contenta pas de s’occuper de médecine en dilettante, il publia sur les choses médicales, avec une verve et une abondance qu’aurait pu lui envier plus d’un médecin de son temps.

sans autres ressources que le peu d’argent dont pouvait disposer pour lui la tendresse maternelle, Diderot essaya du préceptorat. Mais il avait l’âme trop altière pour subir la moindre entrave. De nos jours, il se fût fait journaliste.

Manquant de ce débouché, il fut réduit à donner des leçons de mathématiques et apprit ainsi très complètement ces scien- : ces en les enseignant à ses élèves. Puis il fit surtout des travaux de librairie. Entre autres choses, il traduisit de l’an- J glais le Dictionnaire de Médecine de James, en six volumes. Il , prit goût à ces études comme aux mathématiques, et l’on peut dire que les bénéfices matériels furent le moindre profit qu’il en tira. Ce premier essai du côté de la médecine lui ayant réussi, il résolut en effet de se hausser davantage. Et le voilà qui entreprend de faire connaître au public français \e Diction- i naire universel de Chamhers. De là il montera plushautencore.

Sa pensée créatrice, sans cesse en ébullition, lui fait concevoir le gigantesque dessein de compléter et de parfaire l’œuvre de Ghambers; et l’on peut dire que l’entreprise colossale de l’Encyclopédie dérive des deux travaux que je viens ' d’indiquer. ‘

Une fois lancé dans les choses médicales, il y prend goût, i disais-je plus haut. Mais comprenant bien vite qu’il ne vien- i dra jamais à bout de produire seul quelque chose d’utile, il ï lie amitié avec quelques médecins et chirurgiens. Au premier | rang de ses relations, je dois citer Bordeu et Antoine Petit. < Bordeu, qu’on a appelé le Voltaire de la Médecine, méritait bien la sympathie de notre grand débraillé de philosophe. < Ce Béarnais élégant et fin, médecin de Cour, en faveur -j dans tous les salons, était en même temps un esprit des plus ^ remarquables. Je reviendrai quelque jour sur la physiono- J mie curieuse de ce médecin philosophe ; elle est intéressante ^ et vaut qu’on s’y arrête. Je me contente de dire aujourd’hui que Bordeu est cité partout dans l’œuvre de Diderot. Ses préférences allaient ensuite à Antoine Petit. Celui-là nous est moins connu, son homonyme, Jean- Louis Petit, lui ayant fait quelque tort devant la postérité. 11 n’en fut pas moins un des premiers médecins de son temps. Dans sa Thérapeutique des vieux Maîtres, Fiessinger qui lui a consacré un beau chapi-

DIDEROT MÉDECIN

tre nous rappelle qu’il « attirait à ses cours des disciples dont l’enthousiasme lui décernait communément l’épithète de génie. A l’entendre, Corvisart eut la révélation de sa vocation et sacrifia à la Médecine l’étude qu’il avait commencée du Droit (1). » Si oublié que puisse être aujourd’hui Antoine Petit, ce praticien qui décidait de la vocation de Corvisart et que le fondateur de l’Encyclopédie choisissait comme conseil et éducateur, ne devait après tout pas être un homme banal.

Diderot, est-il besoin de le dire, ne fut pas un étudiant ordinaire. 11 s’instruisait à bâtons rompus ; en revanche il tirait de ses maîtres tout ce qu’ils pouvaient donner. Il lui arrivait même souvent de leur fournir des idées sur une foule de points. Son vaste cerveau, toujours sous pression, puisait dans la discussion comme une force nouvelle, pareil à ces caisses de résonance qui amplifient le son d’un instrument vibrant placé près d’elles.

