francs. Mais c’étaient là des prix exceptionnels
Ainsi, appelé au Caire pour une favorite du vice-roi, je fus
très heureux de recevoir, outre les frais de mon voyage,
2.000 francs d’honoraires. Cette opération ■ — un polype de l’utérus, — ne manqua pas d’originalité. Tout d’abord. Son Altesse dut me passer autour du cou son propre collier pour me permettre de pénétrer sans danger dans le harem. En outre, je dus me contenter, comme aides, des compagnes de la Favorite. Elles remplirent d’ailleurs assez convenablement leur office, et n’eussent été leurs lamentations quand elles
virent l’opérée endormie et pareille à une morte, tout aurait marché pour le mieux.
« Si nos pères avaient traversé l’Europe à la suite de César, ^eurs fils, au contraire, aimèrent peu les voyages. Pourtant, nul plus que moi n’a parcouru le vaste monde. Au cours de mes Humanités, je visitai toute l’Espagne et le Portugal. En rhétorique, je fis le pèlerinage d’Italie. Étant étudiant, je me rendis aux Indes par le cap de Bonne-Espérance. Plus tard, je fus délégué comme chirurgien du Gros-Caillou pour aller opérer le gouverneur d’Arkhangel d’un abcès du foie dû à l’ivrognerie. Les suites opératoires furent parfaites pour le malade ; je n’en dirai pas autant pour le chirurgien : bloquée par les glaces, la corvette qui devait me ramener dut séjourner dix mois dans la baie. 11 est vrai que les fêtes nombreuses données en notre honneur nous dédommagèrent un peu de notre mésaventure. Il faisait bon d’être l’envoyé de la France à cette époque.
Après la campagne de 1859, l’empereur Napoléon III crut devoir ceindre son front de la couronne laurée des triomphateurs. On décida donc d’envoyer au Chili, au Pérou et dans l’Argentine une mission extraordinaire pour acheter l’or nécessaire à la refonte des monnaies. Mes connaissances en chimie me firent attacher à cette mission. Nous rapportâmes 80 millions d’or en lingots ; le crédit de la France était si grand que notre papier fit prime dès le premier jour et que notre tâche put être remplie dans des conditions exceptionnellement avantageuses.
« Entre temps, j’étais allé à Londres, plantant là le concours d’agrégation et ses misères, pour accoucher une Française mariée à un lord anglais. La reine, qui s’intéressait à la jeune mère, voulut bien me recevoir en audience particulière avant mon départ. J’étais auprès d’elle depuis un instant quand soudain, la porte s’étant ouverte à deux battants, un chambellan annonça S. A. R. le prince de Galles. Je vis alors entrer un gros gaillard blond, trapu, qui s’élança vers sa mère, et, après les trois saints d’usage, la prit tendrement dans ses bras en la couvrant de baisers et en l’appelant « ma chère nourrice, my dear nurse ». Pour comprendre ce que cette
SOUVENIRS d’un VIEUX MÉDECIN : LE D^ ANSELMIER 285
appellation avait de flatteur pour la reine Victoria, il faut savoir qu’en Angleterre, durant cinquante ans, aucune femme de la société n’avait consenti à nourrir ses enfants. Toutes les nourrices venaient d’Irlande. Mais cet abus prolongé et constant des « remplaçantes » avait eu des conséquences curieuses qu’aucun des apôtres modernes de l’allaitement maternel n’a mis jusqu’ici en lumière, à savoir que les glandes mammaires ne fonctionnant plus avaient fini par s’atrophier de génération en génération, d’où la poitrine maigre et plate des Anglaises. Très avisés, les médecins, qui désiraient voir restaurer l’allaitement maternel, ne manquèrent pas d’insister sur cet inconvénient de l’usage des nourrices. C’était, n’est-il pas vrai, prendre les femmes par le côté sensible, je veux dire la coquetterie. Aussi la reine, pour donner la première le bon exemple, s’était-elle décidée à nourrir elle-même tous ses enfants. »
Je demande à notre confrère les idées que lui apporte la vieillesse et l’opinion qu’il se fait du monde médical actuel.
