SOUVENIRS D’UN VIEUX MÉDECIN
LE ANSELMIER
Certain dimanche, à l’Assemblée générale du Syndicat des Médecins de la Seine ^ le Président allait clôturer la séance lorsqu’il réclama un instant d’attention. — « Un de nos confrères, dit-il, le D‘‘ Anselmier, vient de me faire parvenir sa démission. Il se retire après une vie laborieuse et bien remplie. Je vous prie de vous joindre à moi pour envoyer à celui qui nous quitte l’assurance de toute notre confraternelle sympathie. Nos vœux les meilleurs l’accompagnent dans sa retraite. Puisse-t-il goûter, de longues années encore, un repos bien gagné !... » Après cette allocution, accueillie, comme bien on pense, par les applaudissements unanimes de l’Assemblée, on vit un grand vieillard se lever ; il salua fort aimablement, puis, la séance étant close, d’un pas tranquille il alla se perdre dans la nuit.
En rentrant chez moi, à travers ces rues froides et désertes du vieux Quartier où pendent à toutes les murailles comme des lambeaux de notre jeunesse, je songeais à l’amertume des départs, et, mélancolique, je me demandais quelle avait pu être la carrière de cet ancêtre qui, sa journée remplie, nous quittait à l’anglaise. Cet homme, pensais-je, a été le témoin des grands bouleversements scientifiques du xix® siècle ; il a vu naître, grandir et tomber, palpitantes, maintes croyances sur lesquelles de vaillants et généreux esprits avaient fondé tout l’espoir de leur vie. Il a vu de longues générations, les mains tendues, marcher vers la Vérité magnifique, puis, avec le temps, les désillusions sont venues. Comme la Niobé antique, ces générations ont été le jouet et
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la victime de l’impitoyable cruauté des dieux, ayant dû reconnaître plus tard qu’elles avaient embrassé de vains fantômes. Que lui avait réservé la vie, à ce vieillard ? Gomment a-t-il accepté l’évolution scientifique? Il a vu la chute d’un monde -d'idées, le Laboratoire succédant à la vieille Clinique, l’Antisepsie aux caduques théories sur la congestion. Gomment lui et ceux de sa génération se sont-ils adaptés aux milieux nouveaux ? Gomment ont-ils guidé leurs pas sur le terrain mouvant de la Biologie ? Que valaient les étudiants de jadis et les études médicales ? Quelles impressions ressenties, quels enthousiasmes ou quels désenchantements lorsque passait sur le siècle frémissant le souffle des grandes découvertes ?
Telles étaient les questions qui venaient en foule, et c’est ainsi qu’un minuscule incident me donna le désir d’aller visiter chez lui notre vieux confrère. Ce que nous sommes, nous le devons à nos pères, et nous essayerions en vain de secouer le lourd manteau des traditions. Si le champ de notre objectif est plus vaste, nos systèmes un peu plus assurés, l’honneur en revient à ceux qui ont préparé les voies et qui, sans jamais douter de la Science, ont vu d’un cœur tranquille ce qu’ils croyaient être la Vérité s’effriter sous l’action du Temps et tomber autour d’eux par morceaux.
Il y avait donc un intérêt et peut-être un enseignement pour tous à tirer des souvenirs de notre Confrère : J’allai visiter le Anselmier. Dans le modeste logis qu’il occupait depuis quarante-cinq ans, rue de Ghâteaudun, — un long bail, comme vous voyez, — le vieux praticien me reçut avec <;ourtoisie et bienveillance. Cravaté de blanc, le buste très droit dans son habit à queue, il voulut bien me faire, durant fle longues heures, les honneurs de sa vie. Un peu surpris qu’on pût s’intéresser à lui, il m’exposa sa carrière, tout simplement. Et vous allez voir qu’elle est dénuée de banalité.
Étudiant en 1847, externe en 1848, docteur en 1854, le D’’ Anselmier a pris part au concou rs des hôpitaux militaires. Il a été médecin des hôpitaux du Gros-Caillou et de Saint- Martin. Bon chirurgien, mathématicien remarquable, collaborateur de Flourens, il a présenté quantité de mémoires à l’Académie des Sciences. Ses ouvrages nombreux témoignent de la solidité de son érudition et de la variété de ses connaissances.
