DU XIII® AU XV® SIÈCLE
A mon ami, le médecin de campagne.
Tandis qu’il déambule sur les routes du bon pays de France, notre confrère, le médecin de campagne, pense-t-il quelquefois à ce que furent ses prédécesseurs, les maîtres-mires du moyen âge, à ce qu’étaient leurs clients, les paysans attachés au sol de notre bonne France?
Ces paysans étaient-ils aussi malheureux qu’on est accoutumé de le dire? Il faut ici distinguer les époques. Certes, au xvii° siècle, leur condition fut aussi misérable que possible; nous avons, pour nous en convaincre, et les plaintes audacieuses de Vauban, et les sombres portraits de La Bruyère- Mais au temps dont je parle, il n’en était pas de même; j’expliquerai pourquoi. Afin de vous donner une idée exacte du campagnard aux xiii® et xiv® siècles, je vais vous faire pénétrer dans le village. Nous examinerons à loisir les maisons et les habitants : nous verrons comment on était vêtu, comment on se nourrissait, comment on se soignait. Nous parlerons enfin des distractions qui venaient rompre la monotonie de la vie-
A l’époque des Gallo-Romains, le village n’existait pas. Des légionnaires, devenus laboureurs, avaient fondé et fait prospérer de grands domaines. Les communes dont le nom se
LES PAYSANS AU MOYEN AGE
termine par le mot fonds, du latin fons^ ne sont peut-être que les vestiges des grandes fermes gallo-romaines. Au xiii° siècle, le domaine s’est agrandi et modifié. La Communauté rurale est une paroisse, le paysan un paroissien, la formation est purement ecclésiastique.
La paroisse comporte une seule rue; il n’y a pas de fermes isolées, trop de rôdeurs battent la campagne. Au milieu de la rue se dresse l’église ; elle est immense. Absorbant en elle la vie commune, elle suffît à tout et à tous : maison du culte, forteresse qui abrite les habitants en cas d’invasion, magasin où l’on serre les récoltes l’hiver. On s’y réunit pour y jouer, pour s’y battre, pour s’y chauffer. C’est le lieu de réunion, la vraie maison commune
Un peu à l’écart, sur la hauteur, se dressait le manoir, simple tour encerclée de fossés, munie d'un pont-levis, et où l’on pénétrait par une porte basse. Le rez-de-chaussée ne comprenait que la salle de réception. C’est là que le paysan allait se faire juger ou rendre ses comptes. En haut, une pièce commune servait de dortoir à la garnison.
Deux grandes maisons, deux grands pouvoirs, le prêtre, le seigneur. Les politiciens d’aujourd’hui n’ont pas assez de dédain pour les pauvres hères qui toléraient cette double oppression. A mon humble avis, c’est faire injure à nos aïeux que de les croire plus bêtes et plus serfs qu’ils n’éiaient* Ce n’est pas par pure ignorance ou veulerie que Jacques Bonhomme suait au profit du seigneur et de l’abbé.
Dans cette société dure comme une machine d’airain, a dit Taine, l’Église avait annoncé la bonne nouvelle, promis le royaume de Dieu. Dans la nuit barbare elle avait su faire briller la petite étoile de Bethléem ; elle avait formé une société
1. Les lecteurs que ces détails sommaires intéressent pourront les trouver développés tout au long, d’abord dans l’ouvrage de M. le vicomte d’Avenel, Paysans et ouvriers depuis sept cents ans; dans le livre de M. Léopold Delisle, Classes rurales, et aussi dans l’étude de M. André Réville sur les Paysans au moyen âge. Nul mieux que lui n’a su évoquer la vie de nos pères. C’est dans son travail que nous avons largement puisé les matériaux qui ont servi à ce modeste essai.
vivante fondée par la discipline. C’était le moine, ce sorcier, qui faisait trembler de peur le Germain converti, qui le faisait reculer de crainte sur le seuil du temple. L’Église enfin recueillait les vagabonds, les fugitifs. Sur cette mer agitée, elle apparaissait à tous comme le port de salut.
Le seigneur, lui, armait les bras. Il constituait, dit encore Taine, une gendarmerie où de père en fils on était gendarme. Grâce à ces braves, le paysan est à l’abri: on ne le tuera plus, on ne l’emmènera plus captif avec sa famille, par troupeaux, la fourche au cou. En cas de danger il sait qu’il trouvera un asile pour lui, pour ses grains et pour ses bestiaux, dans l’enclos de palissades au pied de la forteresse. Ce qui prouve bien le bon sens du paysan, c’est la façon dont il se débarrassa de ces pouvoirs quand il en comprit l’inutilité. Mais alors ils étaient tout pour lui, et c’est pourquoi il souffrait que le seigneur et le moine fussent les seuls possesseurs de la terre dont il n’était, lui, que le tenancier.
La terre, la bonne terre, était divisée en trois parts, l’une que le seigneur se réservait pour ses besoins et qu’il faisait cultiver par ses gens, la seconde qu’il abandonnait aux tenanciers et que l’on désignait sous le nom de tenure, la troisième enfin composée de landes, de marais, de friches ou de prés, et qui était commune à tous, Il y avait encore la forêt ; celle-ci n’était à personne. A cette époque, les forêts étaient immenses. Entre les terres labourées elles représentaient, si l’on veut, les vastes océans qui bordent les continents. Presque chaque paroisse était enfouie dans la verdure des bois, et ceci n’a rien d’étonnant. Au moment de la décadence romaine, bien des champs, faute de bras, étaient demeurés en friche. Or, la forêt, vous le savez tous, est envahissante si l’on n’y met ordre. Souvent il fallait l’incendier pour combattre ses empiétements. Jusqu’au xvi® siècle, quand on voulait la défricher on y mettait le feu. Cette pratique était encore en usage dans le Midi au commencement du siècle suivant.
Comment cultivait-on la terre ? Quand on se reporte à ces années lointaines on se dit volontiers : Mon Dieu, comme l’agriculture devait être routinière ! Eh oui, elle l’était ; ne l’est-elle pas encore aujourd’hui ? Songez au mal que nous