‹ Les jardins de la médecineChapitre 14 sur 45 · A PROPOS DE « LA NOUVELLE IDOLE » DE M. FRANÇOIS DE CUREL · texte numérisé non relu

A PROPOS DE « LA NOUVELLE IDOLE » DE M. FRANÇOIS DE CUREL

On parle beaucoup de nous au théâtre, peut-être même en parle-t-on beaucoup trop. Si, du temps de Molière, on ne nous prenait pas assez au sérieux, voici que maintenant on nous prend tout à fait au tragique. Au Médecin malgré lui, au Malade imaginaire d’antan ont succédé des pièces comme VEvasion^la. Nouvelle Idole et En paix. Ce sont des scènes d’auscultation que l’on offre au spectateur et non plus des intermèdes bouffons tels que la réception de Diafoirus par la Faculté, avec le bonnet pointu et la seringue en sautoir.

Le théâtre a toujours été la représentation de la vie contemporaine ; nous y cherchons notre image, notre propre ressemblance. Dans les Perses, d’Eschyle, les Athéniens applaudissaient la gloire antique de Salamine ; avec Aristophane ils riaient de la satire de leurs vices ou des erreurs de leur politique. Aux premiers Romains, laboureurs grossiers et sentant l’ail, suffisait la comédie de Plaute, comme eux grossière. Plus tard, devenus subtils, ils se complurent aux subtilités de Sénèque en ses tragédies. Le Moyen Age, sous la . protection de l’Église et à l’intérieur même des temples, unit dans un discordant mélange ses aspirations mystiques et ses passions brutales, ses innocents, son Ane et ses Fous. Dans Corneille on entend comme les mousqueteries de la Fronde, on assiste aux dernières convulsions de la Féodalité. Racine, à son tour drape la muse tragique dans le manteau majestueux de Louis XIV, et Voltaire en fait le porte-parole des revendications philosophiques. Puis, c’est avec Beaumarchais

la diane qui salue l’aurore de la Révolution française. Pendant cette révolution, le théâtre est l’instrument des rancunes populaires, l’écho des séances tumultueuses à l’Assemblée, des exécutions sur la place publique. Donc chaque société fait son théâtre à son image et le théâtre est le miroir où se reflète, grossie mais exacte, l’image de la société. Là se trouve la cause du succès constant, de la persistance sur la scène du drame bourgeois inventé par Scribe et continué durant des années par ses imitateurs avec plus de bonheur peut-être que de mérite.

Le réalisme et le naturalisme essaient de supplanter aujourd’hui la vieille comédie bourgeoise, mais ce n’est pas la satiété du spectateur qui nous en aura délivrés. Ce qui la tue, ce sont les améliorations matérielles qu’on lui apporta pour lui infuser une vigueur nouvelle. Le remède a été trop fort pour le malade.

Du jour où l’on rechercha plus d’exactitude dans le décor et dans le costume, où l’on serra de plus près la vérité de l’expression, on s’aperçut combien étaient faux les sentiments une fois dépouillés de leur langage emphatique. Des personnages faux s’agitant dans un décor véritable, des sentiments faux revêtus d’expressions justes paraissent d’autant plus faux et choquent davantage. Nous voulons des tranches de vie, comme on a pu le dire en raillant l’exagération de cette manière dramatique nouvelle. Nous ne distinguons plus deux mondes opposés, le réel dans lequel nous nous agitons et le théâtral où tout est convention. Nous sommes par exemple incapables de tolérer un jeune homme pauvre qui renonce, parce qu'elle est devenue riche, à la jeune fille qu’il aime et dont il est aimé. Cette magnanimité bourgeoise, qui avait remplacé le sublime cornélien, ne saurait plus nous attendrir. Le jeune homme désire épouser la jeune fille ? Hé, mon Dieu, qu’il l’épouse. Comme l’a dit le chef de l’école naturaliste, tout ce que nous lui demandons, c’est de tirer quelque chose de sa grande fortune, c’est de faire autour de lui un peu plus de bonheur, de répandre partout la vie. Je ne juge pas, j’apprécie. Mais qu’est-ce que ces grands sentiments que j’admire aux chandelles, assis dans mon fauteuil, et dont je ne

me soucie point quand je suis chez moi en pantoufles ? L’exactitude qu’on nous montrait dans la reconstitution d’un décor, nous l’exigeons maintenant dans le détail des sentiments et -des passions.

On comprend que dans un pareil théâtre le médecin ne soit plus ce qu’il était dans le drame bourgeois, le deus ex machina qui intervenait au dénouement pour marier les jeunes premiers, l’ami et le pendant du notaire, comme lui vêtu de noir et cravaté de blanc. Le théâtre contemporain ne considère plus le médecin comme un moyen scénique, mais comme une puissance sociale. Il est le prêtre d’une religion nouvelle, la Science. C’est en son nom qu’il parle c’est par elle qu’il souffre comme dans la Nouvelle Idole ; c’est elle qui sert à ses affreux desseins comme dans En paix de M. Brierre. Je choisirai, si vous le voulez bien, pour appuyer ma thèse là pièce seule de M. de Currel, la Nouvelle Idole que je viens de citer parce que ce penseur reste toujours sur un terrain de discussion philosophique. Ses personnages n’ont que la somme de réalité nécessaire à des abstractions pour qu’elles deviennent vivantes. Je m’empresse de remarquer tout d’abord que contrairement à ses confrères M. de Currel ne nous est pas hostile. Malgré l’erreur où tombe le D*" Donnât, la Nouvelle Idole essaie de montrer l’élévation de pensée et la grandeur d’âme de ce principal héros de la pièce.

Et pourtant, je dois le dire, le théâtre moderne n’est guère favorable aux médecins. Les dramaturges de la nouvelle école, les jeunes maîtres du théâtre « rosse » sont remplis de tristesse et d’amertume. Ils voient tout en noir, et dans les fleurs ils ne sentent que les épines. Quelle que soit la profession mise en scène, ils cherchent surtout à en montrer les côtés ridiculas et odieux. A cette raison générale qui a si profondément influé sur le développement de l’art dramatique en ces dernières années, s’ajoute une raison plus spéciale au sujet qui nous occupe. La documentation est fournie aux auteurs par des médecins mêmes; or, vous le savez, nous ne sommes guère tendres les uns pour les autres. Peut-être nous laissonsnous entraîner plus loin qu’il ne faudrait en parlant d’un con-

frère. Et puis, les hommes simples et bons ne fournissent guère matière à des scènes intéressantes, tandis que Ton peut toujours gloser sur les canailles et leurs canailleries. Au surplus, voici la Nouvelle Idole. J’en rappelle simplement l’ossature, car je compte m’attacher seulement aux considérations générales qu’on en peut tirer.

Vous vous souvenez qu’un jeune chirurgien plus hardi que scrupuleux, avait, dans le but de démontrer l’inoculabilité du cancer, inséré sous la peau d’une de ses malades un fragment de tumeur. L’affaire fit grand bruit en son temps, elle fut même, si j’ai bonne mémoire, portée à la tribune du Parlement. C’est de ce gros fait-divers qu’est parti M. de Currel.

