‹ Les jardins de la médecineChapitre 13 sur 45 · Rémy de Gourmont. Loc. cit · texte numérisé non relu

Rémy de Gourmont. Loc. cit

bête au pelage noir et roux, et quelle vierge humaine montre jamais une telle constance à garder sa vertu? Et laquelle,, seule dans la nuit d’un palais souterrain, userait ses mains à ouvrir les murs, toute sa force à fuir son amant ? Des philosophes ont cru que la pudeur sexuelle était un sentiment artificiel, fruit des civilisations : Ils ne connaissent pas l’histoire de la taupe, ni aucune des histoires vraies qui sont dans la nature, car presque toutes les femelles sont craintives, presque toutes réagissent, à l’apparition du mâle, par la peur et par la fuite. Nos vertus ne sont jamais que des tendances physiologiques, et les plus belles sont celles dont il est interdit même d’essayer l’explication. » La chatte, par contre, cette Messaline, est agressive, et c’est elle qui pourchasse l’époux.

Vous commencez à voir maintenant l’utilité de l’effort de& biologistes et des naturalistes ; eux seuls peut-être aideront à comprendre l’amour et ses manifestations L

L’inversion, je vous l’ai déjà laissé pressentir, ne se comprend que grâce aux animaux; les hannetons sont pédérastes, le cheval, l’éléphant s’adonnent à l’onanisme, et vous n’avez sans doute pas oublié à ce propos la phrase mémorable et classique d’un de nos vieux maîtres. En vérité, je vous le dis, quand les théologiens parlent des hommes qui font l’amour comme les bêtes, more hestiarum, ils ont raison mille fois. « L’amour est animal, c’est sa beauté. » On l’a paré de fleurs et l’on fit bien, puisque c’est la personnification de la vie. Il n’en demeure pas moins d’origine et trè& humble, et très grossière, si éthéré que nous l’ayons fait.

1. Ainsi c’est des animaux que nous apprendrions l'histoire et l’évolution du bjUiser, qui fut d’abord une morsure, — « la morsure des baisers, de nos poètes », — pour devenir ensuite une caresse.

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— Mais alors, direz-vous, l’amour se borne-t-il donc au contact plus ou moins agréable de deux épidermes ? L’irritation partie de la périphérie va exciter les centres, le désir naît, et la copulation suit. Cela, nous le savons, et pourtant le coït n’est pas tout l’amour, que diable ! Patience, cette fois ce sont les psychologues qui vont vous répondre, et en première ligne M. Johanny Roux.

Il faut rappeler d’abord qu’il n’y a pas, dans le cerveau, des centres génitaux spéciaux, pas plus qu’il n’existe des filets nerveux spécialisés pour conduire vers les centres les excitations génitales. La qualité seule des vibrations diffère, n^on leur mode de transport ou de réception. Le besoin sexuel, en effet, dit M. Roux, est perçu dans la zone où les conducteurs généraux aboutissent à la corticalité. Cette zone est très étendue. Elle comprend les circonvolutions centrales rolandiques, qui sont en même temps motrices, le pied des trois circonvolutions frontales, et le lobule pariétal inférieur. Mais s’il n’y a pas, dans le système nerveux, des localisations génitales anatomiques, tout porte à croire qu’il en est d’histologiques : à certains groupes cellulaires seuls de la corticalité est dévolu le rôle de percevoir les sensations génitales et de réagir aux vibrations du dehors.

Au surplus, quand on envisage l’instinct sexuel dans son ensemble, l’anatomie physiologique n’est que d’importance secondaire. S’il est vrai que le mécanisme de l’acte sexuel peut se ramene r aux réflexes d’ordre supérieur, cet acte est loin de tout expliquer. Ainsi, on sait que la castration ne supprime pas complètement l’orgasme vénérien. Dans les harems, les eunuques ne sont pas aussi privés qu’il semble du dessert d’amour. D’un autre côté, le besoin sexuel et l’amour peuvent exister avant la formation définitive des organes génitaux; ils survivent à la décrépitude de ceux-ci. Enfin le coït est loin de produire toujours le rassasiement parfait: on peut être attiré vers un être sans qu’intervienne-

le plus ou moins de réplétion des vésicules séminales. Dans Tamour, il y a donc autre chose que Pacte charnel, mais quoi ?

Examinons avec Balbiani, Régis Delbœuf ou Maupas un être monocellulaire quelconque. Nous voyons qu’il se reproduit d’abord par scissiparité, par dédoublement de la cellule. Mais vers la 130® génération l’espèce languit, elle va périr. Que fait alors la cellule ? Prise comme d’un rut subit, cette obscure ancêtre des amoureux recherche ses voisines ; elle les tient, puis les lâche, puis finalement s’accouple. Grâce à ce rudiment de coït, des enfants jeunes et robustes vont naître, qui durant 130 générations encore se passeront de l’accouplement. Or dans l’ovule et le spermatozoïde, nos cellules primordiales, le même phénomène se produit; on en voit le jeu au microscope. D’un côté, « l’œuf attend, solide comme une forteresse ou comme une femme que beaucoup d’hommes regardent et convoitent. Les spermatozoïdes se mettent en marche, ils assiègent l’enceinte, ils la heurtent de leurs têtes. L’un d’eux a brisé la muraille, il entre, et dès que sa queue de têtard a franchi la brèche, la blessure se referme. Toute l’activité de l’ovule se réduit à ceci ; qu’il accueille un seul des arrivants, sans que l’on puisse bien savoir si c’est un choix physiologique ou un choix mécanique. »

Allons plus haut. Quand la femelle du grillon accourt à la musique que lui font les mâles avec leurs élytres, pourquoi choisit-elle celui-ci plutôt que celui-là? Sans doute parce que l’harmonie de son chant lui plaît mieux. De même chez l’homme qui est attiré, alors qu’il croit choisir, vers la femme qui le complétera le mieux, et réciproquement.

Mais chez nous le mécanisme est complexe. 11 a lieu de distinguer, en amour, l’appétit et la faim. Quand je me mets à table, dit à peu près M. Roux, et que je suis en train, c’est l’estomac seul qui intervient pour me solliciter de faire honneur au repas. Mais si depuis de longs jours je suis privé d’aliments, ce n’est plus l’estomac, organe différencié et spécialisé, qui interviendra; toutes les cellules démon être réclamant satisfaction feront entendre leur plainte douloureuse, et je serai en butte aux tiraillements de la faim. On doit distin-

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guer de même l’appétit sexuel provoqué par la vue d’une femme désirable, par la réplétion des vésicules séminales ou l’influence de la saison, « car les chairs fleurissent au printemps comme les fleurs». La faim sexuelle opposée à l’appétit, c’est le besoin de se reproduire, de se survivre, qu’ont toutes les cellules de l’organisme, aussi bien les cellules somatiques que les cellules génératrices. Envisagé sous cet angle, l’amour en tant que phénomène général, n’est compliqué que du fait même de notre complication organique ; mais si nous redescendons à la cellule, tout s’explique.

