‹ Les jardins de la médecineChapitre 11 sur 45 · REVUE CRITIQUE · texte numérisé non relu

REVUE CRITIQUE

Si mes écrits scandalisent quelque , personne impudique, qiVelle en accuse

plutôt sa turpitude que les paroles dont je fus contraint d^ user pour explic[iier ma pensée.

Saint Augustin.

La question sexuelle exposée aux adultes cultivés, par M. le Prof. Auguste Forel, de Zurich. — LHnstinct d'amour, par M. le D’' JoiiANNY Roux, médecin des hôpitaux de Saint- Étienne. — Physique de Vamour, par M. Rémy de Gour- MONT. — Les affinités électives, par Goethe. — L'instinct sexuel, évolution et dissolution, par M. le D*" Féré.

L’autre soir, chez un confrère, on vint à parler de l’amour. Discuter une telle question n’a rien pour surprendre ; partout où il y a des femmes et des hommes réunis, l’Enfant divin n’est-il pas là, invisible mais présent, pour mettre, ici un peu de rouge sur les joues, là une lueur fugitive dans

les yeux? Sans lui, la vie nous serait à charge; nos discours, non avivés par la passion, resteraient sans flamme et conduiraient à l’invincible ennui.

Un chimiste, habitué à tout ramener aux corps simples, soutint une fois de plus que l’amour n’est qu’une combinaison avec dégagement de chaleur. Un physicien invoqua l’idée de fluide : Entre un homme et une femme, un courant s’établit, très lent d’abord, puis il se renforce, jusqu’au moment où jaillit l’étincelle sacrée. Parfois, le contact brusque de deux êtres amène un court-circuit ; c’est la déflagration subite, le coup de foudre. Un linguiste, remontant presque au déluge, s’efforça de montrer le rôle immense de la blonde Aphrodite,

ülle de l’onde amère.

Qui fécondait le monde en tordant ses cheveux.

Son fils Eros résume en lui tout l’univers vivant et agissant. La racine Sp ou yip amour, se retrouve dans A:6yip (at6' feu r,p amour) et l’éther est le commencement et la fin de toutes choses. Un philosophe enfin théorisa, comme ont coutume de faire ses pareils.

Mais plus le débat se prolongeait, moins on était près de s’entendre. Disserter utilement sur l’amour nous semble bien défendu. Autant d’êtres, autant de sentiments ; aussi les Grecs avaient-ils, pour symboliser nos vains efforts dans la poursuite de l’irritant problème, une fiction d’une poésie adorable. Psyché, l’âme, — a connu l’amour, mais elle ne doit savoir quel il est. La curieuse, profitant du sommeil de l’Enfant, approche de lui une lampe; elle est troublée, — qui ne l’est en amour ? — sa main tremble, une goutte d’huile tombe sur le bel endormi, qui brusquement s’éveille et fuit à tire d’ailes. Plus vieux et plus rassis que la jeune Psyché, pouvons-nous à l’heure présente approcher notre petite lampe de la couche où repose le capricieux Eros ? La lumière ne va-t-elle pas vaciller dans nos mains frémissantes et ne feronsnous pas fuir, nous aussi, l’amour en le voulant connaître? Les biologistes, en ces dernières années, ont repris le'

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pâle flambeau des mains de Psyché; hardiment ils soutiennent qu’ils ont pu soulever un coin du voile tiré sur le mystère splendide. Voyons s’ils ont eu raison, voyons si à l’aide de leur lumière nous pourrons, sans réveiller le dieu, surprendre son secret. Mais d’abord, deux lignes d’embryogénie sexuelle.