Un médecin des hôpitaux a tout sacrifié à la Science, « la nouvelle idole », sa jeunesse d’abord, son bonheur conjugal ensuite, enfin son honneur de médecin, en inoculant le cancer à une de ses petites malades qu’il croyait devoir bientôt succomber à la phtisie. Mais la malade guérit, et voilà que sur cet organisme restauré, le cancer, greffé par le savant, va faire son œuvre de mort. Terrassé par le résultat lamentable de son imprudente expérience, par les reproches sanglants de sa femme, par les menaces de la justice, le médecin n’a plus qu’une chose à faire, se supprimer. 11 s’inocule à son tour la maladie, dernier sacrifice à l’idole cruelle. Mais, chose admirable, la petite malade, elle, qui a tout compris, console son bourreau et le rassure. Son âme ardente de novice, familière à toutes les exaltations de la foi, la pousse à accepter joyeusement l’œuvre redoutable : sacrifier une existence pour en sauver peut-être mille autres. Avec une simplicité magnifique^ celte croyante arrive d’elle-même, sans lutte, au point où toute la science du savant n’avait pu le conduire qu’au prix d’efforts surhumains : donner généreusement sa vie. Si la foi seule aplanit si bien toutes choses, à quoi bon lutter pour l’idole impuissante? A quoi bon continuer sa route sur le « chemin , jonché de cadavres, auxquels on ajoute souvent le sien? » Le penseur ne ferait-il pas mieux de suivre l’exemple de la petite novice, et de lever « ses regards d’angoisse vers le ciel en y cherchant Dieu... Oui, lorsqu’il s’agit de ne pas crever comme un chien, mais de finir noblement, c’est encore auprès des.

humbles qui adorent Dieu et des cœurs ardents qui aiment avec héroïsme que les philosophes ont à chercher des leçons de logique. »

Tel est l’ensemble de la pièce. A dessein j’ai omis le détail pour éviter d’être trop long. Examinons maintenant les quelques problèmes qu’elle soulève, et d’abord la faillite de la Science, sur laquelle elle repose.

Cette question de la faillite de la Science n’est point nouvelle, certes, mais il me semble qu’on l’a mal comprise. M. Brunetière, qui avait la férule un peu lourde et la voix retentissante retint jadis autour de lui toute l’ardeur des polémiques. De tous côtés, on s’attacha à le réfuter, mais le débat était bien plus large ; bien d’autres voix que la sienne s’étaient élevées et qu’on n’a point entendues dans le bruit de la bataille.

Après le grand enthousiasme soulevé par les découvertes modernes, il était fatal qu’une réaction se produisît un jour ou l’autre. Si des savants trop enclins à des généralisations hâtives avaient émis des affirmations prématurées peut-être, il y eut un moment où l’on alla très loin dans la négation de vérités scientifiques jusqu’alors reconnues comme indiscutables. Voici quelques exemples:

En 1894, lord Salisbury, alors ministre, faisait à l’Association britannique, dont il était président, un discours sur les limites de la Science. Non seulement il ne craignait pas de s’attaquer à la théorie atomique, aux mouvements de l’éther, à la durée des périodes géologiques contredites parle refroidissement de la terre, mais encore il osait mettre en doute les théories de Darwin sur la sélection naturelle et l’évolution. C’était, comme on le voit, toucher aux plus grandes choses, aux problèmes dont la Science est le plus fière. « Nous vivons, disait lord Salisbury, dans une oasis de savoir riche et brillant, mais environnée de tous côtés par une vaste région cernée d’impénétrables mystères. » Pour lui, la théorie sur les

mouvements de l’éther n’est qu’une hypothèse floue et incertaine, une sorte de modiis vivendi., comme disent les diplomates, et dont on se contente en attendant mieux. La théorie •de la sélection naturelle donne prise à deux contradictions formidables qui ne permettent guère de faire remonter l’homme à la méduse comme un ancêtre transformé. La première est l’impossibilité de trouver dans la genèse du monde terrestre l’immensité de temps nécessaire pour toutes les évolutions successives qui auraient abouti aux vertébrés, et parmi eux à l’homme lui-même. La seconde, c’est l’insuffisance de la sélection sexuelle pour tout expliquer.

Lord Salisbury ayant envoyé son discours à notre Académie des Sciences, en 1895, obtint, — probablement en sa qualité de noble étranger, — les honneurs d’une longue discussion, et je dois dire que plus d’un membre de l’Institut fut favorable à sa thèse. M. Blanchard, notamment, crut devoir affirmer que l’explication des phénomènes qui nous entourent resterait pleine d’obscurité, même si l’on nous avait montré quêtons les êtres sortent d’une cellule unique. « Depuis trente-cinq ans, disait le vieux naturaliste, j’ai mis mes adversaires au défi de montrer un seul fait bien établi de transformation ; je n’ai jamais reçu de réponse et pour cause. J’ai fait des essais nombreux pour faire changer la couleur des ailes des papillons, jamais je n’ai pu y parvenir. La teinte primitive a toujours reparu quoique j’aie soumis mes élèves à la lumière colorée de toutes les nuances du spectre. Lord Salisbury a parfaitement raison de dire qu’il y a dans la Nature des phénomènes dont l’esprit humain n’a pu encore trouver l’explication : l’origine des êtres est de ce nombre. Nous devons le remercier d’avoir mis en évidence cette vérité d’une façon si nette et si précise. »

Voilà ce qui se disait il y a quelques années à cette tribune que d’en bas nous, les petits, nous regardons comme Tautel sacro-saint de la Science. Pas une voix ne s’éleva pour contredire. Sans doute, il ne faut pas attacher trop d’importance à un débat académique où des idées personnelles ont pu se donner carrière sous le couvert des habitudes de haute courtoisie internationale en usage dans notre grande assemblée.

Il n’en est pas moins vrai que des sentiments de réaction -contre les théories officiellement admises flottaient dans l’air. Ainsi, vers la même époque, M.le prof. Robin évoquait le vitalisme qu’il dressait contre l’organicisme jusqu’alors maître de lasituation. Le trouble de la fonction fait la lésion de l’organe, disait-il en substance. M. Renault, de Lyon, venait appuyer de sa haute autorité les affirmations du médecin de la Pitié.

Mais voici qui est plus grave. Bohr, de Copenhague, et Heidenhain, de Breslau, étaient amenés par leurs expériences à conclure que les échanges des gaz au niveau des poumons, des liquides au niveau des capillaires, n’avaient pas lieu suivant les lois de l’osmose des gaz ou de liquides, mais bien contrairement à ces lois. Cette fois, c’était le positivisme lui-même, l’arche sainte, qui était menacée. Comme l’a dit Bunge, de Bâle, cité par M. Triaire dans son beau livre sur Récamier, les progrès de la physiologie, loin d’enseigner, comme le voulait l’école positiviste, que le processus vital n’est qu’un mouvement réglé par les lois de la Nature, font au contraire éclater au grand jour son impuissance à expliquer les manifestations de la vie.

Enfin, il y a quelques années, Tolstoï ^ dans la préface des oeuvres de Carpenter, qu’il traduisait en russe, croyait devoir à son tour prononcer un réquisitoire farouche contre les progrès delà science contemporaine.