On comprend d’abord la passivité féminine ; la chémiotaxie, si bien étudiée par les biologistes, nous sert ensuite à saisir le pourquoi de l’attraction cellulaire. Individuellement, chacune des deux cellules est périssable parce qu’il lui manque des éléments. Pour durer, elles s’accouplent comme le faisaient nos infusoires tout à l’heure. Mais cette attraction ne nous explique pas encore le choix. Pourquoi chacun de nous est-il conduit à son insu par la nature à élire telle femme plutôt que telle autre ? Sous quelle influence se produit l’amour qui chez la femme, plus encore que chez l’homme, est frère de la mort L — N’y joue-t-elle pas quelquefois sa vie ? — Et pour l’homme lui-même, être de lutte, l’amour n’est-il pas souvent une entrave ! Pourquoi, malgré tout, deux êtres se précipitent-ils dans les bras l’un de l’autre ? Goethe a émis l’idée des affinités électives. Prenez deux corps chimiques sans affinité, mettez-les ensemble, il y aura juxtaposition, mélange, mais rien de plus, aucune trace de vie. Ontils de l’affinité l’un pour l’autre, le rapprochement va devenir fécond. Avec dégagement de chaleur, ils réagiront l’un sur l’autre pour produire un troisième élément, et le phénomène, tout à l’heure inerte, sera cette fois la source d’activités souvent formidables. Il n’en va pas autrement chez les individus

1. « La Nature ne songe qu’au maintien de l’espèce ; et pour la perpétuer elle n’a que faire de notre sottise... A ne consulter que la raison, quel est l’homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir ? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie d’une année entière ? (Chamfort).

Schopenhauer, qui a écrit admirablemeut sur Tamour, ne s’est pas payé de comparaisons, il a posé une loi. Chaque être, •dit-il, cherche inconsciemment dans l’être avec lequel il va s’accoupler les qualités qui lui manquent à lui, et ceci pour le plus grand bien de l’espèce, ou mieux pour la meilleure adaptation au milieu de l’être qui va être conçu. Mais alors, dira-t-on, un être laid ne devrait choisir qu’une femme idéalement belle, et réciproquement. Ensuite, si l’on aime la personne qui doit nous compléter, celle-ci devrait, en retour, fatalement nous aimer ; or, c’est le contraire qui arrive trop souvent. Les psychologues ne s’embarrassent pas pour si peu. Si l’on choisit, répliquent -ils, telle femme plutôt que telle autre, cela ne veut pas dire qu’elle réponde absolument à l’idéal inconscient qui sommeille en chacun de nous, prêt à s’éveiller en présence de l’individu le plus capable de nous compléter. La nature fait pour le mieux, voilà tout. Si le hasard nous avait mis en présence d’un être remplissant mieux encore les conditions requises pour la perpétuation de l’espèce, c’est celui-là qui eût été choisi, c’est celui-là qu’attendra l’un des deux partenaires moins pressé que l’autre. Il est une objection plus grave : Si la nature nous mène par la main comme des petits enfants, pourquoi les dégénérés, •dont les tares s’ajoutent, se recherchent-ils avec tant d’ar- ■deur ! Mais précisément parce qu’ils se complètent, répondrai-je. Là, pas plus qu’ailleurs, la nature n’est en défaut. Je n’ai pas besoin de rappeler, en elfet, à des médecins, que l’union des dégénérés aboutit à la stérilité fatale ou à la déchéance et à la disparition des produits. Ici encore l’éternelle tentatrice ne se sert-elle pas très habilement du masque d'amour pour arriver à sa fin, qui est l’élimination des faibles.

Ce besoin qu’ont les êtres de se compléter de ce qui leur manque n’est d’ailleurs pas une idée nouvelle. Les mythes anciens ne sont-ils pas tout émaillés de fictions où ce principe revient comme un leit-motiv : Les humains, dit Hésiode, étaient doubles autrefois, et c’était fort gênant. Ils se plaignent à Jupiter, qui un beau jour les sépare du tranchant de son glaive. Mais à peine désunis, les voilà qui brûlent du désir de se rapprocher. Et c’est pourquoi chacun erre sur

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le vaste monde à la recherche de sa moitié. Les Persans ont une fable qui repose sur la même conception. Un dieu nous remet en naissant une moitié de pomme ; nous allons tous dans la vie avec notre part de fruit chercher la moitié qui le complète ; quand les deux moitiés s’adaptent, tout est bien, mais malheur à qui s’est trompé !

En résumé, les êtres de sexe différent ont besoin de se compléter : ils sont, à cet effet, doués d’un instinct très sûr, l’instinct sexuel ; mais comme cet instinct est aveugle, il a besoin d’un guide pour atteindre son but naturel, qui est à la fois la conservation et l’amélioration de l’espèce. Ce guide, c’est l’amour ; les Anciens savaient ce qu’ils faisaient quand ils lui mettaient un bandeau sur les yeux, ayant symbolisé ainsi le déterminisme qui pèse sur les relations sexuelles ; ce déterminisme est tel que les humains, je le répète encore, empêtrés dans ses rets, ont beau croire qu’ils agissent dans la plénitude de leur volonté, ils n’en sont pas moins les jouets d’un petit enfant aveugle et qui les mène où il veut.

La grande lacune de la théorie évolutive est peut-être de ne pas assez tenir compte de ce fait que l’amour est un combat : le combat sexuel. L’idée de lutte préoccupe davantage le naturaliste que le psychologue. On nous a décrit tous les ruts : et les tournois gracieux des oiseaux, et les duels sanglants des cerfs au fond des bois. On n’en fait pas assez état lorsqu’il s’agit des humains ; on oublie trop, par exemple, les luttes des femmes entre elles. Notre compagne n’est plus passive comme elle le fut autrefois ; sa façon d’aimer ou d’être aimée est peut-être aussi différente chez les civilisés, que nous différons, nous, de l’homme des cavernes. Cette entrée en ligne de la femme, avec toutes ses armes et ses ruses, n’a pas peu compliqué l’amour moderne, et c’est pourquoi sans doute l’étude du phénomène est devenue si délicate. M’arrêter sur ce point m’entraînerait trop loin, je poursuis donc en éta

blissant — et cela est permis après ce qui vient d’être dit — une sorte de hiérarchie dans l’amour.

Il y a lieu de noter d’abord la passion brutale, où l’irritation sexuelle seule entre en jeu; puis l’amour où le physique et le mental interviennent dans un juste équilibre, pour aboutir à la perpétuation de l’espèce et à la création de la famille. Plus haut encore, signalons cette forme dans laquelle le sentiment s’épure pour devenir immatériel, nous aurons alors l’amour platonique, ou l’amitié amoureuse dont il sera parlé plus loin.

Il faudrait démontrer maintenant le mécanisme qui pousse l’animal à l’accouplement. Pourquoi, à partir de la puberté et presque jusqu’à la mort, les humains, vains jouets de la nature, sont-ils sans cesse exposés aux joies et aux périls de l’amour? Il y a d’abord une cause physique qui fut longtemps obscure, mais que les travaux de Brown-Séquard et de ses élèves ont réussi à éclairer quelque peu. A l’époque du rut, l’instinct sexuel devient si prépondérant, si tyrannique, que l’animal le plus farouche, la gazelle la plus timide, oublient toute prudence, comme si à ce moment l’instinct de la perpétuation de l’espèce primait celui de la conservation de l’individu. On cite toujours à ce sujet les expériences de Spallanzani, qui, mutilant des grenouilles accouplées, n’arrivait pas à rompre leur étreinte. Chez les hommes, le désir est une sorte d’ivresse, de délire, le délire amoureux des poètes. Pourquoi ce trouble subit? On a fait, depuis Brown-Séquard, intervenir la sécrétion interne, et personne ne songe à contester son importance, malgré que l’échec des injections de liquide testiculaire ait trop vite découragé les chercheurs. Si de ce côté on n’a rien pu établir de précis, c’est parce qu’on a mal cherché. Nul doute cependant qu’on arrive à des résultats, quand, au lieu d’étudier la question chez l’homme, on en reprendra l’étude sur les animaux.