Au surplus, voici, prise sur le vif, sa façon de procéder. A un moment il veut faire de la critique d’art basée sur des principes scientifiques rigoureux. Comme il ne possède sur le sujet que des idées vagues et à priori, vite il interroge Petit. Sa lettre très pressante est nuancée d’affection et de respect. Malheureusement, si Petit connaissait la médecine, il n’était pas très ferré sur les choses d’art. On voit dans sa réponse qu’il n’a pas très bien compris la question ; crainte d’errer il se cantonne dans les généralités. Le philosophe n’est pas satisfait, et comme ces malades qui changent de consultant jusqu’à ce qu’ils aient obtenu l’ordonnance rêvée, le voilà qui s’adresse à un autre médecin. Mais cette seconde réponse est encore plus vague que la première et le questionneur dut en rester là.

Je viens de le montrer prenant conseil auprès des nôtres, le voici maintenant qui tranche à son tour dans une grosse question de déontologie. On venait de fonder le Collège Royal de Chirurgie; on y publiait des Mémoires fort appréciés et la Faculté ne pouvait voir sans colère le triomphe de sa vieille

1. La, Thérapeutique des vieux Maîtres, par le D'' Ficssinger, page 164, Paris, 2® édition.

rivale. Toutes les querelles assoupies se réveillent alors et Diderot, dès le début, se jette au plus fort de la bataille. Il va dire leur fait à ces Régents de Faculté qui cherchent injustement noise à leurs dévoués collaborateurs, les chirurgiens. C’est seulement en citoyen zélé qu’il parle, mais il ne se prononce pas pour cela avec moins de décision. Dans sa lettre Sur les troubles qui divisent la médecine et la chirurgie il prend nettement parti pour les chirurgiens. Ce qui lui dicte son jugement c’est, aussi bien que l’intérêt des malades, l’intérêt de la science elle- même et des parties adverses. Pourquoi parler d’infériorité et de supériorité ? Dans notre organisme, les yeux sont- ils supérieurs aux mains qu’ils dirigent ? Que pourraient-ils sans les mains ? Les médecins se complètent naturellement par les chirurgiens. Au lieu de s’entre-déchirer ne devraient-ils pas faire tendre leurs communs efforts vers le même but et s’appuyer tous indifféremment sur les résultats acquis tant par les uns que par les autres. Le médecin aurait à gagner à connaître mieux la chirurgie, et le chirurgien réciproquement à ignorer moins la médecine.

Cette lettre vraiment très belle est à rapprocher d’une leçon d’ouverture de M. le professeur Bouchard. Lui aussi, exposait il y a quelques années, si j’ai bonne mémoire, les mêmes idées, .l’avais cru à une fantaisie, à un paradoxe de grand seigneur de la Médecine. En réalité, MM. Bouchard et Diderot, bien que partis de points différents, luttaient tous deux contre la tendance aux spécialisations, toujours si nuisible à l’exercice de notre art.

Après cette incursion en territoire déontologique, Diderot va se jeter à corps perdu dans le grand combat de l’inoculation récemment mise à la mode dans le traitement de la variole. Le monde scientifique était alors divisé en deux camps: d’un côté, les inoculateurs, de l’autre, les antiinoculateurs. Les premiers représentaientle progrès. Ilsmenaient la lutte contre la tradition. Appuyés sur l’étranger, l’Angleterre, d’oü l’inoculation était partie, ils avaient pour chefs tous les encyclopédistes; le duc d’Orléans les représentait à la Cour. Quelques médecins, Tronchin, Bordeu, Antoine Petit, etc., leur avaient apporté appui et autorité. Les anti-

