Tacite, Mœizrs des Germains
IMPRESSIONS d’ALLEMAGNE
nants de la route pour susciter à l’esprit maintes comparaisons, la plupart erronées. Les anthropologistes ont beau soutenir que nous sommes en partie formés d’une tribu de Germains, nos deux civilisations sont tellement différentes l Si les hommes là-bas sont pareils aux nôtres comme type, s’ils ont presque des figures amies, entre eux et nous se dresse toujours l’image de nos morts ; sur les uns et les autres le fardeau des siècles pèse inexorablement.
On est donc en mauvaise posture pour bien voir puisqu’on juge des êtres et des choses avec son cœur plutôt qu’avec sa raison et l’on ressemble, comme l’a dit. je crois, M. Lavisseà ces gens dont la vue est mauvaise, l’ouïe dure, mais dont l’épiderme est d’une sensibilité exquise: un rien les heurte et les impressionne au delà des bornes. Pourtant, ayant eu l’occasion, il y a pas mal d’années déjà, de parler de l’Allemagne du nord, je voudrais vous montrer aujourd’hui le sud, que je viens de parcourir. N’ayant pas la prétention ridicule de découvrir des terres nouvelles, j’ai laissé un peu de côté les questions professionnelles, chaque jour discutées dans nos journaux, pour m’arrêter simplement à quelques idées générales.
Je disais plus haut qu’on retrouvait partout au delà du Rhin l’image de la patrie, et cela n’est point une métaphore. L’influence de notre civilisation se révèle en quelque sorte à chaque pas. Berlin n’est d’abord qu’une plaine vaseuse, inondée par la Sprée, écrivait naguère M. Lavisse. De pauvres masures peuplent seules le désert hostile. Mais les réfugiés français arrivent, ils apportent leur ardeur au travail, l’esprit d’initiative, le goût instinctif des lignes harmonieuses, et aussitôt la capitale surgit ; les Princes de Prusse n’ont qu’à continuer l’œuvre des exilés. Ils y mettent, il est vrai, une certaine rudesse. Ainsi dans le nord, aucune fantaisie ; des parcs corrects, aux arbres bien alignés, mais qui semblent exécuter leur consigne qui est d’être une promenade. Dans le sud, au contraire, notre empreinte se décèle plus aisément • souvent c’est notre xviii® siècle moqueur, élégant et gentil qui apparaît dans une évocation imprévue. A Stuttgard, par exemple, au Jardin public dessiné dans le goût des bosquets de Trianon, malgré la sonorité des cuivres militaires qui exha-
laient les plaintes de Wotan, pleurant sa Valkyrie, malgré les officiers de dragons gourmés dans leur tunique bleue, je voyais papilloter des figures poudrées, j’entendais le bruissement des robes à paniers. Rien ne manquait, pas même Charlotte préparant des tartines à ses enfants en attendant Werther.
Comme population, en revanche, ce Midi-là ne rappelle en rien le nôtre. Pas de bruit, pas de galéjades, un peu d’humour seulement, cette gaîté de l’homme du nord, et une prédilection marquée pour les légendes poétiques. Elles s’envolent de chaque buisson ; dans les champs, le paysan botté comme à la caserne, les répète pour encourager ses chevaux sur un rythme familier : C’est la couronne d’or perdue au fond du Rhin et que le galant va chercher à travers mille dangers pour l’amour de sa belle. Obligé de choisir entre le trésor et sa fiancée, c’est l’amour qu’il préfère à la couronne. Au fond, n’est-ce pas notre ballade du Roy Henry, si alerte, si pimpante ? mais la différence de l’expression et du rythme met dans un relief saisissant la dissemblance de nos deux races.
Tête idéaliste, ventre exigeant, telles sont les caractéristiques de ces Allemands du sud. On parle sans cesse chez nous de leur esprit de discipline; en réalité, il a surtout pour cause les efforts prolongés de l’homme contre la nature ennemie. Avant l’ère de civilisation, de ce pays de forêts et de marécages, nulle place pour l’individualisme. Tandis que sous notre ciel béni, on se passait si aisément du voisin, là-bas il a fallu se grouper sans retard et se sentir les coudes. Puis, la terre hostile ayant été domptée, — au prix de quel labeur persévérant ! — ce même esprit de discipline et de groupement a dû se maintenir pour assurer la conquête. Ces qualités de cohésion, si enviées chez nous, remontent loin, on le voit. De plus, comme le disait déjàJTacite, l’origine ethnique est pareille pareille aussi la langue, d’où une unité de race à laquelle nous n’avons à opposer, nous, que l’unité politique.
En France, la formation de la nationalité va de pair avec le
1. « C’est une race sans mélange, qui ne ressemble qu’à elle-même, De là cet air de famille qu’on remarque dans cette multitude d’hommes. » Tacite, Mœurs des Germains.