A l’époque du rut, on voit les corps caverneux que le dindon porte sur le cou devenir turgescents ; sous l’influence d’une sécrétion interne, son sérum semble doué de propriétés spéciales, propriétés qui se manifestent d’une façon plus évidente encore chez l’autruche. Cet animal, dont s’est occupé

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notre confrère, le D'’ Decorse, devient à la période du mt extrêmement irritable et dangereux ^ Les éleveurs, directement intéressés à connaître les signes de cet état, l’ont bien étudié. Ils savent, par exemple, que les téguments de la bête revêtent une coloration spéciale tirant sur le rouge ; les globules abondent dans le sang, et bien qu’on ne connaisse pas la source de cette modification, on s’est déjà demandé si le sang de l’animal à ce moment ne pourrait pas fournir le sérum propice à réveiller les ardeurs qui s’éteignent ou servir de remède à la vieillesse.

On a de plus mis en avant les rapports qui existent entre les centres de l’olfaction et les centres génitaux. Un spécialiste habile n’avait-il pas prétendu, il y a quelque temps, pouvoir rendre la puissance génitale par la simple excitation des cornets de la muqueuse nasale ? Cette conception, blâmable dans la pratique, peut se défendre en théorie. Tous les sens, en effet, concourent à éveiller Tinstinct sexuel et peut-être chacun d’eux intervient-il pour sa part dans le mécanisme de la sécrétion interne.

Tout le monde connaît l’exemple de ce Valois qui devint amoureux fou d’une honneste dame en sentant la chemise qu’elle avait portée. Parlerai-je du toucher, et des caresses, et des baisers, qui sont à la fois le prélude et l’accompagnement de l’amour? Le baiser, dont je n’ai pas à faire l’histoire, s’est singulièrement différencié depuis quatre ou cinq siècles. Avant la grande épidémie de syphilis de la Renaissance, tout homme bien né avait le droit de saluer les femmes en les baisant sur les lèvres. « C’est une injurieuse coutume aux dames, dit quelque part Montaigne, d’avoir à prêter leur bouche à quiconque a trois valets à sa suite,'pour malplaisant qu’il soit. » La crainte de la vérole fut le commencement de la sagesse, et en dehors des Slaves, les civilisées n’accordent leurs

1. Le roi de Grèce, il y a deux ans, ayant voulu tenter l’élevage en grand des autruches, faillit être tué d’un coup de pied par un de ces animaux alors en rut. Il ne dut son salut qu’au dévouement d’un de ses serviteurs qui, voyant le danger, se jeta au-devant de la bête en furie, et eut le ventre ouvert du haut en bas d’un coup de pied.

lèvres que pour sceller l’abaudon de le ur corps. Quant à la voix, vous connaissez tous son pouvoir ; il n’est pas jusqu’au goût qui n’intervienne; — lequel de vous ignore la saveur des baisers ?

Le sens de la vue, toutefois, est prépondérant. N’est-ce pas la vue qui nous donne la sensation de la beauté ? Certes, cette idée du beau appliquée à la forme humaine est des plus relatives. En principe, la femme trouve parfait un corps solidement musclé; nous aimons en elle la rondeur et la gracilité. D'une façon générale, notre esthétique, à nous, place au-dessus de tout le type celto-germanique, le type grec. Mais il en est d’autres, celui de la race noire, de la race jaune, etc., et nègres et jaunes ont des idées aussi exclusives et aussi justifiées que les nôtres sur la beauté. Une petite danseuse de Java disait jadis à un de mes amis ; « Tu es aimable, mais comme tu es laid avec ton long nez et ta barbe ! » Ceci nous montre combien la beauté est fonction de l’amélioration de l’espèce, chaque être étant attiré vers le partenaire qui le complétera le mieux pour reproduire le type de la race, et non un hybride. La forme, au surplus, est sous la dépendance absolue des centres génitaux. Ecoutons Virchow : « La femme, dit-il, n’est femme que par les ovaires. Toutes les propriétés spécifiques de son corps et de son esprit, de sa nutrition et de sa sensibilité nerveuse, la délicatesse et la rondeur de ses membres, sa beauté, en un mot, tout cela et les autres qualités caractéristiques de la femme sont sous la dépendance de l’ovaire. » De même, les natura- ! listes savent très bien que certains papillons, mâles d’un j côté du corps, femelles de l’autre, présentent sur chacun de leurs deux segments les formes caractéristiques du sexe correspondant.

La beauté de l’homme, éclose comme celle de la femme à la puberté, est de même sous la dépendance des centres génitaux ; poitrine large, forte musculature, harmonie des formes, tel est, chez nous du moins, l’idéal pour le mâle, idéal d’ailleurs de plus en plus rare. Quand, en effet, un sen- I liment s’idéalise, quand les centres deviennent prépondérants, I les qualités physiques s’amoindrissent. Prenons, par exem- I

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pie, l’écriture ; elle est superbe, impeccable, d’un délié parfait chez les naïfs enlumineurs de missels. La main est devenue rebelle, et la plume capricieuse entre les doigts des intellectuels modernes, qui s’attachent bien plus au fond qu’à la forme, à l’idée qu’à son signe. De même pour la beauté. Les lignes et l’harmonie du corps ne disparaissent-ils pas chez le moderne, dont le costume sombre, étriqué, met en quelque sorte sous le boisseau toutes les qualités qui font le mâle, celui-ci ne devant briller et conquérir que par son esprit, alors que les attraits physiques sont relégués au second plan ?

La beauté au surplus — et nous en avons dit assez pour qu’on puisse le comprendre sans peine — est chose éminemment subjective. Nous disons couramment de telle femme : Elle peut être belle, mais ce n’est pas mon type, elle ne me dit rien. Les artistes n’ont pas sur ce sujet les mêmes appréciations que nous, et nul être ne correspond aux canons de beauté d’un Vinci ou d’un Lesueur. En général, l’homme aies bras trop longs, la femme les jambes trop courtes, le bassin trop large. Tout l’effort de notre compagne tend précisément depuis des siècles à corriger les défectuosités de la nature. Pour masquer la disproportion entre le buste et les jambes, tantôt elle s’allonge la taille (corps de baleines de la Renaissance, corsets droits modernes), tantôt elle subit le supplice des hauts talons — ils ont atteint au xv*^ siècle jusqu’à 10 et 15 centimètres — mais toujours elle s’efforce par des colifichets, des ceintures, des bijoux, des boucles, des dentelles, d’attirer le regard du mâle sur son buste et sur la ligne des hanches.

Les Grecs trouvaient la femme si imparfaite que presque toutes les statues de la grande époque sont drapées à partir de la ceinture ; l’homme, au contraire, est représenté nu invariablement, parce que de formes plus harmoniques. Mais où la femme retrouve son avantage, c’est dans le désir ; elle est ici supérieure, parce que ses organes sont cachés ; « la passion ne se traduit que par les inflexions du corps, le ventre tendu, les reins cambrés, les seins dressés. L’homme, au contraire, n’est qu’obscène, il est musée secret », et sa ligne,

odieusement brisée, ne fait plus de lui qu’un phallus. Je n’insiste pas.