DIDEROT MÉDECIN

inoculateurs, eux, étaient pour ainsi dire des manières de nationalistes. Repoussant tout ce qui venait du dehors, attachés aux vieilles traditions de la médecine française, ils luttaient obstinément contre leurs redoutables adversaires, ayant derrière eux une bonne partie de la vieille Faculté. Le combat nous paraît bien mesquin aujourd'hui que la fusillade a cessé, mais alors il faisait rage. Grimm, qui, de Paris, envoyait une correspondance suivie à des hobereaux d’Allemagne, et qui a laissé ainsi une sorte de journal du temps, note à maintes reprises les phases de la lutte et il y consacre des pages entières. Le fait n'est pas pour surprendre d’ailleurs si l’on songe que la copie lui était fournie le plus souvent par Diderot. de Vandeul, la fille du philosophe, nous apprend que son père avait composé à son intention tout un livre sur le sujet. Cet ouvrage ne nous est point parvenu, mais il nous reste des observations sur un mémoire de d’Alembert, qui, à un moment donné était passé dans le camp des anti-inoculateurs. Diderot y raille d’Alembert et ce fut là probablement la première étape de la brouille qui devait séparer plus tard les deux anciens collaborateurs. Quoi qu’il en soit, Diderot lutte hardiment pour l’inoculation et les idées qu’il défend sont toujours celles de Petit ou de Bordeu, mais surtout de Bordeu.

Au surplus, j’arrive à l’œuvre capitale de Diderot médecin, celle où l’empreinte de son maître préféré est le mieux marquée. Je veux parler des Eléments de physiologie. N’allez pas croire, sur la foi du titre, qu’il s’agit là d’un trailé didactique; le philosophe était bien incapable de pareilles besognes. C’est un recueil de matériaux, une construction inachevée, mais d’où se dégage l’idée d’un ensemble et d’un ensemble gigantesque. Ces éléments sont formés à l’aide de notes prises par Diderot, soit à la suite de ses conversations avec son ami Bordeu, soit au cours de Bœrhave, le neveu du grand Bœrhave. Les éditeurs (1) nous avertissent qu’une partie des

1. Les Elèmenis de physiologie ont été publiés pour lo première fois dans l’édition complète des OEuvres de Diderot par MM. Tourneux et Assezat (Paris, Garnier, éditeur).

Éléments a été rédigée à Amsterdam, où le philosophe séjourna plus d’une année. L'intérêt dépasse ce qu’on pourrait attendre de simples notes. C’est la pensée géniale telle qu’elle est sortie d’un des cerveaux les mieux organisés de cette grande époque. La lave bouillonne encore en quelque sorte et demeure brûlante comme si elle venait de jaillir du volcan.

Les Eléments de phijsiolo^ie nous renseignent donc sur la façon dont travaillait le philosophe. L’esprit toujours en éveil, toujours prêt à demander des conseils aux médecins, il critiquait, faisait ses réserves, et aussi poussait plus loin ses conclusions. Détail qui mérite d’être relevé, c’est que bien avant V Anatomie générale de Bichat, Diderot présente une Physiologie générale commençant par un exposé des propriétés de la matière et de l’hypothèse transformiste, pour entrer ensuite dans l’étude approfondie de chaque organe en particulier.

On a soutenu avec raison que Bordeu avait été le grand inspirateur de Bichat. Sur beaucoup de points, où le premier avait déjà trouvé la chose, le second n’avait inventé que le mot. Or, n’est-il pas piquant de relever dans le plan de l’ouvrage de Diderot, élève de Bordeu, des ressemblances frappantes avec le plan de l’ouvrage de Bichat? Diderot écrivait quarante ans au moins avant l’anatomiste. Celui-ci a-t-il eu connaissance des Eléments, ou n’y eut-il qu’une rencontre fortuite dans l’ossature d’œuvres voisines par le sujet?

En tout cas, nous allons voir que les vues de détail de ce livre ne sont ni moins intéressantes, ni moins fécondes souvent que les grandes vues systématiques, et que sur quelques points les idées de Diderot recevront de la science contemporaine une confirmation aussi éclatante que la théorie du transformisme. Il est même étonnant que M. le professeur Mathias Duval, dans son livre sur le Darwinisme \ n’ait pas rangé notre auteur parmi les précurseurs de Lamarck et ne lui ait pas assigné la même place qu’à de Maillet ou à Robinet. L’épigraphe du chapitre consacré au devancier de Dar-

1. Le Darwinisme par Mathias Duval, septièmo leçon, page 118 (Paris, 1886, chez Delahaye).

DIDKROT MEDECIN

win était cependant empruntée, et à juste titre, aux Éléments de physiologie. Comment mieux inaugurer des leçons sur la notion de race et d’espèce que par ces paroles du philosophe :

