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Psychologie des foules, par G. Lebon

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van, et leurs ancêtres qui végétaient tristement dans la grande nuit du moyen âge. En ce qui touche Fart de guérir, ils sont restés de 3 ou 400 ans en arrière, aussi ont-ils toujours la même croyance dans le pouvoir des sorciers, des toucheurs, guérisseurs, médecins des urines et autres charlatans.

Loin de s’étonner de la persistance de ces restes des vieux âges, comme on le fait communément, je pense au contraire qu’il serait surprenant qu’ils eussent complètement disparu. Nos idées, nos concepts, pour parler le jargon philosophique, s’alimentent en effet à deux grandes sources ; l’une qui provient de notre éducation, de notre milieu, l’autre qui découle du passé. Les idées acquises, fruits de' notre instruction, de notre éducation, n’ont que peu d’influence sur notre conduite, sur les gestes de notre vie. Les idées ancestrales, les concepts ancestraux, pour être plus précis, constituent au contraire la machine intérieure qui met en jeu les ressorts secrets presque seuls capables de nous pousser à l’action* En d’autres termes, les acquisitions de notre intelligence nous servent à la discussion, au discours, mais elles jouent un rôle secondaire dans la vie active. Trop souvent elles viennent en vain battre les idées ancestrales comme la vague se rue, impuissante, contre la falaise dressée. La raison de ce fait, c’est précisément que les idées acquises relèvent de l’intelligence, alors que les idées ancestrales découlent du sentiment. Pour que les premières deviennent directrices, prépondérantes, il faut qu’elles passent du domaine du conscient dans celui de l’inconscient, et cela demande des siècles.

« Seul, l’inconscient ne se discute pas » (G. Lebon).

En prenant à la lettre ce que nous venons de dire, on pourrait conclure que tous les hommes, imprégnés de l’âme d’une même race, devraient être égaux au point de vue mental. Certes, ce fut ainsi jadis, il n’y avait pas une énorme différence entre les grands barons du moyen âge tout bardés de fer, et le dernier de leurs hommes d’armes. Au contraire, la différence entre l’ingénieur et le terrassier qu’il dirige est devenue considérable. C’est qu’avec la civilisation, le facteur de l’individualité est intervenu. Chacun de nous, par l’instruction, par l’éducation, s’efforce, dans la mesure

da possible, de s’affranchir des idées ancestrales, des préjugés. Tout notre soin porte à faire bénéficier nos actes des concepts acquis. L’homme instruit, en pleine possession de sa volonté, est donc habituellement au-dessus des vaines croyances du charlatanisme. Il est le premier à en rire et à s’en moquer. Mais que ce même homme se trouve, du fait d’une maladie un peu longue en état d’infériorité physique, aussitôt vous le voyez redevenir sauvage. Retournant à l’état ancestral, il donne sa confiance au charlatan dont il se gaussait quand sa santé était bonne N’avons-nous pas vu tout récemment un des grands ministres de la République, plusieurs fois le maître absolu de notre gouvernement, faire appel à un rebouteur en plein Paris, il y a de cela quelques années? Ce ministre est un homme supérieur en temps normal. Or> affaibli par la maladie, désespéré de ne pas obtenir prompt soulagement de la médecine, il avait appelé le qiiid divinum à son aide, ni plus ni moins que ne l’eût fait le dernier de ses électeurs illettrés.

N’allez point croire au moins que ces idées sont de simples vues de l’esprit, des artifices de rhétorique. Bien au contraire, il y a là une théorie solide, assise sur des faits nets et probants. Je vais vous le montrer en vous expliquant comment, au seuil du xx° siècle, on retrouve chez nos contemporains les pratiques des Druides, des Grecs ou des Romain s religieusement conservées par delà les âges.