Pour traiter ce sujet de la beauté, il faudrait encore tenir compte des modes. A la Renaissance, on prise fort le ventre arrondi ; nous sommes revenus maintenant à l’abdomen plat de la statuaire antique. Il faudrait faire état aussi de l’âge. La « beauté du diable » est un piège de la nature. Au moment où la femme tente un grand coup de séduction, « elle a souvent un charme momentané, qui n’est une qualité d’aucun des traits, mais de l’ensemble. Chacune des lignes, médiocre en soi, devient agréable. C’est la première floraison. Il en est une autre, entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Avant la maturité, il y a un renouveau d’éclat, avec en plus le raffinement de dix ans passés à s’orner pour plaire... »

Au point de vue mental, trois étapes dans l’amour : l’émotion, le sentiment et la passion. Nous voyons une femme ; sa voix nous trouble, ses yeux nous charment ; nous sommes émus. Puis plusieurs fois le hasard nous la fait rencontrer. Un état nouveau va naître. Les émotions répétées ont laissé des souvenirs. Nous avons pensé à l’inconnue d’hier, nous sommes prêt à la rechercher, tout au moins nous sommes heureux de nous trouver près d’elle. Attention ! nous entrons dans le sentiment. Un pas de plus, et si notre volonté est débile, notre système nerveux trop impressionnable, voici la passion qui s’installe. Les psychologues parlent alors d’obsession, d’idées fixes ; les simples se contentent de proclamer « qu’ils aiment à la folie, qu’ils en perdent le boire et le manger ».

Nous entrons ainsi de plain-pied dans une conception plus générale de l’instinct de l’amour. Au cours de ces lignes, vous m’avez entendu parler d’adversaire, de partenaire, de lutte amoureuse ; c’est qu’en effet l’amour est un combat.

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c’est la manifestation splendide de la lutte des sexes, où chacun d’eux a son rôle et ses armes. La femme a la : joie d’être conquise, absorbée tout entière, la crainte de ne point l’être, l’horreur de l’abandon. Pour être distinguée, elle va se parer, se faire perfide et coquette, user de ses armes, comme elle dit. Chez notre grand ancêtre, après le combat, le mâle le plus fort distingue une captive, qu’il choisit comme sa part de butin. Pour la reconnaître dans le troupeau, il la marque de son signe, de son totem, car il est peint en guerre lui-même. Pour être élues à leur tour, les autres femmes imitent leur compagne et s’enluminent à l’envi. L’une remarque que l’ocre lui sied, telle autre le noir ; celle-ci déroule sa chevelure, l’autre la ramène haut sur la tête ou très bas sur la nuque. De ce jour la coquetterie est née. Comment elle se manifeste, je vous l’ai dit en parlant de la beauté, je n’y reviendrai pas. Mais nos compagnes n’ont pas qu’une flèche à leur arc. Non seulement elles ont pour armes leurs charmes physiques, mais encore toute une gamme de sentiments délicats. Réservées dans leur langage, elles ont horreur des grossièretés, et la vraie femme digne de ce nom souffre de certaines conversations, aujourd’hui trop fréquentes, comme d’une injure. De même, elles ont appris, — ceci c’est la coquetterie suprême, — à se réserver tout en s’abandonnant. Grâce à cet art, l’homme en délire peut avoir l’illusion sans cesse renouvelée de la première étreinte, de la première ivresse de l’amante...

Les moyens de lutte chez l’homme sont tout à fait différents. Sa joie suprême, à lui, c’est la conquête. Vous connaissez tous le type de vantard imbécile qui va partout clamant ses bonnes fortunes. Le plus souvent ce naïf, qui se croit un grand vainqueur, a cependant été conquis plutôt qu’il ne fut conquérant. L’idée de conquête est si enracinée en nous que le mâle est d’ordinaire sans défense en face de l’intrigante assez habile pour lui faire comprendre qu’elle l’aime et qu’il est beau. Après la conquête vient la joie de la possession. Mais ici la médaille a son revers. De deux êtres qui s’aiment, la jalousie, la crainte d’être dépossédé, va faire deux ennemis. La jalousie, qui parfois conduit au crime^

qui trop souvent empoisonne la vie, a cependant son bon côté : elle doit être envisagée comme l’antidote de la satiété; on peut même dire qu’elle constitue le meilleur tonique de l’amour. On apprécie plus sûrement un bien qu’on est obligé de disputer à d’autres ; la peur de le perdre sollicite à consolider la conquête et renouvelle en quelque sorte le plaisir de celle-ci.

Ne croyez pas au surplus que cette idée de lutte soit inféconde. Le besoin qu’a la femme d’être possédée tout entière suffit à montrer les sources du féminisme contemporain. Si ce grand mouvement est né, cela n’est-il pas dû à notre mauvaise organisation sociale ? Nouveau Jason, sans cesse à la conquête de la Toison d’or, je veux dire de la fortune, l’homme ne possède plus assez la femme : ou bien il la dédaigne parce que sans dot, ou bien, pris du matin au soir par le combat de la vie, il la laisse se morfondre seule au foyer. Nous touchons, vous le voyez, à une des faces les plus troublantes de la lutte des sexes. Travailler, produire, être une source d’énergies, voilà notre rôle ; qui l’oublie court à la défaite. Et cependant l’amour est chose d’importance, il n’y a rien au-dessus, dit même notre compagne. Eh bien, lequel aujourd’hui est assez bien équilibré pour faire la part égale entre ces deux nécessités : lutter âprement pour la vie et aimer tendrement sa compagne ? ‘ J’arrive ainsi au grand chapitre de l’amour à deux et du mariage.

1. Depuis le moine espagnol qui créa Don Juan, on s^est imaginé de montrer que Don Juan synthétisait en lui toutes les qualilés du mâle. On a voulu en faire une manière de surhomme. Or don Juan, tel ces admirables papillons qui n’ont qu’un rudiment de cerveau et pas de tube digestif, est un être d’amour, inapte à toute autre lutte. Loin d’être un surhomme, c’est une bête de luxe. Et c’est pourquoi, si les femmes en raffolent, les hommes le méprisent. Il ignore les lois, ne travaille point ; tout à son idée fixe, il n’a pour lui que son audace ; « En Allemagne, 630, en Espagne, 1,003 ! » Dona Anna, bafouée par lui, ridiculisée, l’adore en dépit de tout, sa souffrance même lui est douce. En réalité, Don Juan est un monstre, c’est un phallus déchaîné. Ce qui peut nous consoler, c’est qu’il a son pendant chez la femme. Vous avez tous connu ces créatures de grâce et de perfidie, détestées des mères. Ces

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Quantité de philosophes et d’anthropologistes estiment qu’au début de l’humanité, la polyandrie régnait en maîtresse. Il y avait les femmes du clan, de la tribu. Comme on ne pouvait attribuer la paternité des enfants à tel ou tel mâle on vécut sous le régime du matriarcat. Bachofen soutient même que les femmes, de ce fait, furent longtemps considérées comme supérieures à l’homme i. En Egypte, la déesse Isis marchait avant Osiris. La matrice d’or des hypogées, que les femmes portaient au cou, était l’insigoe de la toute puissance, le phallus ne venait qu’au second sang. Suivant le même auteur, le combat des Amazones ne serait que le symbole du fatal et dernier épisode de la lutte des sexes. Vaincue par le mâle dans une longue série de combats, la femme aurait expié sa défaite par le long esclavage dont elle se libère à peine à notre époque.