Les savants sont des hommes à califourchon sur le dos des autres, écrivait-il, l’expectative leur est commode. Le travailleur qui peine pour eux, qui les nourrit, leur demande, fatigué de les porter, s’ils auront bientôt découvert quelque chose. — Mais oui, répondent les savants, nous allons vous apprendre combien il y a de millions de lieues de la terre au soleil, combien d’oscillations de l’éther par seconde dans un rayon lumineux. Voulez-vous la composition chimique de la voie lactée ? — Mais non, répond le travailleur, tout cela m’est égal ; je n’ai besoin que d’avoir une vie meilleure, un peu plus de bonheur. — ^ Attendez, que diable 1 dit le savant, cela

1. Contre la Science contemporaine , par le comte Tolstoï, introduction l’ouvrage de Carpenter, in Revue des Revues, n® 8, 15 avril 1898.

c’est de la sociologie. Avant de pouvoir vous instruire il nous faut mieux connaître la zoologie, la botanique et la physiologie. — Hélas ! l’Humanité ne peut se contenter de réponses pareilles. Vivants aujourd’hui, nous serons morts demain, crie Tolstoï, c’est pourquoi il nous importe de savoir comment employer l’existence que nous traversons.

Et n’allez pas lui vanter les progrès de la Médecine. Que lui fait un malade sauvé de la diphtérie lorsque, malgré la Science, 80 0/0 des enfants russes qui entrent dans les refuges meurent chaque année. La Science a-t-elle supprimé la guerre, cette mangeuse d’hommes, et la tuberculose, et la syphilis, et l’alcoolisme ? Tous ces fléaux sont plus menaçants que jamais. On s’enorgueillit de guérir des milliers de malades, mais on n’avoue pas les centaines de mille qu’on laisse périr parce que la Science ne remplit pas toute la tâche qui lui incombe. Ah ! le vieux sociologue n’est pas tendre pour l’Idole.

A mon tour laissez* moi vous e:^poser les termes du problème. Il me semble que dans cette question tout le monde est allé trop loin, et le public, et les philosophes comme Tolstoï, Salisbury ou M. Brunetière, et les savants. D’abord la Science n’a pas fait faillite, pour cette bonne raison qu’elle n’a jamais rien promis à personne. Elle ne saurait être confondue, vous l’avouerez, avec les malins qui s’en servent pour battre monnaie, qui montent sur les tréteaux, et font le boniment.

L’erreur du public est une erreur atavique. Durant trop de siècles les hommes se sont pliés à l’adoration, ils ont trop longtemps cru aux puissances surnaturelles ; aussi, lorsqu’on eut renversé les anciens dieux, l’habitude de leur esprit les poussa-t-elle naturellement à tourner leurs regards vers la Science comme vers la Divinité nouvelle qui devait tout leur accorder, et le leur accorder sans retard. Ils sentaient l’effort si grand autour d’eux, l’avenir était si plein de promesses qu’ils crurent toucher au seuil de la vraie félicité. Ne l’ayant pas obtenue, leur désillusion fut exagérée comme avait été exagéré leur enthousiasme.

Les philosophes, eux aussi, demandent à la science plus

qu’elle ne peut donner. Est-ce sa faute si l’hygiène vient se heurter contre la routine, comme le flot qui bat en vain la falaise dressée ? Est-ce sa faute si les législateurs sont superficiels ou frivoles, les gouvernements égoïstes et féroces, la sociologie lâche et servile ? Doit-on, accablée qu’elle est par son dur labeur, lui imposer encore la tâche de combattre les préjugés, d’instruire, d’édaquer, de rendre les hommes meilleurs en un mot? Ne sont-ce pas les hommes de bonne volonté eux-mêmes qui devraient suffire à cette tâche ? Il est après tout injuste de dire, comme Tolstoï, que c’est la Science qui a fait dévier l’homme de la voie où il devait trouver l’humanité plus parfaite.

Les savants, eux aussi, il faut le reconnaître, ne sont pas absolument indemnes. S’il n’y a pas faillite de la Science, il y a peut-être faillite de certains savants. Peut-être s’est-il rencontré parmi eux des esprits trop absolus, trop affirmatifs, trop pressés de cueillir le fruit encore vert. C’est l’erreur de ceux qui, renonçant à la méthode expérimentale, s’aventurent dans les généralisations hâtives et les synthèses audacieuses. S’ils s’en tenaient au programme même exposé par un psychologue mis en scène dans la Nouvelle Idole, s’ils se contentaient d’amasser des faits et d’en contrôler l’exactitude, s’ils accomplissaient leur tâche de chaque jour sans vouloir anticiper sur la récolte du lendemain, s’ils équilibraient enfin avec prudence le bilan des profits et des pertes, il n’y aurait point de faillite à craindre. N’est-ce pas ce que fit Charcot pour l’hystérie ? Sur ce terrain qui n’était que fondrières, il n’avançait qu’à pas lents, ne laissant rien derrière lui qu’il n’eût exploré à fond. Je suis convaincu, me disait-il un jour dans un entretien familier, qu’il y a pour le savant plus de gloire à poser les fondements d’une science, à fournir à ses successeurs une base d’opérations solide, qu’à tirer des conclusions générales, mais hypothétiques, où l’imagination a autant de part que l’observation et le raisonnement.

Si j’ai bien compris M. de Curel, il pense, lui, que la science est vivante, qu’elle est en marche, qu’elle se fait au jour le jour et qu’elle a tout à perdre en devenant une entité métaphysique, une idole figée dans un culte. L’esprit scientifique.

c’est l’esprit de recherches, de libre examen, et l’esprit dereligion c’est la foi aveugle qui ne discute pas. C’est pourquoi la science ne peut tendre à devenir une religion sans renoncer à elle-même. Sur les plus importants problèmes qui sollicitent l’intelligence, la religion apporte des solutions toutes faites, la science n’apporte que des questions de plus en plus précises, et qui de plus en plus restreignent le débat. La science doit se garder d’affirmations, et sur ce point la moindre novice, catéchisée dans son couvent, est plus sûre dans son dogme, plus ferme dans sa conduite que tous les savants et les penseurs du monde. Telle est la théorie de M. de Gurel,. et je crois que c’est la bonne.

Un autre point pourrait maintenant être discuté, c’est celui qui a trait à la science et à son attirail transportés sur les planches. Je le dis tout de suite, la science n’est pas scénique elle a tout à perdre à être mise sur les planches. On ne peut la montrer qu’incomplète et n’en faire voir que ses procédés bizarres qui frappent la curiosité. Forcément on doit laisser dans l’ombre ses méthodes acquises et définitives. Même ainsi édulcorée, elle reste pour le public une boisson trop forte. Le spectacle ne doit être en aucun cas une fatigue, et toute leçon scientifique ou philosophique, toute thèse, puisque thèse il y a, exige une attention soutenue de l’esprit et entraîne à sa suite la lassitude. Le théâtre ne vit pas d’idées,, mais d’action et de sentiment. S’il est arrivé que des pièces à idées aient conquis les applaudissements de la foule, c’est parce que l’idée était incarnée en des personnages vivants,, était vivante elle-même. Ce n’est jamais à l’idée pure, abstraite, que vont les bravos, mais à ses répercussions qui animent le personnage. Il n’y faut rien de flou, d’obscur ; tout doit être en saillie, en valeur. Mots et gestes ne tendent à l’esprit que par l’intermédiaire des yeux.