— Oh ! mon Dieu ! ces idées sont un peu pessimistes, je l’avoue. Notre art n’est plus exercé par des médecins de naissance, mais par des médecins d’industrie. C’est un métier, ce n’est plus une vocation. Jadis, chez les Hindous, lorsqu’un homme désirait se vouer à la médecine, il devait présenter son dos au sacrificateur, qui taillait, à même la peau, deux longues lanières à travers lesquelles on passait une barre de bois. Celle-ci servait à suspendre au-dessus du sol le patient, qui, durant toute l’épreuve, devait tenir dans ses mains le Livre sacré des Remèdes. Ce livre pesait 10 kilogs. Pour prouver qu’il avait la vocation, l’homme, malgré la douleur, ne devait pas lâcher un instant le terrible fardeau. Je ne demande pas pour mes contemporains des épreuves semblables, mais vraiment combien s’adonnent à notre art avec l’idée de faire le moindre sacrifice pour être dignes de l’exercer ? Les femmes seules peut-être font de la médecine par
vocation. Le dévouement dans la profession est toujours très grand, sans doute ; mais en proie à une lutte chaque jour plus ardente, sans cesse exploité par les collectivités, le praticien peut, de moins en moins, faire place dans sa vie au sentiment. Ajoutez à cela que, par suite de je ne sais quel défaut d’éducation, la culture générale se fait d'année en année plus rare. En résumé, si le médecin est professionnellement plus instruit, je peux dire que son niveau intellectuel ne vaut pas ce qu’il était de mon temps.
— Que pensez-vous de la vie ? demandai-je pour conclure au Anselmier.
Sans hésiter, un bon sourire au coin des lèvres, les yeux pétillants de gaieté :
— La vie? me dit-il, mais je la trouve excellente. Je la considère comme un voyage d’agrément où l’on est fort occupé. Rien de plus aimable, à condition d’enrichir son esprit d’images variées et riantes. Les médecins oublient trop qu’ils sont les prêtres d’Esculape, fils légitime d’Apollon et de la nymphe Goronis. Et c’est pourquoi, courbés sur leur sillon, ils ne songent pas assez à orner leur vie par le culte du beau. Ainsi voyez ce buste. Il est de votre serviteur; de même je connais la gravure sur cuivre. Une année où j’étais souffrant, je me mis en tête de trouver un calcul rapide pour savoir l’ascension droite d’une étoile à un moment donné. Etant arrivé, après de longues recherches, au but désiré j’allai, avec l’audace qui caractérise le jeune âge, porter ma découverte à Leverrier, l’homme le plus brutal peut-être qui fût au monde. L’accueil fut plutôt frais. Toutefois, mis en demeure de prouver mon dire séance tenante, je le fis sans peine et, quelques jours après, j’eus les honneurs d’une séance à l’Institut. C’est avec cela que nous trompions, nous autres, les longueurs du voyage. Faites-vous mieux ? Laissez-moi en douter. Apporter de la variété dans sa vie, tout est là et. Dieu merci, je n’ai jamais failli à ma tâche. Gomme Candide, je vais maintenant cultiver mon petit jardin, tout là-bas, au pied des montagnes, dans la vallée où je suis né. Et je m’en irai, ma journée remplie, sans avoir rien perdu de mon inlassable optimisme.
SOUVENIRS d’un VIEUX MÉDECIN*. LE D^ ANSELMIER 287
Ainsi parla notre confrère, se laissant aller au fil de ses souvenirs, tandis que le sourd grondement de la ville nous arrivait comme une rumeur confuse. La sérénité de ce sage, contrastant avec la vie intense que je sentais vibrer tout autour de nous, m’avait fortement impressionné, et je pensais que cette existence paisible et modeste devait nous être donnée en exemple, à nous, les fiévreux, les agités, qui n’avons trop souvent qu’amertume aux lèvres. Gomme je prenais congé de notre confrère, le remerciant de son accueil et le félicitant de son humeur charmante, de son optimisme, il riposta par le quatrain du chanoine Mauroy, un ami du bonhomme La Fontaine.
— Ce quatrain, me dit-il, résume toute ma philosophie, c’est le carpe diem d’Horace; heureux qui sait en faire la règle de sa vie :
« Chaque jour est un bien que du ciel je reçoi.