IMPRESSIONS d’alLEMAGNE
triomphe de la royauté. Durant des siècles, le peuple aide ses Princes à s’affranchir de leurs turbulents vassaux. Il est toujours à la peine ; et lorsqu ’après maintes vicissitudes le roi, maître absolu, transforme en courtisans les seigneurs féodaux, le peuple, de plus en plus misérable, s’apercevant un peu tard qu’on l’a berné, se met en route pour lutter cette fois contre le pouvoir royal ; d’où la Révolution.
En Allemagne, rien de pareil. Le Prince est pauvre, il n’a souvent dans sa bourse que la grâce de Dieu, suivant l’expression de l’un d’eux. Et cependant, pour les manants comme pour les nobles, il demeure toujours le représentant de l’idée teutonique, et comme tel il est grand h Solidement groupés, tous les hommes de la race suivent ce porteur de flambeau, et nous ne savons que trop où il devait les conduire. C’est un rêve de malade que de tabler sur les idées séparatistes des populations du midi. Nous avons encore, nous, une âme du xvi® siècle, nous nous battons encore pour des questions religieuses ; nos voisins, eux, ont l’âme du xx°. Deutschland ueher ailes, l’Allemagne au-dessus de tout, telle est leur formule et dont nous connaissons si mal la portée. On est Allemand d’abord et avant tout ; ensuite, selon le hasard de la naissance, du tempérament, on est catholique, protestant, libre-penseur, mais cela est bien secondaire. Le dimanche, dans certaines églises, le curé dit la messe, puis cède paisiblement la place au pasteur pour le prêche des protestants. Souvent, me disait un confrère, les sermons de l’un et de l’autre roulent sur le même sujet.
Cette unité de race signalée tout à l’heure amène parfoi& des effets piquants et imprévus L Chez nous, on enseigne
1. Voir le beau livre de M. Lavisse sur l’Allemagne, auquel j’ai fait maints emprunts au cours de ces notes.
2. Ainsi nos voisins — j’ignore si la constatation a déjà été faite — ont l’esprit bien plus démocratique que nous. Ils sont fiers d’être citoyens allemands comme les Latins d’être citoyens romains, et cela leur donne un sentiment de l’égalité inconnu ici. Nous sommes en république et au vrai nous avons Tàme monarchique. Nous croyons nos voisins esclaves parce que leurs formes sont rudes et que l’autorité chez eux a une apparence despotique, mais quand on va au fond des choses on voit que la réalité est tout autre. On sait que leur étudiant est bien plus libre que le
deux civilisations, la grecque et la romaine. Nous sommes les meilleurs disciples des Anciens ; leurs idées ont au XVII® siècle tout leur épanouissement splendide, et c’est encore sous l’impulsion des idées d’Athènes et de Rome que s’accomplit la Révolution. S’ils sont passés maîtres en érudition latine ou grecque, si leurs éditions modernes d’Horace et de Virgile constituent des monuments incomparables de sagacité et de science philologique, les Allemands sont avant tout imprégnés de germanisme. Là-bas, le grand Empereur Barberousse est aussi populaire qu’au temps où il tenait le monde dans ses mains. Le ressentiment des massacres du Palatinat est aussi vivace qu’à l’époque de Turenne. Le culte des héros atteint des proportions malheuresement inconnues chez nous. Aussi rien n'est bon pour l’Allemand que ce qui est allemand. Aux devantures des boutiques vous lisez : « Véritable chien allemand à vendre », « Véritable fusil allemand », « Véritable piano allemand ». Et cela dit tout, dispense de tout commentaire, de toute autre réclame L
Qu’on ne s’étonne pas après cela si nos travaux, qui ne sont pas de « véritables travaux allemands », sont invariablement considérés comme de peu de valeur. Oh ! j’entends bien que dans les palabres internationaux, congrès et autres, on nous traite avec considération, mais cela n’est que pure forme. Au fond, la production allemande prime tout. Et quand je vois avec quel soin jaloux nous nous plaisons à étayer la bonne opinion que nos rivaux ont d’eux-mêmes, je me demande ce qu’ils doivent penser de notre naïveté.
Rien n’est plus amusant d’ailleurs que leur mauvaise grâce à l’endroit de nos savants. Lamarcka beau être grand, encore
nôtre et ses libertés lui sont conservées malgré tous les excès qu’elles peuvent engendrer. D’un autre côté leurs impôts sont bien plus rationnels. En veut-on des exemples ? le vin, la bière d’Allemagne consommés par le peuple ne payent presque rien; la bouteille de champagne allemand ou français qui ne paraît que sur la table du riche est taxée d’un impôt formidable ; est également frappé le tabac de luxe, alors que le produit national est libre de tous droits. Faut-il rappeler encore que nos voisins ont l’impôt sur le revenu, les retraites ouvrières, tandis qu’en France ces réformes sont à peines amorcées ?