Ainsi, dans cette Nouvelle Idole^ ü J ^ une scène admirable. Le médecin, en auscultant sa petite malade, comprend

son erreur et son crime ; celle qu’il estimait irrémédiablement condamnée, à laquelle, pour cette raison, il inocula le cancer, est guérie de sa phtisie. Mais la tumeur commence à pointer sous la peau. Tout cela, le praticien le voit en palpant et en auscultant ; mais le public. Fui, ne connaît pas les signes extérieurs du cancer, il ignore également les signes objectifs fournis par l’auscultation pulmonaire dans la phtisie. Aussi le dramatique de la situation lui échappe, il ne le comprend que lorsque l’expérimeiitateur malheureux est traité d’assassin par sa femme ; et c’est trop tard, l’effet est manqué. L’action dramatique ressemble en cela aux sciences synthétiques. Comme dans une démonstration de géométrie, elle doit procéder du connu à l’inconnu, ne laisser derrière elle aucune obscurité. Ce que je dis est si vrai que le moindre hors-d’œuvre fait longueur, témoin cette scène qui se passe dans un laboratoire de psychologie expérimentale, où un médecin vaniteux et bavard croit devoir faire un cours sur Thystérie. Nous sommes ennuyés dès l’abord et prévenus contre ces tirades et ces explications techniques qui relèvent de la Salpêtrière mais non du théâtre.

Le langage des personnages, leur manière d’être, ne sont pas non plus, dans cette forme dramatique, adéquats à la réalité. Je citerai comme exemple les dissertations d’une des héroïnes. Une femme n’a pas une telle précision de termes,, une telle exactitude scientifique de vues générales sur la maladie et la guérison. Son argumentation sonne d’autant, plus faux qu’on a pris soin de nous dire que le savant l’avait tenue à l’écart de son œuvre. Mais ce sont là questions de détails. Ce qui est plus intéressant, c’est le problème spécial qui vient se greffer sur la thèse principale.

Ce problème soulevé par M. de Curel est le droit du médecin à expérimenter sur ses malades. Les termes en sont posés dès le débùt de la pièce. « On t’accuse d’avoir fait servir tes malades à tes expériences. » Et nous y revenons à main-

les reprises. « Tu manies surtout de la chair à scalpel... La science ordonne, nous expirons avec l’enthousiasme des martyrs ou égorgeons avec la cruelle soumission des dévots. » Par l’insistance qu’y met l’auteur, nous pouvons juger de l’importance qu’il donne à ce reproche, et sur ce point il a pleinement raison.

Les chirurgiens, les médecins, surtout à l’étranger, cèdent trop facilement à la tentation de faire de l’expérimentation dans leurs hôpitaux. Le sujet est tout d’actualité. Il y a à peine quelques annés, la tribune du Landtag prussien retentissait des doléances d’un député qui dénonçait à ses collègues indignés ces abominables abus. Un bactériologiste, dont les travaux sur le gonocoque sont connus de tous en médecine aurait donné la vérole à cinq petites filles en essayant un nouveau sérum antisyphilitique. Virchow, dans un langage très élevé, essaya bien de plaider les circonstances atténuantes pour son collègue, le Ministre ni la Chambre n’ont rien voulu entendre et des poursuites rigoureuses furent engagées contre l’auteur de ce forfait.

Quoi qu’il en soit, à l’origine de notre art la thérapeutique était simple, simple aussi l’empirisme. La découverte d’un médicament, d’une méthode curative n’était souvent que le fait du hasard, témoin l’emploi du quinquina par un Indien du Pérou. Avec le temps, les choses se compliquent. Le médecin est intervenu, le hasard ne joue plus qu’un rôle effacé ; c’est l’intelligence du praticien, servie par l’expérimentation, qui entre presque seule en jeu.' C’est ainsi, comme le disait Trousseau en 1862 dans une conférence célèbre, que le quinquina, d’abord employé contre les fièvres, est ensuite expérimenté pour guérir les névralgies, puis le rhumatisme. Mais Trousseau avait soin d’ajouter ces paroles que je cite textuellement : « L’expérience n’est permise que si déjà le hasard nous a mis sur la voie de cette expérimentation, et lorsque nous avons la certitude que le médicament ne peut produire aucun péril. » Depuis Trousseau la situation s’est encore modifiée.

Avec la nouvelle thérapeutique les méthodes sont autrement subtiles dans leurs procédés, autrement plus redouta-

blés dans leurs applications. Grâce à la bactériologie, la médecine est entrée dans la voie de jour en jour plus large de la sérothérapie. Or les sérums fabriqués avec des toxines encore mal connues, encore incertaines dans leur pouvoir virulent, sont d’un maniement délicat. C’est ici que le médecin a besoin de faire appel à toute son honnêteté d’homme, à tout ce qu’il a en lui de sentiments humains. On a beau dire que « s’il est permis à un général de faire massacrer des bataillons entiers pour l’honneur de la Patrie, c’est un préjugé de contester à un grand savant le droit de sacrifier quelques existences pour une découverte sublime comme celle du vaccin de la rage et de la diphtérie », il y a là un sophisme ; comparaison n’est pas raison. Le général agit par ordre, et pour éviter des malheurs plus grands ; le médecin règle sa conduite sur sa propre initiative. 11 ignore les effets de son remède. Ce n’est pas non plus le cas de se payer de phrases et de se demander, comme le héros de M. de Curel, « si franchement il est bien coupable d’étudier dans un petit corps condamné à une dissolution prochaine le secret qui va sauver des générations entières ».

Ces grands mots de Science et d’Humanité, que peut invoquer l’expérimentateur trop hardi, ne seraient-ils pas là pour orner d’une étiquette brillante une misérable ambition?« Cette fille est tuée pour ta gloire, pour que ta statue soit payée dans trente ans d’ici- par un millier de philanthropes, pour qu’on gratte un vieux nom sous la coupole de l’Institut et qu’à la place on écrive le tien... Tu as beau supplier la Science, la nouvelle idole qui opprime le monde, d’accepter ta sanglante offrande, elle affecte encore une prudente horreur. Tu n’avais le droit de lui offrir qu’une vie, la tienne ! » La voilà, la vérité, éclatante, lumineuse.

L’école française l’avait bien comprise, cette vérité. Quand Peter voulait étudier la contagiosité de la diphtérie, c’était son propre pharynx qu’il badigeonnait de fausses membranes. Et combien d’autres de nos médecins pourrais-je citer qui se sont pris sans aucune hésitation comme sujets de leurs expériences ? Ce fait de l’inoculation du cancer d’une malade est resté chez nous, je l’espère, une exception.

Sur ce point, Dieu nous garde des mœurs d’outre-Rhin î Comme vous le voyez par l’exemple que j’ai choisi, le théâtre scientifique jette la sonde profondément, mais il n’a pa& encore rencontré l’assise solide où s’accrocher. Plus sont brillantes les qualités dont la nouvelle méthode dramatique fait preuve, plus elles nous montrent la fragilité de cette méthode. Pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, le théâtre admet les idées, mais simples comme la peinture, et toujours réalisées sous une forme concrète, tangible, animée, colorée^ Le livre qui parle directement à l’intelligence permet la réflexion, les retours de la pensée sur elle-même. Il laisse le temps de chercher dans un autre livre des éclaircissements complémentaires. Mais au théâtre il faut comprendre tout de suite, il n’y a pas de retours possibles; l’arrêt même n’existe pas, l’action marche, marche toujours, sans regarder en arrière, sans piétiner sur place. Le théâtre parle aux sens et c’est peut-être ce qu’on a trop oublié.