Cette conception peut paraître fantaisiste ; elle a cependant un fond de vérité. Au point de vue de l’espèce, le mâle est un accident, la femelle eût pu suffire. Dans le monde des insectes, l’autre sexe n’est-il pas presque toujours supérieur au mâle en industrie, en courage et en force ; le rôle de ce dernier est réduit ordinairement à celui d’un parasite, que la nature supprime dès qu’il a rempli sa fonction. Il y a plus : toutes les fois que la Nature sent l’espèce menacée par l’approche de la saison rigoureuse, c’est au type mâle qu’elle

amoureuses, en proie au désir d’être possédées, de tressaillirsous de nouvelles étreintes, sèment, elles, aussi la ruine et le désespoir autour d’elles.* Celles-là ne créeront jamais un foyer, celles-là ne connaîtront jamais 1 amour véritable, fait tout entier de l’union de deux êtres.

1. Partout où la nature hostile brime encore l’homme trop rudement, la femme a le premier rôle au logis. Chez les marins bretons, par exemple, sans cesse retenus en mer, sans cesse exposés aussi, la femme est tout, c’est elle qui engage le mari pour l’Islande, qui signe les baux, passe les marchés, etc., etc.

donne la prépondérance ; par contre, la vie de l’espèce est-elle assurée, c’est la femelle qui prédomine. Voyez par exemple les pucerons : aux approches de l’hiver ils ne font que des mâles; mais si l’on porte en serre chaude la branche de pommier où ils ont élu domicile, aussitôt, par parthénogénèse, ils produisent une quantité de femelles h De nouveau exposés au froid, nos pucerons reviendront au type mâle. Ceci est dit pour rabattre un peu notre superbe. Nous nous targuons d’être le sexe fort; la Nature est là pour répondre qu’au point de vue de l’espèce, — le seul qui importe, — c’est préci^sément le sexe injustement réputé faible qui devrait l’emporter.

Peut-être la télégonie, c’est-à-dire l’imprégnation de tout son être par le mâle, expliquerait elle la réserve instinctive de la femelle : peut-être expliquerait-elle aussi le besoin qu’elle a de n’appartenir qu’à un homme et son aversion pour la polyandrie. La télégonie, en effet, consiste en ceci, que le mâle laisse toujours plus ou moins son empreinte à la femelle qu’il a le premier fécondée.

Les produits du second étalon ressemblent toujours par quelque côté au premier procréateur. Les éleveurs de races sélectionnées affirment que la télégonie existe sûrement. Maints chasseurs vous diront qu’une chienne racée, saillie par un chien de carrefour, ne fera plus jamais que des métis, même si on la confie, ensuite, à un animal de pur sang : elle a été souillée. Les sauvages sont de cet avis, d’où le soin des chefs à prévenir le rapt dans leurs familles et à le punir cruellement quand il se produit. La télégonie est intéressante au point de vue humain, parce qu’elle expliquerait, suivant quelques auteurs, la ressemblance constatée si souvent entre mari et femme dans les vieux ménages. Je dois

1. Enfin, plus un pays est civilisé, plus les femmes prédominent : en Angleterre, en France, en Allemagne. L’Etat est-il au contraire, proche des luttes et des hasards de la barbarie, le nombre des mâles l’emporte: certaines régions de la Russie, par exemple. Récemment les journaux demandaient des femmes pour le Far- West américain, où il n’y a presque que des hommes.

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noter, néanmoins, que l’existence de ce phénomène, récemment étudié par M. Cousin dans une bonne thèse, est des plus discutées. Ce qui n’est pas discutable, c’est ce que j’appellerai la télégonie morale. Qu’on le veuille ou non, la femme n’oublie jamais, ni le premier baiser, ni le premier initiateur. En dépit de tout, l’homme qui a eu l’étreinte d’une vierge ne sortira plus de son coeur. Avec son incomparable talent d’observateur, M. Paul Hervieu, dans le Dédale, a mis singulièrement en relief cette télégonie morale. Peutêtre n’a-t-il pas été compris, car personne n’a signalé cette caractéristique originale de cette œuvre si forte.

Pour revenir à la polyandrie, première forme des sociétés» je dois dire que cette théorie, défendue par de grands esprits, M. Gustave Lebon, entre autres, ne paraît point exacte. Je lui préfère, avec M. Forel, l’idée de monogamie, soutenue avec tant d’éclat par Westermack. Tandis que les singes inférieurs vivent dans la promiscuité, remarque du Chaillou, les anthropoïdes, chimpanzés et gorilles, sont monogames ; les sauvages le sont également. Dès que les sexes sont libres, dit fort justement M. Forel, l’instinct monogame de la femme, d’un côté, et la jalousie des deux sexes, de l’autre, tendent constamment à rétablir le mariage. Il est non seulement l’état social par excellence, ajouterons-nous, mais il fait encore partie intégrante, primordiale de l’instinct sexuel. Certes, nous avons si bien déformé le mariage, qu’on pourrait le croire issu de notre organisation sociale; cependant il la domine toute. Quelques rêveurs ont bien proclamé que le mariage tuait l’amour, mais ce sont là imaginations de gens qui vivent en marge de la société, et dont la mentalité est spéciale, je ne m’y arrête pas. En réalité, ceux qui le critiquent ne l’ont pas compris. Michelet est le seul peut-être qui ait écrit là-dessus des choses fortes et vraies. Dans l’amour, dit-il, le moment du drame est intéressant, mais difficile à observer. Et d’ailleurs, l’amour dans le mariage n'est pas un moment, une étape, une vague lune de miel, c’est la vie même, toute la vie des deux époux.

Au début, l’homme plus âgé, plus éclairé, initie la jeune femme, l’élève jusqu’à lui. Plus tard, celle-ci, arrivée à son

apogée, retient, reprend le cœur de l’homme, le relève fatigué, lui rend des ailes pour planer sur les misères de la vie et du métier. En d’autres termes, la jeune fille, inférieure au début à son compagnon qui l’initia au grand mystère, apprend de lui les secrets de la vie ; chemin faisant, l’amante, hier inexpérimentée, se hausse peu à peu jusqu’à son maître ; elle prend part à ses travaux, l’encourage et le console. Bientôt, de sexuel l’amour devient cérébral ; il est fait de souvenirs communs, de deuils et de joies partagés. Vers l’âge mûr, il évolue encore. Dans la lutte l’homme a usé ses énergies ; la femme, elle, a gardé, avec sa fraîcheur d’âme, des réserves de force. Elle devient alors la grande amie, et d’égale tout à l’heure, la voilà presque supérieure maintenant. Mais combien doux son joug! Dans tous les vieux ménages unis, l’homme est à son insu conduit par la femme. Ce n’est pas la tyrannie si justement raillée de la pantoufle, non, mais un sentiment très délicat qui, j’en reviens à Michelet, fait de l’amour conjugal comme un tableau toujours neuf et toujours varié ; variété d’autant plus grande que les époux revivent et s’aiment dans leurs enfants.

Je parle d’enfants, et voilà que se pose le plus redoutable des problèmes. Croissez et multipliez, a dit l’Écriture. L’amour n’a d’autre but que la reproduction, enseignent de leur côté psychologues et biologistes. Certains sociologues, par contre, soutiennent hardiment que l’homme doit savoir limiter sa descendance ; la restreindre doit être la marque de sa supériorité ; il peut cultiver la fleur, mais se garder d’arriver au fruit. Qui croire ? Le débat est chez nous particulièrement douloureux ; la lutte entre les deux courants contraires n’a-t-elle pas pour enjeu tout l’avenir du pays ?