« Je suis né en 1828, me dit-il, mon père était officier du génie et c’est à lui qu’on doit les fortifications du sud-est de la France, ainsi que celles de certaines places de l’Alsace. II a reconstruit en Hollande les « Digues françaises », et de son temps, vers 1810, des hommes qui s’y connaissaient ne craignaient point de le comparer à Vauban. La façon dont il est entré à l’École polytechnique est au moins curieuse. C’était en 1800, et le Consul se rendait à Marengo. S’étant arrêté à Grenoble, il alla visiter le Lycée. Là, devant tous les élèves réunis, il vanta les bienfaits de l’instruction qui,, seule, assure à la Patrie les serviteurs d’élite et les chefs habiles. Il ajouta qu’il était venu choisir le meilleur élève de la classe de mathématiques pour l’admettre séance tenante à l’École polytechnique. Le Principal ayant désigné mon père, le jeune Anselmier, le Consul lui pinça l’oreille, lui donna une tape sur la joue, suivant le geste légendaire, et lui annonça qu’à dater de cette heure il faisait partie de la Grande Institution.
« Si je vous raconte ces choses, ce n’est point pour montrer une fois de plus combien l’Homme descendait à la minutie des moindres détails ; ce n’est pas davantage pour vous montrer comment et pourquoi j’ai été bercé par la Légende napoléonienne, mais bien pour vous faire toucher les ressorts du mécanisme de toute notre génération. Tout mon passé,, toute ma vie, puis-je dire, se relie, comme celle de tous mes contemporains, à la vie de l’Empereur. On ne peut compren-
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dre cette jeunesse si l’on ne remonte pas aux deux grandes sources d’où elle est sortie. En chacun de nous bouillonnait l’enthousiasme pour les idées démocratiques du Jacobin couronné dont Pétoile avait ébloui nos pères ; mais cet enthousiasme se nuançait d’un souvenir attendri pour les bonnes choses de l’ancien régime dont nos mères nous avaient inspiré le respect. Il nous semblait à tous qu’en mêlant ces deux sources : progrès et gloire, avec le souvenir des vieilles traditions, on ferait naître une liberté et une force dont tous les cœurs étaient inlassablement altérés.
« Mon père avait eu treize enfants que ma mère, la Comtesse de Rochefort, une vraie femme de l’ancien régime, avait tous nourris. On était un peu superstitieux chez moi, et ce chiffre 13 ne disait rien qui vaille à mes bons parents. Désireux de le dépasser, ils s’avisèrent un jour qu’un de leurs jeunes neveux, demeuré orphelin, était tout désigné pour faire l’appoint nécessaire. On adopta donc ledit neveu, qui devint ainsi le quatorzième enfant.
« Nous étions menés militairement. Dans les forts en construction, où nous séjournions avec mon père, il y avait toujours un poste de soldats. Le tambour servait à rallier les garçons, et la trompette présidait aux mouvements des filles. Notre petite troupe était d’ailleurs fort disciplinée. Tout jeunes, à la table de famille, nous avons pris part aux grands dîners qu’on offrait çà et là aux généraux inspecteurs, aux maréchaux et autres seigneurs d’importance. Nous remplissions consciencieusement notre rôle de personnages muets, -et grâce à notre réserve on n’eut jamais à regretter de nous avoir admis aux dîners d’apparat, d’où sont bannis les enfants d’aujourd’hui.