Mais avant de poursuivre cette enquête dans le passé, je devrais tout d’abord dire comment est née la croyance aux guérisseurs. Mais pour ne pas aller trop loin, je me contenterai donc de rappeler le rôle immense joué par l'imagination. N’est-ce pas la première faculté qui se développe chez l’enfant? N’est-ce pas elle qui, pour eux, anime tout de son coloris? Or, vous le savez, les primitifs ne sont que de grands enfants. Un événement heureux survenait-il, nos pères l’attribuaient au génie ou à la fée bienfaisante. Un

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malheur s’abattait-il sur leur maison, les dieux malfaisants en étaient seuls responsables. Alors des individus surgirent, les prêtres. Les uns se prétendirent amis des dieux et capables de retenir leurs bonnes grâces. Les autres se créèrent la spécialité d’éloigner le mal en apaisant leur courroux. Remarquez qu’au début la médecine fut toujours exercée par les prêtres; les Druides, les prêtres d’Esculape, les Asclépiades sont nos ancêtres directs, à nous médecins. Remarquez encore ce voisinage entre l’art de guérir et les fonctions religieuses se maintient encore de nos jours. Le curé de nos campagnes ne se double-t-il pas trop souvent d’un guérisseur ?

Avec l’époque romaine nous voyons surgir une foule encore plus grande de coutumes maintenues jusqu’à nous. Ici le phénomène s’explique de lui-même, nos ancêtres directs, les Gallo-Romains ayant été durant de longs âges imprégnés de la civilisation latine. De même que plus haut, je ne choisis que quelques exemples : Pour guérir les écrouelles, dans le Morvan, une fille vierge fait chauffer sous la cendre une feuille de bouillon-blanc. Elle l’applique sur le mal et répète trois fois, en étendant la main droite; « Neque Apollo pestum passe crescere qiiam nada virgo restingat. » Par Apollon, un mal ne peut grandir que chasse une vierge nue. — Par Apollon 1 il s’agit bien ici d’une incantation païenne et d’origine latine. Les campagnards qui l’emploient ignorent parfaitement Apollon ; ils ont cependant retenu l’invocation. Souvent, il faut le dire, celle-ci dégénère et verse dans le plus inintelligible des charabias. Les ignorants qui se sont transmis la formule l’ont tous un peu dénaturée et elle nous est arrivée incompréhensible, encore que son origine se décèle très bien. Telle, par exemple, celle qui est employée, toujours dans le Morvan, eontre le mal de dents ; « Stragile talusquc dentati dentiam dolorem personali. »

Voici un autre mode de thérapeutique tiré des Romains. Les phylactères étaient chez eux fort à la mode. On désignait ainsi des cordelettes ayant touché la statue d’un dieu ; on les portait enroulés autour du corps pour se préserver des maladies? ou au besoin s’en guérir. Eh bien, ces phyalctèressont encore

utilisés par nos campagnards. A Gannay on voit une statue de dieu d’origine païenne, aujourd’hui dédiée à saint Ploto, qui est précisément une sculpture gallo-romaine authentique. Or, cette statue est encore entourée de cordons noués, de phylactères, comme elle l’était il y a plus de mille ans. Le nom de la divinité a changé, on la nomme aujourd’hui saint Ploto ; la pratique est toujours la même. Ces phylactères passaient pour d’excellents remèdes contre le tour de reins. Nos paysans les emploient encore contre le même maP. Ils font bénir une corde de chanvre par le prêtre, se la mettent autour des reins, et la foi aidant, les voilà guéris.

Encore dans le Morvan, et aussi dans le Poitou, le pigeon est employé comme remède contre les affections oculaires. Cette médication était déjà préconisée par Pline, qui dit en propres termes que le sang de pigeon est excellent dans les maladies d’yeux.