Donc, à entendre quelques-uns, l’usage des antiseptiques ou des préservatifs nous distinguerait surtout de la bête, notre femelle est la seule qui tente de remédier aux suites de l’étreinte : l’injecteur est roi. Alors que tous les animaux se doivent plier aux lois de la nature, l’homme seul est assez industrieux pour s’en affranchir ; pourquoi lui en faire un crime ? On a bien le droit de ne pas faire des enfants si l’on sait ne pas pouvoir les élever. Quand il se soustrait au froid,.

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grâce à ses calorifères perfectionnés, quand, à l’aide de ses machines rapides, il franchit l’espace, l’être humain fait-il autre chose que de braver la nature et ses lois ? Pourquoi pas un reproche ici, et tant de sévérité s’il s’agit de la reproduction ? Hélas, comparaison n’est pas raison. Notre confrère, M. Max Nordau\ s’est chargé de combattre victorieusement ces sophismes.

« Nous ne savons pas pourquoi, dit-il, un individu accomplit son développement dans un nombre d’années et non dans un autre ; pourquoi le grand et fort cheval ne peut atteindre que l’âge de 35 ans, tandis que l’homme plus petit et plus faible peut dépasser 70 années ; pourquoi le petit corbeau vit jusqu’à 200 ans, tandis que l’oie, beaucoup plus grande, n’atteint que 20 ans, Mais ce que nous savons, c’est que chaque être vivant est destiné dès sa naissance à une durée vitale déterminée comme un mouvement d’horloge et remonté pour un temps déterminé, durée que l’action imprévue des forces extérieures peut abréger, mais qu’elle ne saurait dans aucun cas prolonger.

« Nous soupçonnons de même que les espèces aussi sont organisées pour une durée déterminée ; comme les individus, elles naissent dans un moment précis, se développent, atteignent leur maturité et meurent. Le cycle vital d’une espèce est d’une durée trop étendue pour que les hommes aient pu fixer, même dans un seul cas, par l’observation directe, son point de départ et sa fin. Mais la paléontologie offre de nombreux points d’appui, à l’aide desquels on peut affirmer avec certitude le parallélisme des lois de la vie et de développement chez l’individu et chez l’espèce. Tant que l’individu n’a pas épuisé la force vitale dont il a été doué lors de sa naissance, il lutte avec tout l’effort dont il est capable pour se conserver et se protéger contre ses ennemis ; si sa force vitale est épuisée, il ne ressent plus aucun besoin de nourriture, ni aucun désir de se défendre : il meurt. C’est absolument de la même manière que se manifeste dans la force vitale sous la

1. Les mensonges conventionnels de notre civilisation, par M, Max Nordau, traduction de M. Auguste-Diétricb, 1888. Henrichsen, éditeur.

forme d’inslinct de la reproduction . Tant que la vitalité de l’espèce est puissante, chaque individu complètement formé tend de toutes ses forces à l’accouplement. La vitalité de l’espèce commence-t-elle à diminuer, les individus deviennent plus indifférents à la reproduction et cessent enfin complètement d’en ressentir la nécessité. Nous possédons dans l’égoïsme et le sentiment de solidarité, au sein même d’une espèce, et même au sein de races humaines ou de peuples entiers, une mesure certaine de leur force vitale. Plus sont nombreux les individus qui placent leur propre intérêt au-dessus de tout devoir de solidarité et de tout idéal du développement de l’espèce, plus est proche le terme de la vitalité... Le dépérissement, non seulement de la famille, mais aussi d’un peuple, commence avec la prépondérance de l’égoïsme, signe infaillible de l’épuisement de la vitalité de l’espèce... Quand une race ou une nation est parvenue au point final de sa carrière, les individus perdent la faculté d’aimer sainement et naturellement. L’esprit de famille périt. Les hommes ne veulent pas se marier, parce qu’ils trouvent incommode d’avoir la responsabilité d’une autre vie humaine et de s’occuper d’un autre être. Les femmes craignent les douleurs et les désagréments de la maternité et recourent, même dans le mariage, aux moyens les plus immoraux pour n’avoir pas d’enfants. »

J’ai tenu à citer tout le passage de M. Nordau ; si l’on songe que c’est un Allemand qui a écrit cela, et qu’en Allemagne les naissances progressent encore normalement alors que le déclin est évident chez nous, on comprendra quelle idée nos rivaux doivent se faire de la vitalité de notre race .

L’amour conjugal est la forme sublimée de l’amour ; il en 'est d’autres également délicates ; ainsi l’amour platonique, cet antipode de la passion brutale. L’amour platonique existet-il? Première question. Par quoi se traduit-il ? Autre problème. On pourrait dire : L’amour platonique existe fréquem-

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ment avant, rarement après, jamais pendant. Mais ce serait nier qu’il soit, et il existe en tant que sentiment raffiné, moins violent que l’amour, mais plus durable : L’amitié amoureuse a aussi sa volupté, qui naît du trouble équivoque qu’elle procure. Rare chez les jeunes hommes prompts à l’action, le platonisme sied mieux à la femme, dont l’âme compliquée est un peu rêveuse. Les êtres qui s’y abandonnent sont ceux que retient la barrière d’un idéal, par exemple, un homme lié ailleurs, ou un religieux enchaîné par ses vœux. 11 est aussi des êtres de tempérament qui font à l’amour deux parts. Pour la satisfaction charnelle, ils pensent qu’une fille d’auberge accorte suffit, mais ils aiment avec leur cœur une élue, et se passent fort bien de la posséder. A notre époque, Mérimée fut, dit-on, de ceux-là.

Les exemples du platonisme abondent d’ailleurs dans l’histoire. Citerai-je l’admirable commerce entre sainte Paule, cette fille des Scipions et des Gracques, et saint Jérôme. Dans la Rome raffinée, où les êtres ne goûtaient que des plaisirs rares et grossiers,. quantité de veuves s’étaient groupées autour de Marcella sur le mont Aventin. C’est là que Jérôme, venu pour prêcher, connut sa douce amie, et leur tendresse voilée fut pleine de grâce. Sainte Claire, une belle jeune fille d’ Assise, entendant un jour saint François, comprit qu’elle n’aimerait que lui. Le poverello, dont l’amour s’étendait à toutes les bêtes, et qui causait tour à tour avec les oiseaux et avec le soleil, ne voulut pas repousser cette belle créature du bon Dieu. 11 s’installa sur une colline, en face de son hermitage, où ils vécurent en s’aimant de loin. J’en dirai autant de sainte Thérèse et de Jean de la Croix, de François de Sales et de Jeanne de Chantal, de Béatrice et de Dante, tout secoué d’émotion délicieuse au simple salut courtois de son amie ; de Laure et de Pétrarque ; plus près de nous, d’Eugénie et de Maurice de Guérin, de Renan et de sa sœur Henriette, pures liaisons où se mêlait cependant un peu d’amour ; — car la femme, dit Renan à propos de la jalousie de sa sœur au moment de son mariage, « la femme n’admet pas une diversité de nature entre les différents amours ».

R y a aussi la liaison de Cordélia et de Gœthe,de Lucile et

de Chateaubriand ; mais là le cas n’est pas net et prête à l’équivoque. La plupart du temps, les platoniques, ces Jansénistes de l’amour, cèdent la proie pour l’ombre, et l’amitié amoureuse est surtout l’apanage des saints, des poètes, des philosophes et des hommes mûrs. Il faut, je le répète, avoir l’âme compliquée pour s’y adonner; tels encore George Sand et Flaubert. Les simples, eux, aiment à la bonne franquette.