« Il ne faut pas croire la chaîne des êtres interrompue par la diversité des formes ; la forme n’est souvent qu’un masque qui trompe, et le chaînon qui paraît manquer existe peutêtre dans un être connu à qui les progrès de l’anatomie comparée n’ont encore pu assigner sa véritable place. »

En effet, si, comme le dit très justement M. Mathias Duval, « la théorie de Maillet invoque des adaptations brusques et par ce fait même n’a aucun rapport avec le darwinisme basé essentiellement sur la transformation lente par évolution héréditaire », si « Robinet est un rêveur qui croit pouvoir résoudre tous les problèmes possibles, en vertu de quelques idées à priori présentées comme autant de principes indiscutables » et s’il a conçu « l’idée d’une véritable évolution continue », nous voyons que Diderot cherchait la solution des plus grands problèmes en s’appuyant sur des faits et sur des observations,' qu’il a grandement contribué au développement de la science expérimentale et qu'il fournit à l’appui de la doctrine transformiste des arguments précis et des arguments de fait.

Nous trouvons la sélection dans la théorie des êtres contradictoires : Diderot entend par là ceux qui sont mal équilibrés et doivent disparaître dans la lutte par le vice de leur formation : « Un caractère violent et une fin rapide sont la conséquence d’une poitrine délicate ; au contraire, l’organisation forte, l’insensibilité, l’inertie, les goûts modérés sont la condition d’une longue vie. »

Nous trouvons l’évolution transformiste et l’adaptation au milieu, quelques pages plus loin. 11 y établit l’identité du règne végétal et du règne animal et cherche à reforger les maillons brisés dans la chaîne des êtres. Pour lui, le règne animal est dans un devenir perpétuel, stationnaire en apparence mais au fond toujours en travail d’adaptation ; il se demande ; « Pourquoi la longue série des animaux ne seraitelle pas des développements d’un seul ? » et il pense avec

Camper que tous les animaux « naissent d’un seul modèle, dont ils ne font qu’altérer l’angle facial. »

Enfin, et là surtout est son grand mérite, et son mérite propre, il découvre que l’organisation détermine les fonctions. « L’organisation détermine les fonctions et les besoins; et quelquefois les besoins refluenL sur l’organisation, et cette influence peut aller quelquefois jusqu’à produire des organes, toujours jusqu’à les transformer. »

Quand, abandonnant les théories générales et les grands systèmes, il nous parle des animaux et de l’homme, ou quand il pénètre dans l’étude détaillée des fonctions et des organes, il n’est pas moins intéressant et n’a pas une moindre puissance de divination.

C’est d’abord la sensibilité ; « Je serais tenté de croire que la sensibilité n’est autre chose que le mouvement de la substance animale, son corollaire, car si j’y introduis la torpeur, la cessation de mouvement dans un point, la sensibilité cesse. »

Passant ensuite à l’homme, il trouve la cause de sa perfectibilité « dans la faiblesse de ses sens dont aucun ne prédomine sur l’organe de la raison r « s'il avait le nez du chien, il flairerait toujours; l’œil de l’aigle, il ne cesserait de regarder; l’oreille de la taupe, il serait un être écoutant. »

11 voit dans l’activité toujours en éveil et toujours exercée la véritable hygiène de l’homme. « L’homme est né pour agir: le vrai mouvement dn système n’est pas de se ramener constamment de ses extrémités au centre du faisceau, mais de se porter du centre aux extrémités des filets. Tous les serviteurs ne sont pas faits pour demeurer dans l’inertie ; alors les trois grandes opérations sont suspendues : la conservation, la nutrition et la propagation. L’homme de la nature est fait pour penser peu et agir beaucoup ; l’homme de la science, au contraire, pense beaucoup et agit peu. On a très bien remarqué qu’il y avait dans l’homme une énergie qui sollicitait de l’emploi, mais celui que l’étude lui donne n’est pas le vrai, puisqu’elle le concentre et qu’elle est accompagnée de l’oubli do toutes les choses animales. »