Au début, les sexes sont confondus dans le même être : puis, peu à peu le dimorphisme sexuel apparaît, mais toujours la femelle est la première en date. L’embryon humain n’a d’abord que des organes femelles; c’est après le troisième mois seulement, qu’à la suite de transformations complexes, les outils du mâle apparaissent. Il faut s’élever assez haut dans l’échelle des êtres et arriver aux oiseaux et aux mammifères pour que le mâle devienne égal ou supérieur à la femelle. On dirait, écrit M. de Gourmont, « qu’il a conquis lentement une première place que la nature ne lui destinait pas. Il est possible que, soulagé de tout souci, la fécondation terminée, il ait eu plus que la femelle le loisir de cultiver sa force. »

Pour s’en tenir à l’homme, le but de la vie étant le maintien de la vie même, l’instinct sexuel apparaît dès qu’il y a un homme et une femme en présence ’. Chez le primitif cet instinct dut être assez rudimentaire ; l’amour tel que nous l’entendons est né seulement lorsque, sûr du lendemain, ayant surmonté péniblement les obstacles dressés sur sa route par la nature hostile, l’homme eût rejeté au second rang l’instinct primordial de la conservation de son moi, pour m^ler le sentiment à l’acte brutal qui perpétue l’espèce.

En Egypte, les peintres des hypogées, les papyrus, nous montrent que l’amour est déjà raffiné et idéalisé. La Bible en est tout imprégnée et l’on ne chantera jamais au Maître Eternel des humains de plus beaux cantiques que ceux des

1. Ceci est évidemment un truisme, vous en trouverez bien d’autres .dans cette étude, mais le sujet est de ceux où l’on ne peut les éviter. ’ Vous voudrez donc les admettre comme je les ai acceptés moi-même <d’autrui.

petits pâtres de Judée. Dans THellade, l’amour va s’affinant encore et devient une simple opération de l’esprit ; il s’affine même si bien que l’instinct sexuel, relégué au dernier rang, n’a plus qu’une importance secondaire. L’organe et son spasme sont considérés comme grossiers, bons tout au plus pour la brute. Cet excès d’idéalisme conduit rapidement à l’inversion: Socratus sapiens pederastes ; — Qui veut faire l’ange fait la bête, a dit Pascal. Dans le Banquet, dans le premier Discours à Alcibiade, les idées émises par Platon nous apparaissent dans la crudité d’une louche équivoque et nos cerveaux modernes admettent difficilement certaines des théories du divin Grec. A Rome, c’est un mélange de délicatesse et de raffinement. La volupté est tour à tour grossière, comme dans Pétrone, ou légère, comme dans VOde à Leshie, de Catulle, et dans VArt d"" aimer, d'Ovide. Au moyen âge^ l’amour est le port où s’abrite l’idéal des âmes nobles. Brutal dans la lutte contre son semblable, le chevalier symbolisé par cet Amadis des Gaules qui plaisait tant à Don Quichotte, s’efforce gauchement d’être gracieux et doux avec sa Dame; c’est même cette naïveté empruntée qui donne tant de charme aux contes de nos vieux auteurs. Plus tard, la famille devenant partie intégrante de l’État, la conception de l’amour se fait de plus en plus complexe. Tantôt on l’envisage par son côté austère et quasi-religieux, tantôt, — et c’est l’apanage des hautes classes, — il reste subtil, léger et éloigné en apparence de toute idée de finalité.

C’est la finalité cependant qui domine tout le phénomène, et s’il est chose au monde où notre libre arbitre soit à notre insu chargé de chaînes, c’est bien en amour. La Nature, cette grande sournoise nous a si bien enlacés dans ses rets mystérieux et ténus qu’elle nous a conduits à son but avec une finalité irrésistible. Le déterminisme domine tout le drame; aussi quand en amour nous parlons de l’élue de notre âme, du choix de notre cœur, nous sommes en tout pareils aux petits enfants qui se proclament très fiers d’avoir choisi tel spectacle de Guignol, alors que leur bonne les y conduisit par la main.