Lorsque la grande révolution engendrée par le Christianisme eût bouleversé le vieux monde, lorsque le petit ruisseau parti de Galilée et devenu grand fleuve eût fait irruption par toute la terre, ne vous imaginez pas que les croyances desi néo-chrétiens furent changées comme cela du jour au lende-^ main. Si les apôtres arrivèrent à implanter leurs doctrines, c’est: à force de diplomatie et en ménageant les croyances ancien-; nés. A côté de l’arbre sacré on bâtit une chapelle. Les sources qui portaient le nom d’un génie familier furent vouées: tout simplement à un saint ; — les fontaines ne portent-elles pas presque toutes un nom de saint ? Au pèlerinage païen on; substitua le pèlerinage chrétien, mais c’est toujours la tradition qui continue ; les noms, les formes, les cérémonies changent, le fond reste pareil. 11 paraît même qu’au début les gens n’abandonnèrent pas facilement leurs vieux usages. En’ 581, Saint Anacre, évêque d’Auxerre, est obligé d’interdire es vœux aux fontaines. Plus tard, les Capitulaires de Char-

1. Le « procédé de la ficelle », pour guérir le tour de reins, est également d’usage courant en Savoie, notamment en Tarentaise. Le D"- Laissus' père, de Brides-les-Bains, a pu durant de longues années constater son emploi pour ainsi dire journalier.

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llemagne reviennent sur cette prohibition. Ce fut d’ailleurs Ipeine perdue. Le peuple était alors bien trop malheureux pour Ine pas se vouer à tous les dieux possibles.

Au milieu de tout ce débordement de charlatans, que faisaient nos pauvres aïeux, les médecins I Mon Dieu, ils n’en menaient pas large, comme on dit, et se défendaient de leur mieux. Ils s’étaient renfermés dans l’étude d’Hippocrate, de Galien, des Arabistes et de l’Ecole de Salerne. Toutle monde ne peut pas posséder des in-folio, tout le monde surtout ne peut les lire ; ils avaient donc sur les autres guérisseurs cette supériorité, — fragile, oh I combien I — de parler, de raisonner et d’écrire en latin. A la longue, les langues mortes ne suffisant plus à assurer leur prestige, ils versèrent dans l’Astrologie. La manœuvre était habile, car ils trouvaient ainsi le moyen de battre leurs rivaux sur le terrain du surnaturel qui fut de tout temps le triomphe des guérisseurs. Mais malgré tout, nos confrères étaient encore en état d’infériorité. Tout embarbouillés de formules, ils ne tenaient point compte, à l’exemple des charlatans, de l’influence du moral, sur le physique, qui est énorme. Ils ignoraient trop la foi qui guérit, la faîth healinff, comme disait Charcot en ces dernières années. La psychothérapie, tard venue dans la science officielle, était connue et utilisée depuis de longs siècles par la médecine populaire.

Comment voulez-vous d’ailleurs que nos confrères aient lutté avec succès quand les rois eux-mêmes protégeaient les charlatans ? Lorsqu’il part pour la Croisade, Saint Louis emmène une guérisseuse, la belle Hersend, une Juive. Il avait même été si satisfait de ses. services, qu’il lui assura plus tard une rente de vingt sols parisis. Saint Louis paraît d’ailleurs avoir eu un gtand faible pour le charlatanisme. Les marchands de médicaments sur les places publiques se servaient d’animaux savants dont les tours merveilleux attiraient les chalands devant leurs boutiques. Saint Louis décida que les batteleurs qui, par exemple, possédaient un singe, seraient dispensés de la dîme aux portes de sa ville. Il ne mettait à cette remise d’impôt qu’une condition : le battelenr devait feiire exécuter par son animal, devant le préposé aux droits,

un joli tour de sa façon. De là est venue l’expression : « Payer en monnaie de singe. »

J’arrive maintenant au privilège singulier que possédaient les Rois de France de guérir les écrouelles. La légende veut que Clovis ait reçu directement du Ciel ce pouvoir pour guérir Léonicet, son page préféré. Ce n’est là qu’une légende, et fâcheuse pour la mémoire de Clovis, à qui elle tendrait à prêter de mauvaises mœurs. La réalité est bien plus simple. Le chef des Francs ne fît que de continuer la tradition de certains empereurs romains dont il se vantait d'être le successeur; n’était-il pas, en effet, consul de Rome? Parmi les Césars, Vespasien, par la seule apposition de son auguste main, enrayait les fièvres. Aiirélien allait plus loin, il lui arrivait par le même procédé de ressusciter les morts. Avant eux^ Pyrrhus, roi d’Épire, guérissait la rate opilée en touchant la région malade avec son gros orteil. Il est fort heureux, notonsle en passant, que cette maladie ait disparu ; elle devait être fort pénible puisque l’expression de « se désopiler la rate » qui veut dire qu’on est content, a fini par passer dans la langue.