Avec Diderot, le pittoresque ne perd jamais ses droits, et il

DIDLROT MÉDECIN

nous donne un peu plus loin ces éloquentes et mélancoliques pensées sur la mort: « L’enfant y court les yeux fermés, l’homme est stationnaire, le vieillard y arrive le dos tourné. L’enfant ne voit point de terme à sa durée, l’homme fait semblant de douter si l’on meurt, le vieillard se berce en tremblant d’une espérance qui se renouvelle de jour en jour ; c’est une impolitesse cruelle que de parler de la mort devant un vieillard. » Sur le système nerveux il a aussi des vues pénétrantes et bien en avance sur son temps. Il remarque « les fibres blanchâtres disséminées dans la substance du cerveau » et il en fait « l’origine de la fibre nerveuse ». De même « dans la substance médullaire du cerveau de petites cordes blanches paraissent être l’origine première des nerfs. 11 naît de pareilles cordes de la moelle épinière. Toutes les parties du corps communiquent avec le cerveau et entre elles par les nerfs. »

Après le système nerveux, le tissu cellulaire (on sait que le mot tissu, si banal aujourd’hui, est de l’invention de Bordeu). « Il est composé de fibres et de lames : c’est un réseau parsemé d’aréoles plus ou moins grandes. C’est la gaine ou enveloppe générale de tous les organes. Elle fait la solidité et la facilité du mouvement. Fibreuse ou lamineuse, ou tous les deux. C’est une espèce de sac qui tient tout à sa place, fait stabilité de tout et mobilité de chacun. » Comment résumer d’une manière plus heureuse et plus forte le rôle prépondérant que joue dans l’économie générale le tissu cellulaire? « Tout en dérive, car il fait aussi les os. Ainsi, toute la nutrition tend à engendrer le tissu cellulaire. La nature le prépare, c’est le passage de la plante à la vie, à l’animal, à l’organisation. » Et Diderot montre le processus de cette génération « du tissu cellulaire, le périoste, du périoste, les os ».

Il explique ensuite la physiologie du cœur et se demande « pourquoi il n’est pas lassé et douloureux d’une action aussi violente et aussi continue », et plus loin il trouve cette réponse qu’ « il doit y avoir dans le sang même « un principe excitant du cœur » : l’idée des stimulines, comme nous disons aujourd’hui, n’est-elle pas en germe dans ce passage? 11 s’aperçoit que le pouls est « plus fréquent le soir que le matin » et il y voit la cause de « l’accroissement de malaise à

LüS JARDINS DE LA MÉDECINE

la chute du jour, dans les maladies », expliquant ainsi l’exacerbation nocturne dans la fièvre. 11 étudie à fond le mécanisme du cœur et de la circulation, et il constate pour les poumons et pour le cœur Tutilité de la plèvre et du péricarde. « Le péricarde défend le cœur à qui la nature n’a pas donné cette poche sans utilité. Le médiastin isole les deux poumons, en sorte que si l’un est malade, l’autre est préservé. » Il attribue un rôle semblable aux organes qui offrent par ailleurs des similitudes et il se refuse à croire qu’il y en ait d’inutiles: rappelons-nous que les inutiles sont « supprimés ou transformés ». Il décrit aussi les affections des organes qu’il a étudiés ; ainsi la péricardite sèche: « Si l’eau, entre le péricarde et le cœur se dissipe ou s’épaissit, le péricarde se colle au cœur » et la péricardite avec exsudât « si elle dégénère, le cœur devient velu » ; il note encore la production des anévrysmes « par la formation de pierres dans les vaisseaux. »