« Avec un père ingénieur, il était tout naturel que nous fussions adonnés aux mathématiques, mais ce qui me charmait le plus, moi, c’était l’hygiène. Ces questions, qu’on croit toutes nouvelles alors qu’elles ne sont que rajeunies, faisaient déjà au temps de mon père le fond des préoccupations de l’Empereur. Le Napoléon hygiéniste est peu connu ; il existe néanmoins, et à côté du sabreur qui, sur le champ de bataille, faisait si volontiers fi des os de ses grenadiers, il y avait un
chef vigilant, soucieux du bien-être du troupier, sans cesse à* j l’affût des meilleures conditions d’habitat, toujours préoccupé ^ de la prophylaxie des maladies. ^
« Comme officier du génie, mon père avait dû, par l’ordre | du maître, porter toute son attention sur l’hygiène du caser- 5 nement,sur la question des eaux, 'des égouts. Tout cela reve- '] nait fort souvent dans sa conversation, et c’est en entendant i le soldat de la Grande Armée parler d’hygiène que peu à \ peu germa en moi l’idée d’exercer la Médecine. j
« De notre temps, les études classiques étaient des plu& sérieuses. C’est en invoquant les grands noms d’Athènes et j de Rome que nos pères avaient marché à la conquête de leurs l libertés. La puissance éducatrice de la littérature antique ne ' faisait alors doute pour personne ; grec et latin étaient fort en honneur, et le baccalauréat était un examen redoutable ; où il fallait montrer, — outre la Chimie, la Physique, les i Mathématiques et l’Histoire, — une connaissance approfon- ^ die des auteurs anciens et modernes. Notre savoir s’étendait ^
autant en profondeur qu’en surface, et ceux de mon temps ; sont, comme moi, demeurés convaincus que si la France fut ? grande dans l’autre siècle, elle le dut à la culture des classi- ^ ques. Vous avez aujourd’hui remplacé tout cela par des Cycles fort ingénieux probablement, encore qu’un peu com- ^ pliqués pour moi; mais si l’on ne veut pas voir notre pays w s’enliser dans la boue de la médiocrité, je suis convaincu | qu’il faudra, un jour ou l’autre, restaurer le culte des Huma- | nités, Litteræ humaniores. î
« Quoi qu’il en soit, ma scolarité terminée, je commençai ma médecine à Lyon, puis je vins à Paris. Reçu externe en 1848, j’avais eu l’honneur d’être distingué par Reyer, qui 1 était un maître bienveillant. Ce fut lui qui soigna le maréchal J Bugeaud dans sa dernière maladie. Le vieux soldat, après 1 avoir fait jadis la grande guerre, puis ramené en Afrique la I victoire sous nos drapeaux, se mourait du choléra dans l’ap- 1 parlement du n° 1, quai Voltaire, occupé plus tard par Néla- I ton. Mon maître m’avait désigné pour surveiller le traitement, 1 faire les frictions, etc. ; et je vois encore le malheureux pa- 1 tient attendant la mort, paisible et résigné, tandis que ses 1
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aides- de-camp, l’un à la tête du lit, l’autre au pied, figés dans l’attitude militaire, s’efforçaient en vain de retenir leurs larmes.
« J eus ensuite comme maîtres Chassaignac,Velpeau. C’était au moment du tournoi fameux entre Nélaton et Bouisson de Montpellier ; le premier, affiné, délicat, exposant admirablement une question; le second, véritable Bénédictin, profondément instruit, mais un peu fruste. Etant donné le milieu, le duel était trop inégal, et Nélaton finit par l’emporter. Jobert de Lamballe est aussi parmi ceux qui m’ont laissé le meilleur souvenir. Ce chirurgien, si diversement apprécié par ses contemporains, était au fond un excellent homme, sachant aimer ses élèves et se faire aimer d’eux. Parfois même, il ne craignait point de les intéresser par le récit des accidents tragiques ou burlesques de sa vie. C’est ainsi qu’il racontait volontiers sa grande mésaventure conjugale. Très bien en cour, fort recherché dans les salons, Jobert avait distingué aux réceptions du Château une jeune fille d’une grande beauté, excessivement mondaine, admirablement apparentée, et, ce qui ne gâte jamais rien, fabuleusement riche. Assez mince personnage en somme, encore qu’il se fût, comme tant d’autres, anobli en ajoutant le nom de sa ville, Lamballe (Côtesdu-Nord), à son nom patronymique, notre chirurgien paraissait à tous bien osé de prétendre si haut. A la grande stupéfaction des envieux, sa demande en mariage fut cependant accueillie sur-le-champ. Or, le soir même de ses noces, Jobert, enfin seul avec sa femme, ne faillit point de constater la présence d’un tiers, dont les mouvements intempestifs ne laissaient aucun doute sur l’état de grossesse avancée de la perfide. Tranquillement, l’infortuné quitte la chambre et rédige .un mot laconique qu’il fait remettre à sa femme par son domestique, la priant de rejoindre incontinent sa famille L
Et à propos de Jobert, laissez-moi insister sur la cordialité
1. Ce mot, adressé à sa belle-mère a été, depuis, reproduit bien souvent. Il était ainsi conçu : « Madame, je vous renvoie votre vache et son veau !... » Je dois ajouter que pour certains bien informés cette histoire de ménage ne serait qu’une fable arrangée à plaisir et que Jobert im peu trop dédaignevix, aurait eu le tort de laisser propager.