La médecine du Moyen-Age conserve toutes les pratique» anciennes, mais en y ajoutant la sorcellerie qui est comme la caractéristisque de l’époque. La Religion a pris un air sévère et revêche. Ce ne sont plus les doux génies qui mènent le monde, les diables se le disputent; d’où la théorie lamentable des sorciers, des possédés, des agités, qui conduisent, convulsés et grimaçants, la danse macabre. Nos sorciers modernes ne sont que les continuateurs de ceux-là; il» guérissent les mêmes affections nerveuses, et par les même» moyens .

A la Renaissance, un peu d’air respirable parvient jusqu’aux poumons. Les poitrines se dilatent, on est heureux de s’affranchir de l’ignorance et de la barbarie. Ne croyez pas que pour cela le charlatanisme aura un adepte de moins. Bien au contraire, il en a davantage. D’abord l’Alchimie arrive à son apogée ; de plus, les découvertes géographiques vont introduire un élément nouveau de superstition. Les vertus mirifiques des plantes rapportées des pays « estran-

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ges » sont amplifiées et exagérées, et les charlatans de s’en donner à nouveau à cœur-joie. Ils prennent dès lors une allure plus scientifique; il en est même qui ont eu la singulière fortune de voir leurs médicaments brevetés en quelque sorte, et consacrés à tel point par l’usage, qu’on les retrouverait encore dans nos codex du xix® siècle. Sans parler de la pommade du Frère C4Ôme, je citerai le fameux élixir de Joseph Garus, qui vers le milieu du xvii® siècle eut fortement maille à partir avec la Faculté pour exercice illégal de la médecine. Si quelqu’un s’attendait jamais à voir sa découverte officialisée, ce ne dut pas être celui-là, non plus que Rousseau, ce capucin inventeur du laudanum de Rousseau, encore employé de nos jours.

Les Druides, pleins de tendresse pour la Nature, voyaient surtout ce qu’il y a de divin en elle. « Le gazouillement du ruisseau qui bruit autour des saules, la riante vapeur qui emprisonne la clarté du matin, étaient pour eux la poétique manifestation de la Divinité secourable. »

L’eau étanchait la soif des bestiaux, fertilisait les champs, répandait la vie sur toutes choses. N’était-il pas naturel dès lors de lui trouver mille propriétés bienfaisantes ? Ainsi se révèle, dès le seuil de notre enquête, l’origine des pèlerinages. La croyance aux eaux miraculeuses est des plus vénérables en même temps que des plus tenaces.

Les sanctuaires révérés de Lourdes, de La Salette et d’autres lieux, ne sont après tout que les vestiges du passé ; les pèlerins qui s’y rendent ne font que continuer les traditions de nos pères, qui vivaient dans la grande forêt de la Gaule.

Les eaux étaient quelquefois malfaisantes. Vaguement on rapportait l’origine d’une épidémie à telle ou telle source ; on la disait alors ensorcelée, et nul ne se risquait plus à y aller puiser. Dans un autre ordre d’idées, quantité de plantes médicinales introduites dans la pratique par les Druides sont encore utilisées de nos jours par le populaire. Faut-il citer la

verveine^ Tellébore? Et le gui, n’est-il pas toujours pour nous un présage de bonheur et de prospérité? Au gui, l’an neuf!

Si, de la Gaule, nous passons en Grèce, les preuves en faveur de ma thèse abondent et deviennent plus précises.