Sur la voix et la parole il fait également des « remarques intéressantes ». Il insiste sur les variétés de dysphonies et constate l’intime « correspondance de la voix avec les organes de la génération : Femmes châtrées. La maladie qui attaque les parties génitales affecte aussi les organes de la voix ». A côté de ces vues précises, des observations humoristiques comme celle-ci : « le ris est une espèce de toux dont la cause est dans l’esprit » ou d’un caractère plus littéraire et métaphorique, comme celle-là : « dans le rachitis, les viscères sont contournés par la nature comme les branches de l’arbre par la main du jardinier. »

Les philosophes qui s’étaient occupés de physiologie avaient tout rapporté au cerveau et en avaient voulu faire un organe exceptionnel, un organe roi. N’était-ce pas en effet dans le cerveau, dans la glande pinéale que Descartes avait placé le siège de l’âme? Persuadé, plus que Descartes lui-même, de la vérité de cette pensée cartésienne que « si l’espèce humaine peut être perfectionnée, c’est dans la médecine qu’il faut en chercher les moyens», Diderot les trouve dans la médecine, mais dans la médecine désintéressée et dans l’observation sincère, que l’aveugle n’a pas l’a priori. Aussi pour lui « le cerveau n’est qu’un organe comme un autre et il a sa fonction

DIDEROT MÉDECIN

particulière. Ce n’est même qu’un organe secondaire qui n’entrerait jamais en action sans l’entremise des autres organes, il est vif et obtus comme eux. Il est paralysé dans les imbéciles : les témoins sont sains, le juge est nul. » Et plus loin : « Piquez, irritez, comprimez le cerveau, il s’ensuivra ou la convulsion, ou la paralysie des nerfs et des muscles. Piquez, irritez, comprimez les nerfs, et vous transférerez la paralysie ou la convulsion au cerveau. Les nerfs forment avec le cerveau un tout semblable au bulbe et à ses racines filamenteuses. » Et il cite des exemples. « Homme privé d’une partie du crâne : la moindre compression au cerveau lui faisait voir mille étincelles; plus forte, sa vue s’obscurcissait; plus forte encore et de toute la main, il s’assoupissait et ronflait; plus forte encore, il était comme apoplectique. La main levée et la pression cessant, bientôt il se réveillait et usait de tous ses sens. » Aussi, veut-il donner à la plupart des maladies une cause nerveuse. « Presque point de maladie qu’on ne peut appeler nerveuse. Les nerfs sont les esclaves, souvent les ministres et quelquefois les despotes du cerveau. Tout va bien quand le cerveau commande aux nerfs, tout va mal quand les nerfs révoltés commandent au cerveau. » Et l’on comprend maintenant, étant donné la fragilité de cet organe de la raison et sa dépendance par rapport aux autres organes, l’importance que Diderot accorde à l’influence du corps sur l’âme : « Un peu de bile dont la circulation dans le foie est embarrassée, change toute la couleur des idées, elles deviennent noires, mélancoliques; on se déplaît partout où l’on est. Et c’est à de pareilles causes que tiennent notre raison, nos goûts, nos aversions, nos désirs, notre caractère, notre morale, nos vices, nos vertus, notre bonheur et notre malheur, et de ceux qui nous entourent. »

On comprend aussi qu’il ait rejeté de son système matérialiste et déterministe la volonté et la liberté qui ne sauraient y trouver place. « La douleur, le plaisir, la sensibilité, les passions, les sensations intérieures et extérieures, les habitudes, l’imagination, l’instinct, l’action propre des organes? commandent à la machine et lui commandait involontairement... Le plaisir et la douleur ont été les premiers maîtres

de l’animal, ce sont eux qui ont appris peut-être à toutes les parties leurs fonctions et les ont rendues habituelles et héréditaires. »