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La grande erreur quand on parle de l’amour, c’est de limiter son étude à notre espèce. Semblables au Micromégas de Voltaire, qui, pour connaître l’homme regardait dans les étoiles avec une grosse lunette, nous nous sommes longtemps refusés à voir à nos pieds, là où s’ébauche et fermente la vie. Heureusement, un de nos bons confrères, le D** Fabre b s’est depuis longtemps appliqué à étudier l’amour dans les plus humbles espèces. Le chant du grillon, le frémissement de l’abeille, la mélopée nocturne de la grenouille par la plaine apaisée, le trille de l’oiseau dans la splendeur du matin, toutes les harmonies de la nature en travail lui ont servi à construire un nouvel et splendide édifice. Gomme le poète qui bâtissait des palais aux sons de la flûte, les biologistes ont édifié des théories troublantes, et qui nous apportent à la fois orgueil et confusion : si elles font éclater ici la supériorité de l’esprit humain, en montrant de quelles généralisations il est capable, là elles ne prouvent que trop l’humble origine du plus noble de nos instincts.

Quoi qu’il en soit, grâce à ces chercheurs, on découvre, ainsi que d’un sommet, tout un monde de complications. On voit, par exemple, que tout ce que nous faisons en amour, les animaux l’ont pratiqué dès longtemps avant nous. Les inventions sexuelles de l’humanité sont presque toutes antérieures ou extérieures à l’homme, a dit M. Rémy de Gourmont ; il n’en est aucune dont le modèle, et même perfectionné, ne lui soit offert par les animaux, par les plus

1. Voir les Promenades Entomologiques, par le Fabre. Ce livre, monument magnifique, témoignage splendide offert à l’instinct qui nous mène, est une des plus belles œuvres que je sache. Je suis heureux de pouvoir vous la signaler ici. A noter dans la même voie, à côté des travaux de M. Fabre, ceux de M. Forel, de Zürich, et de M. Ferré, le grand neuropathologiste. De même je remercie M. Rémy deGourmont à qui j’ai fait de nombreux emprunts (Voir son beau livre, P/it/siqize de l’Amour, Editions du Mercure de France, que j’ai eu le soin d’indiquer plus haut).

humbles. Lascivité, caresses, postures étranges, aberration des sens, les animaux connaissent tout cela. « Vue à cette lumière des mœurs animales, la débauche perd tout son caractère et tout son sel parce qu’elle perd toute son immoralité. L’homme qui réunit en lui toutes les aptitudes des animaux, tous leurs instincts laborieux, toutes leurs industries, ne pouvait éviter l’héritage de leurs méthodes sexuelles : Et il n’y a pas une luxure qui n’ail dans la nature son type normal. » Oui, l’amour dont nous nous targuons n’est que la synthèse des instincts obscurs de myriades d’êtres dont nous nous croyons séparés, alors que nous ne sommes que leurs imitateurs.

Célimène existe chez les insectes ; le pigeon est volontiers adultère ; la femelle du grillon, qui est muette alors que son pauvre mâle est sourd, recommence chaque année la scène de la nymphe qui se cache sous les roseaux, fugit ad salices. Quand la grillonne a entendu son mâle, elle accourt, se montre un instant, puis se cache sous une feuille. Écartant le rideau, nous dit le bon Fabre, elle se dérobe et désire être vue, 5e cupit antevideri. Nous sommes tiers de nos arts; né de l’amour, l’art existe chez les animaux. Les oiseaux perfectionnent leurs danses, modulent leurs chants pour mieux plaire à l’amie. U amhlyonis oj'nata, ce singulier oiseau de l’Australie, fait mieux. Dès qu’il a choisi l’aimée, il cherche une clairière abritée, y dessine un parc qu’il émaillé de fleurs, et construit une maison, — le petit hôtel entre cour et jardin des galants de notre espèce. Il est des animaux monogames, les batraciens, les sauriens. Tantôt le mâle est le plus fort, et mieux doué ; tantôt inapte à la lutte, il est le plus faible, et nourri par ses femmes, il a des mœurs qui confinent au vagabondage spécial puni par nos lois. Mais il se rachète par la mort, ce frère de la volupté, tel le bourdon qui vit aux dépens des bonnes ouvrières, jusqu’au jour du vol nuptial. Par un beau matin, la reine des abeilles est sortie de son palais, escortée des clameurs et du frémissement de tout un peuple en joie. Elle monte vers le ciel, très haut, toujours plus haut. Les mâles la suivent d’abord en pelotons serrés, puis égrenés, semés en route. L’élu cependant, plus

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