Je n’en citerai naturellement que quelques-unes. Il y aurait lieu, tout d’abord, de rappeler la pratique des incantations magiques. Les anciens connaissaient toute l’influence du moral sur le physique, de la suggestion, comme nous disons aujourd’hui, et ils en usaient largement. Ulysse se guérit de la blessure d’un sanglier en prononçant une formule appropriée. Les paysans du Poitou, du Morvan, s’il faut en croire les mémaires de Bidault et de Tiffaud, n’agissent pas autrement dans la plupart de leurs maladies. Mais il y a mieux. Voici comment, dans le Morvan, on guérit la migraine: « En cas de céphalée, on doit écrire sur une feuille d’olivier: Athéna^ et lier cette feuille à la tête. »

Ne voyez-vous pas tout de suite le pourquoi de ce mot, Athéna, faisant allusion à la fameuse migraine de Jupiter enfantant Minerve? L’olivier est inconnu dans le Morvan, où les guérisseurs ne peuvent utiliser que des feuilles desséchées. La source de ce singulier remède est bien la Grèce, cela est de toute évidence. Et toujours dans le Morvan, cette gracieuse coutume employée par les mamans pour guérir leurs enfants de la fièvre. Elles emportent leur petit malade à l’église ; là, elles le déposent à terre ; puis, le prenant sous les bras, elles lui font faire neuf fois le tour du Maître-Autel, aussitôt après la célébration de la messe. C’est la neuvaine ambulatoire. Ne serait-ce pas comme un ressouvenir des Panathénées, dont les harmonieuses théories se déroulaient autour des Propylées, tout près de la mer violette.

Pour revenir à nos vieux confrères, rappelons-nous qu’ils ne pouvaient sans péril se déclarer prêts à guérir tous les

1. Dans le Morvan, les paysans appliquent sur les reins des cataplasmes de feuilles de verveine, dans le cas de lumbago ou de courbature provenant d’efforts. Ces feuilles doivent être cueillies au moment de la pleine lune de mai. Les vieilles femmes observent exactement pendant la journée les lieux où croît la plante, et vont la cueillir au clair de lune en marchant à reculons (Bidault, Les superstitions médicales du Morvan, Thèse de Paris, 1899).

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I maux. D’abord on eût eu vite fait de les traiter de sorciers ; I ensuite, appelés auprès des grands, s’ils n’eussent point réussi à les soulager, on les eût accusés de mauvaise volonté et châtiés incontinent. Cette mésaventure survint à deux pauvres diables de moines qui passaient pour guérir les aliénés. N’ayant pu rendre la raison aux malheureux Charles VI, ils furent brûlés en place publique après avoir été cruellement flagellés.

Pour toutes ces raisons, les médecins de jadis furent plutôt modestes, admettant volontiers que certaines maladies sont au-dessus de nos ressources parce qu’elles proviennent d’un pouvoir mystérieux et divin. Est-ce à dire que nos anciens ne se défendirent pas? Non, certes, vous pourrez voir dans le dictionnaire de Dechambre une longue liste de condamnations obtenues à la requête de la Faculté de Paris. On était même parfois assez sévère. Mais au fond le mal était trop enraciné pour que les amendes ou les excommunications arrivassent à enrayer le charlatanisme. Il florissait alors tout comme aujourd’hui, et il en sera longtemps de même malgré tous nos efforts, toutes nos plaintes et malgré tous les progrès de l’instruction.

Que voulez-vous, les guérisseurs ont pour eux la vieille croyance au surnaturel qui sommeille en chacun de nous. Les politiciens les redoutent comme électeurs influents et la magistrature est à leur endroit pleine de mansuétude. Les médecins ont d’abord à lutter contre les préjugés; les politiciens les ignorent et la magistrature ne leur fui jamais favorable. Ajoutez à cela qu’exerçant isolés une profession essentiellement individualiste, nous ne savons pas être unis.

Le ciel me garde de tomber dans l’erreur du bon M. Pangloss; mais songez un peu à toutes les ressources qui nous échappent et à la concurrence illicite qui nous est faite de toutes parts. Sur dix malades c’est à peine si nous en voyons deux; le reste passe aux rebouteurs, aux bonnes femmes, aux marchands d’herbes, etc. Or, je vous le demande, ne faut-il pas que nous soyons aimés des dieux pour arriver, malgré cela, à gagner notre pauvre vie, payer notre patente et élever nos enfants ?

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