Sur les opérations des sens, il est on ne peut plus intéressant par le nombre des observations qu’il a recueillies et la sûreté des conclusions qu’il en tire. Il a soupçonné l’audition colorée : « J’ai connu une jeune aveugle qui recevait par l’oreille des sensations et des idées qui nous sont inconnues; •elle distinguait des voix blondes et des voix brunes. » Il établit l’analogie entre Fouïe et le toucher. <( Bœrhave dit de lui-même qu’ayant perdu l’ouïe, il entendait un air en posant la main sur l’instrument. » « Les poissons n’ont pas le canal d’Eustache ; ils entendent comme par un toucher direct. » Enfin il fait appel à l’anatomie comparée pour expliquer l’ouïe. « Ouïe, difficile à expliquer. C’est l’anatomie comparée qui expliquera tout cela. » L’anatomie comparée ! — et plus loin, pour la vue, la méthode expérimentale ! — « Un M. Kleckenberg, commis au bureau de Hollande, ne saurait distinguer le vert du rouge. Le fils d’un écrivain d’Amsterdam ne distingue aucune demi-teinte. Combien d’expériences à faire sur ces deux individus singuliers! » ajoute-t-il en terminant.

Il insiste surtout sur les organes qu’il considère comme des animaux. C’est qu’ils ont chacun leur enfance, leur jeunesse, leur âge de vigueur, leur vieillesse et leur décrépitude. Ceci encore : « Chaque organe a son poison, son miasme qui Faffecte comme il faut des terres différentes à différentes plantes. Il en est des organes ainsi que des autres animaux, on les accoutume à tout, on brise leur indocilité. » Cela va même jusqu’à les créer en cas de besoin, et tout de suite un exemple à l’appui. La sympathie de ces organes indépendants vient « des anastomoses des artères et veines qui poussent le sang de l’une dans l’autre partie » et aussi de « je ne sais quelle singerie dans les organes qui leur est peut-être ordonnée par l’imagination ».

Quelques mots encore sur la digestion et la sécrétion pourront donner une idée de la valeur de cette physiologie et montrer combien elle est complète et précise dans le détail,

DIDEROT MÉDECIN

de quelle largeur de vue elle témoigne dans l’ensemble. Diderot explique tel que nous le comprenons aujourd’hui le mécanisme des muscles de l’estomac, « exprimé par les fibres musculaires comme par des mains », le mécanisme enfin du péritoine et de l’épiploon, qui facilite le glissement des intestins sur eux-mêmes et « enduit d’une huile très douce les fibres musculaires ». Mais ce qu’il faut admirer surtout, c’est qu’il avait entrevu les organes hématopoiétiques et les sécrétions internes. Du moins, dit-il : « Le sang de la rate sert à la sanguification; c’est comme un levain. Je crois qu’il faut regarder tous les viscères aveugles — il appelle ainsi ceux qui sont dépourvus de canal excréteur — comme des organes destinés à préparer un levain ou ferment. » Sans vouloir trouver dans ce passage l’origine des découvertes de Brown- Séquard et sans tomber dans l’erreur de ceux qui cherchent et croient partout rencontrer des précurseurs, nous regretterons que les idées de Diderot ne soient pas vulgarisées davantage, tout en reconnaissant que, par l’obscurité même où on les a trop longtemps tenues elles n’ont pu jouer un rôle efficace dans le développement de la science contemporaine.

On pourrait nous objecter que ces idées exprimées par Diderot ne lui sont pas absolument personnelles, Bordeu ayant dû très certainement les lui inspirer, mais il faut avouer qu’il leur a donné un éclat et un développement extraordinaires.

1. Chose curieuse, à part l’énorme copie fournie pour V Encyclopédie ^ à part de nombreux articles dans la correspondance de Grimm, Diderot a peu publié de son vivant. Goethe, qui lui aussi s’était occupé de sciences naturelles, puisqu’il a laissé une théorie botanique qui est restée classique, Goethe, comme je le disais plus haut, a été le grand vulgarisateur de Diderot, C’est par lui que nous avons connu notamment Jacques le fataliste. J’ajoute que bien des fragments de l’œuvre du philosophe nous viennent de la fameuse Bibliothèque de l’Hermitage, où la grande Cathe. rine avait constitué une mine en quelque sorte inépuisable de matériaux sur le xviii® siècle français et en particulier sur les philosophes qu’elle avait reçus à sa Cour. Ceci pour appuyer sur le fait que Diderot, mai apprécié de ses compatriotes, n’a été connu chez nous que grâce à renthousiasme des étrangers .