Le snobisme n’est pas étranger à cette forme de la passion. Sous l’influence des idées ibséniennes, du botticellisme, des bandeaux plats, des teints blêmis par le nuage des poudres de riz, on vit, il y a quelques années, dans les milieux artistes où se rencontrent tant de dégénérés, fleurir intensément le platonisme. Il disparut sous le ridicule, pour faire place à une autre forme de snobisme d’origine anglo-saxonne. L’amour a aussi ses snobs, et les flirteuses ont remplacé les rosses mystiques de naguères.

Le flirt est aussi une forme compliquée de l’amour, on ne peut l’omettre dans les classifications de ce sentiment. Il a existé de tout temps ; de tout temps on a conté fleurette on a « fleureté », suivant notre joli mot défiguré par la mode anglaise. Quand nos anciens contaient fleurette, ils se livraient à un jeu dangereux, qui préparait l’amour comme les jeux guerriers préparent la guerre, mais qui aboutissait fatalement à l’étreinte. A la Cour, cela débutait par des œillades, se poursuivait par des madrigaux ou des lettres, et se terminait par ce que vous savez. A la ferme ou à l’auberge, on contait fleurette à grand renfort de coups de poings «t de bourrades, en attendant l’occasion propice. De nos jours, tout cela est changé. Le flirt actuel, dit M. Roux, c’est la conquête amoureuse sans amour, c’est le désir d’inspirer de l’amour sans en éprouver aucun soi-même : Lutte perfide où presque toujours l’un des deux combattants laisse un peu de son cœur. Cette forme est intéressante à étudier parce qu’elle montre que le plaisir de la conquête peut exister sans la possession. On distingue aujourd’hui, résume M. Roux, la flirteuse professionnelle, qui ne vit que par l’amour et qui cependant ne le connaît pas. Tous les hommages des mâles, depuis celui de l’homme de son rang jusqu’à celui du passant

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vulgaire, lui donnent le frisson dont elle s’enivre. Il y a la flirteuse novice, la flirteuse romanesque, la flirteuse occasionnelle. Toutes ont ceci de commun, qu’elles accordent un peu d’elles-mêmes, là un serrement de main plus prolongé que de raison, plus tard un baiser cueilli à la dérobée, parfois plus encore : — « Tout ce que vous voudrez, mais pas ça », — allant ainsi jusqu’aux frontières de la débauche pour aboutir au type de la demi-vierge. Mais le plus ordinairement, le flirt c’est de Tart. Parfois enfin il confine au platonisme. « Entre deux êtres au premier contact, a jailli l’étincelle divine, dit encore M. Roux. Pour une raison quelconque ils ne peuvent songer à l’amour, espérer l’étreinte ; si leur esprit est fin, le cœur délicat, leur âme haute, ce sera dès lors entre eux quelque chose de très doux, de très tendre, sans espoir fou comme sans amertume... » Il y a une restriction cependant, car la nature est toujours là. Ne vous y trompez pas, en effet, l’amour complètement idéalisé n’existe pas; la base nécessaire, c’est toujours la sensation organique primordiale qui pousse et jette les sexes l’un contre l’autre. A la première occasion, cette étincelle sentimentale sera susceptible d’allumer l’incendie d’une passion violente.

Ce qui est la grande entrave de l’amour, mais ce qui lui donne aussi sa saveur, c’est le sentiment de la pudeur, sentiment qui est surtout Tapanage de la femme. On a beaucoup disserté sur l’origine de la pudeur. J’ai soutenu, il y a bien longtemps, l’origine très humble de ce sentiment. Au début de l’humanité, l’homme en proie à la nature ennemie, sans cesse exposé à mille attaques, avait constaté que certaines fonctions physiologiques le mettaient momentanément sans défense, il prit donc soin de se cacher pour accomplir ces fonctions. A la longue, ce qui était d’abord du raisonnement devint de l’instinct ; le conscient faisant place à l’inconscient, Tinstinct de la pudeur était né. Simple réaction de défense au début, la pudeur est devenue, en se perfectionnant, le sentiment délicat que nous connaissons et apprécions tous. Ce qui appuierait cette théorie, ce sont les mœurs des Japonais. Dans leur île, pas de bêtes féroces. De mœurs douces jadis, les Nippons avaient peu à redouter de leurs semblables. Donc

nul besoin de se cacher, Or, précisément chez eux le sentiment de la pudeur était encore inconnu il y a quelques années ^

M. Anatole France, dont on connaît l’esprit pénétrant, soutient que le sentiment de la pudeur est lié à celui de la honte. Son héros, M. Bergeret, en surprenant sa femme dans les bras de son élève préféré, a la révélation du ridicule des étreintes. Rien de grotesque comme le grand frisson si, enivré soi-même, on n’y a point de part, si on le contemple de sang-froid. Et c’est pourquoi l’homme terrassé par l’amour dérobe son ivresse à la vue de ses semblables. C’est la honte qui a engendré la pudeur. Peut-être M. Bergeret a-t-il raison Quoi qu’il en soit, le sentiment de la pudeur féminine est si prononcé, notre compagne est à ce point différente de nous, que chez elle seule peut-être existe la virginité absolue

Est-ce à dire que l’appétit sexuel n’existe pas pour la femme, et que son plaisir est moins grand que le nôtre ? Non, certes, mais il est autre. Il faut noter d’abord la diffusion de ses centres voluptueux, clitoris, vagin, col utérin et mamelles. Le premier coït lui est douloureux, même si l’on suit les préceptes savamment égrillards de notre bon vieux Ambroise Paré. Chez elle, si j’ose dire, l’appétit vient en mangeant, et la volupté naît de la longue pratique de l’étreinte. Son instinct de la procréation est plus développé que le nôtre nous sommes plus libidineux qu^elle. Un homme de tempérament peut assouvir sa passion avec une maîtresse, — la fidélité de l’homme existe-t-elle ? — tout en aimant sincè-

1. Un de nos confrères, voyageant au Japon, arrive dans une ville d’eaux ; il rencontre dans la rue trois mousmés exquises ; il leur demande de se laisser photographier; elles acceptent. Le voyageur prépare son appareil et au moment où il presse le déclic de 1 instantané, il constate que les espiègles, qui appartenaient pourtant à une classe sociale élevée, avaient complètement laissé tomber leurs voiles.

2. Ne pas confondre la pudeur avec la chasteté. On peut être chaste

et impudique à la fois, témoins ces vertus revêches et inquiètes, ces créatures dont l’imagination prévoit les pires impudicités auxquelles nul ne songe, et où elles craignent sans cesse de tomber. , ^ • -

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rement sa femme ; celle-ci, au contraire, est incapable de séparer l’amour de l’appétit sexuel. La prostituée, qui s’offre à tout venant, si elle supporte les approches de ses hôtes de rencontre, n’a de spasmes sincères qu’avec son ignoble amant.

Sensitive au plus haut degré, notre compage est plus idéaliste que nous. Ce sont les caresses, « les bagatelles de la porte, » qui surtout la ravissent. Si diverses et variées soient les branches de l’arbre d’amour, l’appétit sexuel en est pour nous comme la racine ; toute la floraison émane de l’instinct sexuel. La femme est tout autre. Quand, au moment de la puberté % son cœur s’éveille et qu’elle devient subitement rêveuse ou enjouée sans raison, ce n’est point son sexe qui la tyrannise, mais son imagination. On la voit alors rechercher l’intimité de ses compagnes. Les débauchés que nous sommes tiennent certains de ces rapprochements pour suspects. Et en effet, des adolescents qui se conduiraient entre eux comme certaines jeunes filles seraient à coup sûr des êtres immoraux, alors que ces innocentes satisfont simplement à leur besoin inné de caresses.