L’ÉVOLUTION FÉMININE. — SES RAPPORTS AVEC L’EXERCICE DES PROFESSIONS LIBÉRALES

On parle beaucoup du féminisme depuis quelques années. Je voudrais vous donner ici mon opinion sur les origines du grand mouvement d’émancipation qui passionne nos compagnes. Ce mouvement, nous allons voir que c’est nous seuls qui l’avons suscité. La femme a eu dans notre évolution une influence que nous n’avons pas voulu reconnaître. Loin de rendre justice à son zèle et à son désintéressement, nous avons tout fait pour resserrer les liens de son servage. IL était dès lors tout naturel qu’à la faveur du bouillonnement des idées nouvelles elle tentât, elle aussi, de conquérir une sort meilleur.

i Récriminer ne servirait à rien. Qu’on le veuille ou non, la? question féministe est posée une fois pour toutes. La solution peut tarder, elle viendra tout de même à son heure. Nous^

I avons eu déjà des Congrès féministes ; chaque race y apportai son tempérament : les Allemandes ont traité surtout le côté* éducation ; les Anglaises ont mis en avant les questions éco- I nomiques ; et nos Françaises ont délibéré sur Légalité des i droits civils et politiques dans les deux sexes. Placé sur ce?

I dernier terrain propice aux plaisanteries faciles, le féminisme ; a cependant résisté au ridicule. Il a donné naissance à une littérature qui lui est personnelle et qui a déjà produit de vraies œuvres. Pour reprendre un cliché dont on n’a que trop abusé l’Idée est en marche et rien no peut l’arrêter dans sa course certaine.

Pour bien comprendre l’évolution présente, pour apprécier le rôle de la femme dans le progrès de l’Humanité, il faut se reporter très loin en arrière. Ne croyez pas que notre siècle ait rien innové. De tous temps les femmes ont eu leur part d’influence dans le domaine des Lettres, des Sciences, des Arts, aussi bien que dans les autres manifestations de la vie sociale. De tout temps l’égalité des sexes a eu ses partisans.

Si l’on en croit Baclihofen, un savant allemand, et M“® Lydie Pischoff, les peuples, à une certaine époque de leur histoire, auraient été dirigés par l’autre sexe. La gynécocratie était la forme du gouvernement la plus usuelle et les choses n’en allaient pas plus mal. La fameuse lutte des Amazones n’aurait été que la suprême et malheureuse tentative des femmes pour reconquérir leur hégémonie. Elles furent vaincues, «t l’homme, désormais le maître, ne songea plus qu’à prévenir le retour de toute velléité d’émancipation. Si je note en passant cette théorie originale, c’est parce que des anthropologistes de haute valeur, comme Létourneau par exemple, ont cru devoir la discuter. Il est certain, en tout cas, que chez quelques nations les femmes ont eu, sinon la prépondérance, du moins ont joui d’une indépendance singulière. A Milet, à Lesbos, à Mytilène, en Égypte, elles apportaient l’argent et l’hérédité suivait la ligne féminine :1e ventre anoblissait b Les anciens Germains, suivant Tacite, les admettaient dans leurs Conseils. Au Congo et dans l’Amérique du Nord, les hommes

1. Au début de Thistoire le matriarcat prédomine, cela pour deux raisons. D’abord les femmes étant la propriété de tous les membres d’une tribu, l’enfant ne connaissant que sa mère prit son nom dès que les noms existèrent ; de même il hérita d’elle. La parenté par la mère exista à Athènes jusqu’au temps de Cécrops. De plus, le demi-ci vilisé sans cesse en expédition ne pouvait s’occuper des détails courants de la vie, ce soin revenait à la femme. Gela existe encore de nos jours en Bretagne.

l’évolution féminine 197

subissaient également, au dire de certains voyageurs, le gouvernement de leurs compagnes.

Ce qui contribua le plus à assurer notre suprématie, ce fut la religion. Dans le mosaïsme, pour expliquer notre misère et l’injustice qui opprime le monde, tout en sauvegardant la justice de Dieu et son infinie bonté, on imagina le péché originel. Mais comme Fhomme, être supérieur, était incapable de faillir, ce fut la femme qui commit le péché en devenant l’auxiliaire à la fois imbécile et perfide du serpent. La malheureuse jugée capable de faire le mal aurait pu se laisser aller au pire. Alors, pour lui rouvrir la porte du céleste jardin trop brutalement fermée, on lui enseigna qu’elle donnerait naissance au Messie. Grâce à cet accommodement, l’homme conservait sa dignité et sa suprématie dans le présent ; sa compagne, comme fiche de consolation, conservait l’espérance dans l’avenir.

Le christianisme perfectionna encore ces idées de réhabilitation. La femme devient la Vierge et la mère du Rédempteur du monde ; mais toujours dans la crainte d’accorder trop, par une anomalie bizarre, on donne au Sauveur le nom de Fils de l’Homme.

Dès l’aurore de la nouvelle foi, les Pères de l’Église ont l’intuition que dans le domaine religieux on ne saurait rien accomplir de durable sans le secours des femmes. Leur influence commence à se dessiner nettement. De toutes parts, dit M. Krantz, se lèvent des directeurs attitrés de consciences féminines. Le plus zélé fut saint Jérôme, dont la réputation s’étendit de la crèche de Bethléem aux confins du monde romain. Nous avons le nom de la plupart de ses correspondantes; il en avait jusqu’en Gaule, témoin Hédibie de Bayeux, et Algasie de Cahors. Avec elles il discute sur la Morale, la Philosophie, la Religion et l’Histoire h

On croit communément qu’en Grèce les femmes étaient serves et ne jouaient aucun rôle dans la vie publique. C’est

1. Ges détails sont tirés d’une très belle étude de M. Krantz, intitulée « Les Problèmes de la vie et de l’éducation dans le théâtre de Molière » qui a paru dans la Revue des Cours et Conférences, numéros de février mars, avril et juin 1899.

une erreur. Ces Grecs étaient les êtres les plus compliqués qui furent jamais. Ils avaient réparti l’autre sexe en trois catégories. Tout en haut trônait la mère de famille, très honorée, mais très délaissée. Dans la solitude du gynécée elle s’occupait du ménage et faisait de beaux enfants. Tout en bas grouillait la courtisane, la chair à plaisir. Entre les deux brillait l’hétaïre. Celle-ci fut dans l’Hellade la vraie compagne de l’homme. Très instruites sur toutes choses, les hétaïres allaient sur l’Agora écouter les discours et prendre part aux délibérations publiques. La plus célèbre d’entre elles, Aspasie de Milet, l’hétaïre de Périclès, « régna véritablement sur la Démocratie athénienne, ayant pour sceptre son esprit et pour couronne sa beauté. » C’est peut-être aux hétaïres, dit M. Bernardin, que nous devons toutes les richesses artistiques de la Grèce. N’est-ce pas à l’instigation d’Aspasie que Périclès embellit Athènes de tous les monuments qui rendent son nom immortel, le Parthénon, l’Odéon, les Propylées. C’est sous sa dictée qu’il écrivit l’admirable oraison funèbre des Athéniens morts pour la Patrie ; c’est pour elle et par elle qu’il encouragea les poètes comme Sophocle et Euripide, les sculpteurs comme Phidias, les peintres comme Zeuxis. Le siècle de Périclès devrait s’appeler plus justement le siècle d’Aspasie.