Il y aurait encore bien d’autres points à signaler dans les Eléments^ mais je n’ai même pas dit encore comment le philosophe avait été amené à les rédiger. En deux mots, je dois rappeler que Diderot s’est fait physiologiste afin de pouvoir écrire le Rêve de d'Alemhert^ sorte de dialogue où Bordeu ^ tient l’un des premiers rôles. Je n’ai qu’un regret, c’est hélas! de ne pouvoir analyser le Rêve comme j’ai fait pour les Éléments. J’aurais pu ainsi démontrer, en quelque sorte, les ressorts secrets de la pensée du philosophe. Dans Iqs Éléments de physiologie, c’est le fleuve impétueux, c’est le Meschacébé qui roule des eaux bourbeuses.de l’humus fécond et des paillettes d’or. Dans le Rêve de d’Alemhert, tout s’est clarifié; l’inutile ou le trop lourd s’est enfoncé, a disparu, et l’œuvre se déroule, majestueuse et superbe, toujours jeune, toujours vraie, malgré les années, malgré l’évolution de la Science.

Pour prouver, en terminant, que Diderot fut bien médecin, c’est qu’après avoir lu tant d’ouvrages de médecine, après avoir entendu tant de leçons et vu de si nombreux malades, il n’en vint point à se croire malade à son tour. L’hypocondrie ne fut jamais son fait; d’abord il était bien trop préoccupé pour cela, ensuite son cerveau de Langrois robuste et avisé ne pouvait donner place à des imaginations de neurasthénique. Bien mieux, il note le « danger qu’il peut y avoir pour un malade de savoir la langue courante de la médecine. Il s’exprime par des mots techniques, et tenant à des hypothèses bien ou mal fondées, il abandonne les vraies voies de sensations qui correspondent toujours à quelque chose de réel. »

1. Les deux autres personnages de ce dialogue sont d’Alembert et Mil® de Lespinasse, cette grande passionnée, l’ancienne amie de M™® du Defîand, qui passa une partie de sa vie avec le bon d’Alembert. Diderot, qui avait l’imagination plutôt déréglée au point de vue génital, avait trouvé le moyen, par certain détail trop cru du songe, de déplaire à M'i® de Lespinasse. Le manuscrit de l’œuvre fut sur le point d’être détruit. Diderot, après s’être longtemps défendu, avait fini par promettre ce sacrifice à d’Alembert, alors son collaborateur et son ami. La promesse ne fut pas tenue et cela est fort heureux, car, sauf un détail peu intéressant d’ailleurs, le Rêve n’a rien qui puisse justifier les reproches de M”® de Lespinasse.

DlûhROT MÉDECIN

Ne voyez-vous pas poiudre derrière cette remarque la silhouette de l’homme aux petits papiers que connaissent si bien les neurologistes modernes.

J’ai fini ce modeste essai ; d’autres viendront le compléter. Puissé-je vous avoir seulement inspiré le désir d’entrer à votre tour dans l’œuvre un peu touffue de l’encyclopédiste. Après la longue théorie des évadés de la médecine, il m’avait paru intéressant de montrer un philosophe s’évadant de sa philosophie toutes les fois qu’il pouvait pour se réfugier près des nôtres. Ma louange du maître ne fut pas excessive. Les grands hommes qui ont aimé notre art et célébré ceux qui le pratiquent n’abondent pas, avouez-le. Or en voici un qui s’est donné à nous sans réserve : — « Pas de livres que je lise plus volontiers que les livres de médecine, pas d’hommes dont la conversation soit plu s intéressante pour moi que celle de médecins. » — A ce titre seul, Diderot médecin ne méritait-il pas toute notre reconnaissance ? Je n’ai donc fait ici, n’est-ce pas, que de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Page 1