Enfin, si l’on songe au cercle maternel où notre compagne vit enfermée, grossesse, allaitement, malaises, — la femme est l’éternelle blessée, a dit Michelet, — si l’on réfléchit que plus faible que nous elle a surtout besoin d’un soutien dans la vie, on comprendra que la volupté telle que nous l’entendons n’est pas pour toutes d’une nécessité inéluctable. Cela se sent mieux encore quand on scrute les intentions de la nature. Dans la lutte amoureuse, chacun a son rôle. L’homme est l’artisan d’une minute, il accomplit sa besogne de volupté, puis s’égaye ou s’attriste % omne animal et tout est dit.

1, MM. Forel, Roux, M. Dalché, Francillon, ces deux derniers dans des publications récentes, ont particulièrement insisté sur les modifications que subit l’organisme de la femme au moment de la puberté.

2. Si j’osais dire tout ce que je pense, je demanderais si, en dehors de l’ébranlement nerveux, la stupeur qui suit parfois l’étreinte n’est pas comme une obscure manifestation de la mémoire des espèces ! Pour beaucoup d’animaux, l’amour est littéralement le frère de la mort, quantité de mâles mourant après avoir fécondé.

La tâche de la femme commence au contraire là où finit celle de l’homme.

Les analogies entre l’orgasme de la femme et celui de l’homme sont cependant assez grandes. Sa passivité dans l’étreinte n’est que relative, l’érection ne lui fait pas défaut. Longtemps nos pères ont pris la sécrétion des glandes de Bartholin pour une véritable éjaculation. Pour beaucoup de femmes néanmoins le coït n’est qu’une chose dégoûtante, désagréable ou indifférente, dit M. Forel, et il suffira aux accoucheurs de se rappeler certaines lamentations au moment du travail, pour se convaincre que le professeur de Zurich a raison. En résumé, plus caressantes, plus idéalistes en amour^ ayant en horreur la brutalité grossière, les femmes sont en général moins sensuelles que nous. Si elles en viennent à accepter nos caresses, — toutes nos caresses, — c’est peutêtre parce qu’elles sentent confusément qu’en amour rien ne va contre les vœux de la nature. M. Roux, M. Forel, Eglise elle-même, sont sur ce point d’une singulière largeur de vues. Je n’insiste pas, répugnant à toute description qui confinerait à la pornographie. Il me suffira de dire que certaines caresses contre lesquelles on vitupère, ne sont peut-être pas aussi anormales qu’on les dit, puisque les bêtes les accomplissent tranquillement sous nos yeux. Pour en finir avec cette question épineuse du plaisir sensuel chez notre compagne, je conclurais, si j’avais à conclure, à sa rareté relative. D’après nombre de confrères interrogés par moi, il y aurait à peine vingt-cinq femmes sur cent qui connaissent et ont goûté la volupté, — toute la volupté.

De tout ceci découle que l’amour est une force formidable; et les religions ne pouvaient la méconnaître. Notre catholicisme a été hardi entre tous. Qui dira le pouvoir de la confession ? Par une erreur singulière, et que je n’hésite pas à juger indigne de lui, M. Forel, dans son livre par ailleurs excellent, trouve bon de s’acharner contre les manuels des confesseurs. Je comprends mal qu’un grand esprit comme le sien laisse percer à travers ses lignes ses rancunes contre la foi des catholiques ; elle peut ne pas être sienne, — et cela ne se voit que trop, — elle mériterait cependant d’être

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plus équitablement traitée. Il nous cite, par exemple, Burchard, un canoniste de Fan mil, ou Alphonse de Liguori, ce rédemptoriste vétilleux du xviii® siècle, ou encore notre vieux confrère de Debreyne, ce trappiste qui étudia surtout la vie génitale dans ses rapports avec le dogme catholique. Mieux documenté par une enquête plus complète, M. Forel eût compris que le prêtre, médecin de l’âme, était après tout obligé de connaître dans ses détails douloureux la physiologie des passions. Ne sommes-nous pas tenu de la connaître nous-mêmes, ce dont nul ne s’étonne? Pour répondre à certaines questions délicates, pour lever certains scrupules ou prévenir des abus, le prêtre n’est-il pas forcé de savoir ce qui est permis ou défendu par l’Église, dont il est le ministre? On juge d’une doctrine, non par ceux qui l’appliquent, mais parles règlements qui en découlent. Or l’Église est bien plus tolérante qu’on ne le croit. C’est ainsi qu’elle admet en principe que tout est permis dans le mariage, pourvu que le but de l’amour soit rempli, ce but étant la procréation c’est le principe propter procreationem.VionQ,^ tout doit tendre à la fin, qui est d’engendrer, peu importent les moyens ; est interdit seulement tout ce qui est contra finem matrimonii. Les moralistes, même les plus affranchis des dogmes, sont-ils d’un autre avis? Mais la finalité étant assurée, l’Église permet tout ce qui est propter amorem, et les caresses, et les baisers, et la contemplation des formes de l’aimée. Elle va même plus loin; la loi propter concupiscentiam tient pour légitime tout ce qui touche au besoin de satisfaire la chair, au rassasiement suprême de celle-ci : Et cela, dit-elle, afin que l’un des deux conjoints ne soit point obligé d’aller chercher ailleurs ce qu’il ne trouverait pas au logis.

Tous ceux qui parlent de l’Eglise le font avec passion. Pourquoi ? J’entends bien que les mathématiques seules peuvent se discuter froidement. Des questions où le tréfonds même de l’âme est irrité ne peuvent être agitées sans trouble, soit. Ne vaudrait-il pas mieux cependant étudier l’amour dans ses rapports avec les sentiments religieux, comme s’il s’agissait d’évoquer des institutions refroidies et depuis longtemps mortes ?...

Je n'ai parlé, au cours de ces lignes, ni de l’inversion, ni des aberrations du sens génital. Mais je m’en suis déjà occupé ailleurs; au surplus ce sont là des points sur lesquels j’ai d’autant moins à revenir qu’il me répugue d’en parler.

Il me resterait pour finir à traiter de l’hygiène de l’amour, je devrais aussi esquisser quelle doit être notre attitude vis-àvis de la femme, mais en ces délicats et graves problèmes, je crains de ne pouvoir apporter la grâce nécessaire. Je constaterai simplement que notre société a réalisé ce que les civilisations antiques les plus raffinées, la Grèce par exemple, n’avaient pu obtenir. De nos jours, l’amour a pénétré dans le gynécée, et la femme est désormais notre amante de volupté en même temps que notre compagne et notre conseillère. Nous naquîmes en elle, elle accueillit notre premier sourire à la vie ; adolescent, nous lui devons nos meilleures joies, nos premières douleurs, douleurs délicieuses dont se repaît notre âge mûr. Si nous vivons pour elle, par elle, en elle, si nous lui donnons le meilleur de nous-mêmes, l’abandon de son corps et de son cœur n’est-il pas en revanche le plus magnifique des présents ? N’a-t-elle pas su partout et toujours parer la route qui nous eût semblé si souvent aride ou morne? Puisse-t-elle en adoucir les dernières étapes lorsque, le soir venu, il nous faudra préparer le passage vers les rives où nous attend le mystérieux nautonier...

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