Quand la force brutale anime et pousse une race à la conquête violente des peuples plus faibles, l’influence de la femme subit une éclipse. Sous la domination romaine l’influence féminine s’annihile et s’éteint. On cite bien Cornélie, ou encore la mère de Caton, mais ce ne sont là que des exceptions. C’est la vigueur du mâle qui prime tout, il n’y a plus place pour la délicatesse et la grâce.

Au moyen âge cependant cette grâce, par sa seule vertu, arrive à briller comme un astre dans la nuit. Héloïse, Béatrice, Laure, incarnent déjà un type idéal de femmes. « Ce sont de véritables inspiratrices de pensée et de poésie. La galanterie et la chevalerie augmentent le rôle social de la femme : elle devient une dame, les hommes lui offrent une royauté, une puissance directrice. » C’est elle qui trône dans les tournois et qui juge sans appel dans les cours d’amour. Son influence

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dans les Lettres s’accentue encore au xv® siècle. Rappelezvous la charmante figure de Christine de Pisan.

Au XVI® siècle la prépondérance féminine s’affirme toujours davantage. Toute la littérature est faite pour les femmes, sinon par les femmes. Dans cette Société de politiques habiles et forts, certaines d’entre elles arrivent à se distinguer par leurs qualités éminentes. Aucun ordre des connaissances humaines, ne leur reste étranger; elles sont de tous les débats, philosophiques, littéraires, théologiques ou scientifiques. Sauf Rabelais et Montaigne, les grands éducateurs s’occupent d’elles; le premier^ Gaulois railleur, ancien moine, ne chercha point à les connaître. Le second, Montaigne, les avait peut-être trop connues ; il semble qu’il ne puisse leur pardonner de les avoir trop aimées. En revanche, Luther et surtout Erasme sont de véritables précurseurs du féminisme moderne. Ce dernier, dans certains de ses Colloques, n’hésite point à proclamer l’égalité des deux sexes. Il demande l’émancipation complète des mères et des filles par l’étude approfondie des Lettres classiques.

L’influence féminine est à son apogée au début du xviii® siècle. Dans le fameux hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, Catherine de Vivonne réunit une société élégante, jolie, spirituelle et bien vite raffinée, qui se charge, dit encore M. Krantz, de réagir contre la gasconnerie et la gauloiserie du Vert-Galant. C’est avec les habituées de l’hôtel de Rambouillet que Malherbe entreprend sa réforme de la poésie et de la langue. Il est bien évident que leur autorité ne se borne pas aux questions de langage ou d’orthographe; elle s’étend encore sur la forme des manières et sur la façon de vivre. Ce sont les amies de M“® de Vivonne qui ont stylé les courtisans qui vont peupler les antichambres de Versailles, ce sont elles qui ont préparé à Louis XIV ses écrivains et ses artistes.

Sous le grand Roi on revient au règne de l’homme, et Molière va se charger de dire leur fait aux Précieuses et de faire rire à leurs dépens. Pourtant Molière ne fut peut-être pas l’antiféministe qu’on a voulu dire; sans doute il y a les Précieuses ridicules^ VEcole des Femmes^ les Femmes savan-

tes^ mais il y a aussi les préfaces de ces pièces. Dans l’une d’elles il prend soin de nous avertir qu’il ne dénie point à la femme toute aptitude intellectuelle, il entend blâmer seulement la fausse science, toujours haïssable.

Au XVIII® siècle, l’astre féminin, un instant éclipsé par le Roi-Soleil et ses satellites, brille d’un éclat nouveau. J’aurais fort à faire si je devais citer tous les salons où fréquentaient les Philosophes et les Encyclopédistes. Tous vous connaissez les noms de la marquise de Lambert, de du Deffant, de de Lespinasse, de Geoffrin. Les femmes d'aîors philosophent tout autant que les hommes, et des savants qui valaient peut-être les nôtres ne craignent point de correspondre et de discuter avec elles sur le pied de la plus parfaite égalité.

Vient la Révolution. Les citoyennes y prirent part. Elles en eussent tiré profit tout comme notre sexe si, au plein de son évolution, ce grand mouvement n’avait été confisqué par Bonaparte. Avec lui, c’est le règne de la force qui recommence et la femme retombe à son rang d’inférieure. Pour qui sait la vitalité du régime échafaudé par le Jacobin couronné, il n’y a pas à s’étonner si le servage féminin a duré jusqu’à nos jours. Dans leur dernier Congrès, les femmes n’ont-eiles pas émis une motion pour qu’on leur rendît au moins certains droits dont elles jouissaient avant la Révolution?

Je viens de montrer tout l’effort que dans les cours des siècles la femme avait fait pour se rapprocher de l’homme. Maintenant que nous avons pu apprécier son influence sur le développement de notre esprit et de nos mœurs, voyons quelle fut sa récompense. C’est ici qu’éclate toute la brutalité de notre oppression; c’est ici que se révèle la cause du mouvement féministe. Il est la résultante de notre injustice à tous, et en dépit que nous en ayons, il faudra bien en supporter les conséquences: Legem pa^tere qiiam fecisti.

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Quanti la concurrence économique était moins âpre, la lutte des sexes n’existait pas, ou arrachait seulement de temps à autre une protestation isolée; les femmes n’avaient pas à songer à leur subsistance. Avec son salaire, un homme suffisait à l’entretien de ‘plusieurs personnes. Les filles sans dot arrivaient encore à trouver un mari. Et puis, pour consoler des misères présentes, il y avait l’attente des béatitudes célestes. La Foi, avec le pan de sa robe blanche, essuyait toutes les larmes; aujourd’hui la Foi est morte.

Même dans la bourgeoisie et dans les classes élevées, la femme n’a plus, dans son mari, avouons-le, le compagnon délicat et attentif nécessaire à sa nature affectueuse et sensible. Voyez par exemple un industriel, un avocat, ou un médecin ; il est pris par son labeur, pris tout entier; l’ardente bataille de la vie lui en fait une loi. Parti dès le matin, il fait au déjeuner une apparition hâtive, mange vite et parle peu; sa pensée est déjà envolée vers les occupations de l’aprèsmidi. Souvent il est à sa table comme un hôte de passage. Il est bon, certes, il adore sa femme et ses enfants, et la preuve, c’est que, sans rechigner, il peine pour eux d’un bout de l’année à l’autre. Mais n’allez pas lui parler des menus détails de la vie quotidienne, du petit dernier qui n’a pas été sage ou de la nouvelle du jour. Il a bien d’autres chats à fouetter, le pauvre. Le soir, fatigué de la journée, soucieux du lendemain, il ne peut davantage appartenir aux siens. Et il faut qu’il en soit ainsi, car s’il était plus époux qu’homme d’affaires, la communauté tout entière aurait à souffrir de sa tendresse même. Donc la femme s’incline, sacrifiant son besoin d’expansion à la nécessité de voir prospérer ou même simplement végéter le ménage .