entre maîtres et étudiants d’autrefois. La solidarité médicale est sur toutes les lèvres aujourd’hui, mais elle est beaucoup moins dans les cœurs. Alors, professeurs et disciples formaient réellement une famille. Entre eux, point de barrières. Souvent le soir, dans son cabinet de travail, le chef continuait ou rectifiait la leçon commencée au lit du malade. Les réceptions étaient des plus simples; les seules grandes soirées étaient celles d’Orfila, dont la voix de baryton chaude et pénétrante faisait les délices de Paris. C’est là que je fis la connaissance de Claude-Bernard,— Claude-Bernard de Villefranche, comme on disait à l’époque.
N’attendez pas de moi un éloge exagéré de mes jeunes contemporains. Nous aussi, nous avons eu nos folies et nos illusions ; nous aussi, nous avons été le jouet des vains fantômes de notre imagination. Toutefois, je dois reconnaître que la jeunesse du début de mon siècle était autre que celle d’aujourd’hui. Le cléricalisme et son antagoniste n’existaient pas.
La plupart de mes condisciples étaient voltairiens et fortement imbus des idées philosophiques du xviii® siècle. Mais ceux qui étaient restés attachés à leurs croyances n’excitaient ni réprobation ni colères. Cruveilher et certains de ses élèves allaient à la messe à Saint-Boch tous les matins, et il n’y avait rien là pour étonner personne. Le chauvinisme était en chacun porté à l’extrême ; nous étions de vrais coqs. Tout nous parlait de gloire; la plupart d’entre nous n’avaient-ils pas été élevés par des artisans de l’Épopée impériale? Mais la dominante chez tous, c’était une foi ardente, exclusive, folle, je puis dire, en l’avenir de la Science. ’
Nous étions les maîtres absolus du Quartier-Latin. Partout on y était chez soi et il n’était pas rare de rencontrer dans les magasins des groupes de flâneurs qui s’attardaient là, comme chez eux, à discuter de leurs études ou de leurs plaisirs. — Il y a deux aristocraties sur la rive gauche, disait-on,
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celle du hasard, cantonnée dans le faubourg Saint-Germain, et celle du Travail, triomphant au Quartier-Latin. Ajoutez à cela que Musette, quoique volage, était si accorte et si désintéressée ! Les rendez-vous joyeux se donnaient au Prado ou à la Grande-Chaumière. Dans ce dernier établissement, jamais de police. Le directeur, ancien lancier de la Garde, je crois, un Hercule en tout cas, suffisait à tout. L’ordre était-il troublé par quelque carabin trop bruyant, le terrible homme vous l’empoignait sans délicatesse par le fond de la culotte et l’envoyait tout gentiment par-dessus le mur.
Très enthousiaste de littérature, la jeunesse adorait Dumas et, par-dessus tout, Musset, qui ne s’était point encore adonné à l’ivrognerie. Souvent on leur faisait fête. Lamartine et Hugo avaient aussi leurs fervents, mais on prisait peu Balzac et cela s’explique car notre génération ne pouvait apprécier le grand mobile de ses héros : La soif de parvenir et d’amasser ne torturait pas encore le siècle, et la question d’argent n’existait pas pour nous.
Les bonnes pensions du Quartier coûtaient 40 francs environ; pour 15 francs on avait une excellente chambre. Suivant un usage vénérable renouvelé du Moyen-Age, les étudiants, groupés d’après leur pays d’origine, fréquentaient les mêmes établissements. La rue à la mode était la rue Dauphine avec sa rôtisserie monumentale du n® 35 où s’alignaient les régiments de poulets, les escadrons d’oies et les remparts de beefsteack. Les moins fortunés formaient la grande clientèle des rôtisseries. Pour quelques sous, on y trouvait une aile de volaille ou une côtelette ; l’hôtesse du garni fournissait le pain et le vin et l’on arrivait à vivre ainsi avec le minimum de dépenses. C’est au Quartier-Latin que je me liai avec un capitaine de vaisseau qui resta depuis mon ami. Il s’appelait Verlaine et était le père du poète. L’excellent homme me fit bien souvent des confidences sur les frasques de son fils, dont il ne sut jamais apprécier les vers.
« Dois-je dire que dans mon entourage de travailleurs je n’ai jamais rencontré que des gens sobres? Les seuls piliers de café étaient les étudiants de vingtième année, encore assez nombreux de mon temps. Les rapports avec le Guet étaient
fort convenables malgré notre pétulance. Toutefois, aux heures de révolte, le Quartier ne passait point pour commode :
« Mon béret rouge, en te voyant paraître.
Tous les mouchrads se sentaient le frisson.
Je te lançais gaîment à la fenêtre De Lamennais sortant de sa prison. »
« Et à propos de Lamennais, laissez-moi vous rappeler, encore que je fusse demeuré très attaché aux idées de mon enfance, que j’assistai, en compagnie d’un ami, aux obsèques civiles du célèbre écrivain. Je vois encore la vieille rue Guénégaud, en cette froide journée de février 1854 ; nous étions huit en tout, à suivre le cercueil du malheureux dont la popularité avait été si bruyante un instant.
« Sans doute, la solidarité si grande au Quartier-Latin disparaissait avec l’âge et s’effritait sous les rudes coups de la bataille de la vie. Mais Vinvidia medicorum restait plutôt latente : on avait si peu de besoins ! Songez qu’un bon praticien, gagnant 6 à 7.000 francs par an, vivait heureux et faisait encore des économies !
Ouvrons, si vous le voulez bien, Y Almanach général de Médecine pour la ville de Paris, année 1819. Ce petit bouquin poudreux et, comme moi, fatigué par l’âge, fut le compagnon de ma jeunesse. Vous pouvez voir qu’il ne rappelle que de loin les Annuaires si copieux de l’an 1906. Mon vieil Almanach contient cependant des renseignements administratifs qui manquent aux modernes. Remarquez que la liste des médecins est placée en quelque sorte sous l’invocation du serment d’Hippocrate, ce vieux serment qu’ont répété nos pères et dont les jeunes connaissent à peine l’existence. Eh bien,, la liste des praticiens en 1849 ne dépasse pas 1.300 noms. Ajoutez-y 160 officiers de santé et vous aurez en tout 1.500 médecins pour Paris et la banlieue. On en compte 4.000 aujourd’hui. Quelles remarques il y aurait à faire, inspirées par ce petit livre ! Mais revenons à notre sujet. La situation morale du médecin était alors des plus enviables. Toujours rasé, en habit, cravate blanche, pantalon de nankin, il était
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partout facilement reconnaissable. Dans les maisons amies^ sa place était toujours marquée à la droite de la maîtresse de la maison. Aujourd’hui, il cède le pas aux financiers ou aux brasseurs d’affaires ; ainsi va le monde.
« Vous me demandez quelle découverte a le plus impressionné mon esprit. Incontestablement, c’est l’anesthésie. N’allez pas^ croire que les interventions chirurgicales avant le chloroforme et l’éther, donnaient lieu à des scènes trop pénibles. D’abord, nous utilisions la vessie de glace, l’alcool à haute dose et l’opium. On avait même fondé un instant quelque espoir sur le magnétisme. Mais ce n’était là qu’un rudiment d’anesthésie. Si vous ajoutez que de mon temps le champ des opérations demeurait assezlimité, que les maîtres avaient une dextérité manuelle et une rapidité de manœuvre très grande, vous comprendrez que les choses se passaient beaucoup mieux qu’on ne saurait le supposer. Mais le terrible, c’étaient les suites opératoires, surtout dans les hôpitaux. Aussi le bienfait de l’antisepsie fut-il surtout apprécié do ceux de ma génération qui avaient pour ainsi dire passé leur jeunesse au milieu de la pourriture d’hôpital. L’habileté des chirurgiens était extrême, vous disais-je, mais le& prix demandés aux malades restaient fort modestes. 11 fallut Nétalon pour révolutionner les tarifs. Au début, il se contentait de 3 à 4.000 francs pour les grandes interventions. Devenu célèbre, il haussa ses prix dans des proportions énormes. J’ai souvenance d’une amputation de la jambe au lieu d’élection, qui fut payée 12.000 francs. De même, à Genève, une opération faite sur un conseiller d’Etat russe lui rapporta