Chez l’ouvrier, encore bien pis; ce n’est plus l’isolement relatif, c’est l’esclavage. Le matin, tout le monde tire de son côté, l’homme, la femme, les enfants. Les filles vont à l’atelier, ou au magasin, et là elles travaillent douze heures de suite pour gagner en moyenne 1 fr. 75 à 2 francs, — 2 francs ! Et avec cela il faut se nourrir, se vêtir, se loger, vivre enfin ! Lisez, je vous prie, le livre de M. d’Haussonville, Salaire et misère de femmes^ et vous verrez quelle foi il faut ajouter aux affir-

mations des pince-sans-rire officiels qui parlent dans cette fin de siècle de progrès, de justice et de bonté ? Vous verrez les budgets de ces pauvres esclaves : 13 sous pour la nourriture; le surplus va au logement, à fentretien, — quel entretien ! — trois paires de bottines à 5 francs, deux mouchoirs et deux serviettes par an ! Voulez-vous un exemple du travail qu’elles font pour les prix dérisoires cités plus haut ? Cette fois, c’est Lesueur qui parle. Chargée d’un Rapport sur l’évolution féminine, elle a fait une œuvre impartiale, bourrée de faits et de considérations rigoureusement déduites des faits mêmes.

Eh bien, voici ce qu’elle a vu dans un de ces ateliers dont les directeurs ont tant fait parler d’eux ces temps derniers : « Nous connaissons, dit-elle, une grande maison de couture qui, au moment de la presse, emploie contre les règlements des ouvrières la nuit. Seulement, pour que l’éclairage des <îroisées ne décèle pas l’activité intérieure, on éteint l’électricité. On fait asseoir les ouvrières par terre ; on place entre ■elles, également à terre, des bougies coiffées de petits abatjour et dont la lueur, de la sorte, n’arrive pas jusqu’aux vitrages. Les malheureuses s’abîment les yeux et sont à la torture. Ce n’est qu’un exemple, on en pourrait citer cent. »

La main-d’œuvre de la femme est avilie, la protection même de l’État sert d’argument au patron pour ravaler le travail de l’autre sexe. Et le patron n’est pas le seul ennemi ; l’ouvrier fait cause commune avec lui. Loin d’aider sa compagne, il la jalouse, cette gâcheuse, cette intruse, qui ne ne demande pourtant que son droit à la vie. Je ne parle pas ■du vaste troupeau des sans-dot, des employées, des institutrices qui, comme leurs compagnes, passent leur vie à connaître les métiers où l’on meurt de faim. Et si, découragée, l’infortunée se laisse glisser à la prostitution, c’est plus abominable encore. Rappelez-vous les éloquentes paroles de Verchère, reportez-vous à ce que disait naguère notre distingué confrère Jullien à propos des filles de Saint-Lazare. • La mort lente par la misère, la mort plus rapide par la prostitution, voilà ce que la société actuelle réserve trop souvent aux femmes.

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Elles réclament plus de justice et d’égalité, elles méritent un sort meilleur. Peuvent-elles espérer de l’obtenir? Leurs aptitudes leur permettent-elles d’arriver à lutter contre nous sur notre propre terrain, dans la Médecine, dans le Droit ? En un mot ne sont-elles pas inférieures à l’homme ?

J’arrive au dernier point de la discussion. Je ne vous parlerai pas biologie, cela nous mènerait trop loin. La guerre, la chasse, le travail des champs ont pu faire illusion sur la supériorité de l’homme à une époque où la société reposait sur la vigueur musculaire. Mais aujourd’hui cette vigueur est sans emploi et ne nous assurera plus longtemps la prépondérance. Le travail des bras est remplacé par le travail des machines, qu’une femme peut conduire tout aussi bien qu’un homme. Dans la société moderne, la machine a remplacé l’esclave de la société antique.

Les adversaires de la femme peuvent se diviser, si je ne m’abuse, en trois catégories. 11 y a les partisans de la tradition historique qui sont d’avis que « du côté de la barbe est la toute-puissance ». A la phalange nombreuse d'hommes supérieurs, les femmes, disent-ils, ne peuvent opposer que de petites escouades. L’argument n’a qu’une importance relative. Réfléchissez aux obstacles dressés contre l’émancipation féminine, à la date récente de ce mouvement d’émancipation, et surtout comparez le petit nombre de femmes vraiment éduquées et instruites par rapport au nombre des hommes diplômés, et vous reconnaîtrez que si dans l’ensemble les hommes de génie sont en plus grand nombre, proportionnellement les femmes font à côté de nous assez bonne figure.

Il y a encore ceux qui cachent sous une apparence d’amour et de profond respect la répugnance qu’ils éprouveraient à voir l’autre sexe se faire l’égal du nôtre. Dans la femme ceux» là n’aiment peut-être qu’eux-mêmes et leur plaisir. Elle est un délicieux instrument d’amour, il n’y faut pas toucher de

peur de le fausser. La femme est charmante et frivole, rendons-la plus charmante et plus frivole encore. Je n’insiste pas sur ce dernier argument d’une moralité douteuse. Ceuxlà trouvent que tout est bien ; le progrès s’arrête pour eux à l’époque où ils vivent, ne leur parlez pas d’aller plus loin. C’est à ces routiniers que peut s’appliquer le mot de Courier. S’ils eussent vécu au moment de la création, — mon Dieu, auraient-ils dit au Seigneur, conservez nous le chaos I

Il y a enfin les partisans de la tradition biblique, les disciples de l’Ecclésiaste qui trouvent la Femme plus amère que la Mort: Feminam morte amariorem, qui répètent avec de Vigny: La femme, enfant malade et douze fois impure, la femme est un être de sentiment, non un être de raison. Ceux-là sont les adversaires les plus solides et les plus convaincus de l’infériorité physique, intellectuelle et morale de la femme. Voyons ce qu’on peut leur répondre.

Pour ce qui a trait à la faiblesse physique, ils allèguent surtout la plaie périodique de ses flancs. D’abord ce ne serait point à nous à faire valoir cet argument. Très courageusement les femmes font abstraction de leur souffrance; pourquoi la leur reprocher sans cesse? J’admettrais ici la véritable émotion, la pitié sincère, mais n’est-ce pas plutôt une sourde irritation du mâle contre une infiruiité dont son ardeur a subi parfois le contre-coup ? Enfin cette infirmité n’empêche pas qu’on emploie les femmes aux champs, à l’atelier, dans les magasins de nouveautés où elles sont condamnées à rester debout sans la moindre précaution. Leur infériorité physique entre-t-elle en ligne de compte lorsqu’il s’agit des infirmières dont la besogne est cependant aussi pénible que la nôtre? En quoi l’exercice des professions libérales entraînet-il plus de fatigue?

Que dire ensuite de l’infériorité prétendue des femmes au point de vue intellectuel ? L’une d’elles acquiert-elle quelque renommée, s’élève-t-elle au dessus de son sexe, c’est un homme. Le génie est notre privilège, les femmes supérieures méritent l’épithète de mascula qu’Horace adressait à Sapho. Laissez-moi opposer à cette affirmation sans preuves ce que disait Poulin de la Barre, un disciple de Descartes, il y a plus

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de *250 ans. Puisant ses arguments dans FAnatomie, il croit pouvoir établir que « le cerveau des femmes est entièrement semblable au nôtre. Les impressions des sens s’y reçoivent et s’y rassemblent de même façon et ne s'y conservent point autrement pour l’imagination et pour la mémoire. Puisqu’elles ont aussi des yeux et des mains, ne pourront-elles pas faire elles-mênes ou voir faire à d’autres la dissection du corps humain, en considérer la symétrie et la structure ? La femme peut apprendre aussi bien que nous la physique et la médecine. » Il avait raison, ce bon curé dé Laon. Constituée comme l’homme, la femme n’est pas née exclusivement pour sentir, ni lui pour raisonner exclusivement. Toute la question n’est-elle pas de savoir si, faisant partie de l’espèce humaine, elle est perfectible? Or sur ce point la réponse s’impose: elle l’est tout comme nous. Elle n’en diffère que par le sexe, et le sexe n’eut jamais rien de commun, que je sache, avec l’entendement.

Dans tout ce débat il y a un malentendu. La femme demande un peu plus de bonheur, un peu plus de liberté. Prévenus contre elle, et par un long atavisme et par je ne sais quel sourd mauvais vouloir, nous la déclarons incapable de se libérer, de conquérir un sort meilleur, alors qu’elle-même, secouant les habitudes ancestrales, cherche précisément à se rapprocher de nous.

Que les premiers résultats de son évolution ne soient pas extraordinaires, je le reconnais volontiers. Mais, je vous l’ai déjà dit tout à l’heure, n’oubliez pas la date encore récente de cette évolution. Nous avons pesé sur l’esprit féminin de tout notre poids, durant des siècles, et nous nous étonnons qu’il ne s’élève pas plus haut et plus vite. Nous l’avons longtemps tenu prisonnier, et nous voulons qu’il s’évade tout de ■suite de sa cage. Attendons. Ce n’est point à notre génération de juger un mouvement qui n’est encore qu’à son début. Pour conquérir son développement individuel et pour obtenir son autonomie intellectuelle, notre compagne en est réduite encore à se déformer et à emprunter à l’homme ses modes de penser. Mais faisons-lui crédit. Qui sait si sa personnalité ne sortira pas un jour ou l’autre victorieuse de la lutte

courageuse qu’elle a entreprise envers et contre nous tous ?

Reste la condition d’infériorité morale dans laquelle la femme se trouve. Admirez ici encore notre esprit de contradiction. Nous l’avons décrétée d’inutilité publique, et cependant aux époques de calamités nous avons toujours recours à elle. Dans les temps difficiles, n’avons-nous donc pas pu apprécier sa valeur morale ? Ne sait-elle pas, elle aussi, mourir pour une idée ? Les femmes ne font pas la guerre, c’est vrai ; et pourtant, tout là-bas dans FAfrique Australe, entre le Vaal et l’Orange, n’a-t-on pas vu des centaines de femmes faire le coup de feu à côté de leurs hommes ? Gela, l’Europe ne voulut pas le savoir, la cruelle qu’elle est se boucha Ie& oreilles ; le fait exista néanmoins. Dans les tranchées de Cronje n’a-t-on pas relevé plus d’un cadavre de paysanne tombée pour la défense de la Patrie.

Il y a encore le grand et suprême argument. La femme est faite pour la maternité ; si elle verse dans les carrières libérales elle ne pourra peut-être plus s’occuper de ses enfants. Ici, je m’incline, car je sens tout le poids d’une pareille raison. Mais cette raison, pourquoi ne Lavons-nous pas mieux comprise et plus tôt ? La femme n’est pas seulement l’éternelle blessée^ elle est surtout l’éternelle lésée. Lésée, elle l’est dans le mariage, qui ne lui laisse pas la libre possession de ses biens ; elle l’est encore au point de vue économique, mais elle l’est surtout au point de vue sexuel. C’est elle qui peine et qui souffre pour propager l’espèce, mais quand l’œuvre sacrée s’achève, l’homme apparaît et confisque le fruit du travail obscur de la Nature. Pour que l’enfant soit légitime,, pour qu’il ne soit pas un paria dans la société, il faut qu’il porte le nom de son père, cet ouvrier d’un instant, et non celui de la mère qui a tout enduré, qui souvent a risqué sa pauvre vie. Ce que sera la société future peuplée de femmes docteurs, avocats, ingénieurs, je l’ignore, c’est l’affaire de l’avenir. J’ai voulu seulement démontrer que ce mouvement féministe, cette poussée de la femme du haut en bas de l’échelle sociale vers les occupations professionnelles de l’homme, c’est nous qui l’avions provoqué. Si, mettant d’accord les aspirations, les besoins de notre compagne avec

l’évolution féminine

l’organisation de notre vie sociale, nous lui avions fait un sort meilleur, jamais, il me semble, elle n’eût rêvé de s’évader de son sexe.

Tout cela a été bien long et je l’ai exprimé bien lourdement. Quand on écrit sur les femmes, a écrit Diderot, il faudrait tremper sa plume dans les couleurs de l’arc-en-ciel et sécher sa ligne avec la poussière de l’aile du papillon. Hélas I cette force et cette légèreté de langage me sont bien défendues.

J’ai fait de mon mieux et j’espère n’avoir heurté les idées de personne. Il est bien permis, n’est-ce pas, de désirer pour les femmes un peu plus de bonheur. Ceux qui trouveraient que je les berce de vaines chimères voudront bien ne pas oublier que souvent l’idéal d’aujourd’hui c’est la réalité de demain.

ESSAI SUR LE CHARLATANISME ET LA MÉDECINE

La médecine est toute peuplée de légendes, comme les 1 arbres d’oiseaux. Par une foule de points elle touche à l’in- I

connu, et c’est pourquoi elle en tire un peu d’autorité et |

beaucoup de faiblesse. On ne verra jamais un faux bottier ou S un faux tailleur, ces métiers exigeant une habileté manuelle j que chacun peut contrôler. Si, par contre, les pseudo-méde- ♦ cins, les charlatans abondent, c’est parce qu’il y a toujours, dans la guérison d’un malade, une part de secret et de mystère que le premier venu, avec un peu d’audace, peut prétendre connaître. Ce secret et ce mystère existent non seulement autour de nous, dans le mouvement inconnaissable de la vie biologique, mais encore en nous-mêmes, dans le fonds d’idées qui nous ont été léguées par nos ancêtres. ;

« Quand des individus sont réunis pour traiter une question politique, religieuse ou morale, ce ne sont plus des V

vivants mais des morts qui discutent. C’est l’âme de leurs '

ancêtres qui parle par leur bouche, et ce qu’ils font entendre alors, c’est cette éternelle voix des morts à laquelle les vivants obéissent toujours h »Ces lignes de M. Gustave Lebon s’appliquent en tous points, comme nous allons le montrer, à la vogue persistante du charlatanisme, et cela en dépit de tous les progrès accomplis par la science. Nous avons beau ^ vivre dans le siècle delà vapeur et de l’électricité, c’est encore et toujours la grande voix des morts qui parle à l’oreille des |

simples. Comme l’a dit Auguste Comte, le mort domine tou- i

jours le vivant. Il n’y a presque pas de différence mentale I

entre les paysans du Bas-Poitou, de la Vendée ou du Mor- j

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