Jouissons, aujourd’hui, de celui qu’il me donne ;
Il n’appartient pas plus aux jeunes gens qu’à moi.
Et celui de demain n’appartient à personne... »
LE DOCTEUR BAUDIN
Au temps de mes études, une de nos grandes joies était d’être admis dans les cénacles politico-littéraires qui pullulaient au Quartier Latin. L’un d’eux surtout nous attirait. Di'ûgé par un jeune agrégé, — le D"" Jullien de Saint-Lazare — il avait nom « Cabinet Baudin » et tenait ses assises au restaurant Laveur, de célèbre mémoire. Les opinions les plus diverses, les êtres les plus disparates semblaient s’y être donné rendez-vous. On y voyait chaque soir des politiciens en herbe sauver la République, que personne d’ailleurs ne menaçait. Les chimistes et les médecins, dans des tirades enflammées, célébraient les progrès de la science, cependant que poètes et artistes, éreintant les « bonzes de l’Institut », rompaient des lances en faveur des Parnassiens ou des Naturalistes, ces frères ennemis qui tenaient alors la scène.
Souvent, des apprentis acteurs déclamaient des tirades romantiques, et aussi, Dieu me pardonne, des sonnets décadents. On y rencontrait parfois de jolies femmes, la plupart bêtes comme des oies; mais l’âge mûr, seul, faute de mieux, se préoccupe des dons de l’esprit; la jeunesse s’en tient, elle, au culte des belles formes. Plutôt simple, la chère ne donnait cependant prétexte à aucune récrimination. Les estomacs de vingt ans s’adaptent à merveille à la vache enragée ; au surplus, ne passe-t-on pas sa vie à regretter le temps où l’on en mangeait? Enfin, comme le disait un philosophe du cénacle, la gourmandise se développe seulement lorsque les autres facultés s’atrophient.
Chaque année, le 2 décembre, l’allure des convives se faisait grave. On voyait ce soir-là paraître un grand et robuste vieillard. Il venait de très loin, de la Place du Château-d’Eau, où
LE DOCTEUR BAUDIN
il exerçait notre art depuis de longues années. On l’appelait le bon docteur Baudin. Et, en effet, de son beau visage auréolé de cheveux blancs, de ses yeux vifs avec quelque chose de rêveur, de son sourire spirituel et bienveillant se dégageait une telle douceur que l’on ne pouvait voir cet homme sans évoquer l’idée de bonté.
Quand on avait avalé les ragoûts que Tante Rosalie — est-ce bien son nom? je n’ai pas la reconnaissance du ventre, — rehaussait cette fois-là de quelque crème au chocolat, on disait des vers et Ton racontait de belles histoires. Les vers chantaient l’amour, les histoires disaient la gloire des anciens. Puis, les coudes sur la table, on écoutait les anecdotes du vieux médecin qui s’abandonnait un instant au fil de ses souvenirs.
Le Baudin m’avait laissé une impression inoubliable. Et c’est pourquoi, ayant appris qu’il s’était retiré de la lutte après quarante-cinq ans de pratique médicale, je formai le dessein d’aller lui faire visite. Parva domus, magna guies; dans une petite maison de la plaine de Nanterre, tout près des vieilles rues du village de Sainte-Geneviève, je trouvai notre confrère tel que je l’avais vu voici plus de vingt ans. Moi seul j’avais vieilli ; le vieux chêne continue à braver l’injure du Temps. Suivant son habitude, le D*’ Baudin me reçut le plus cordialement du monde. Mais quand il me vit sortir papier et crayon, il ne put, malgré sa courtoisie, me taire ses appréhensions. « — Mes histoires, mon pauvre ami, n’intéresseront personne ; le sage cache sa vie ; voulez-vous que je devienne fou à mon âge? » Sa modestie lui fit imaginer les plus subtils artifices, il me demanda d’user d’un pseudonyme, m’adjura de me contenter d’initiales, etc. ; mais avec une ténacité digne de la meilleure des causes, je me montrai si parfaitement indiscret que je finis par obtenir un demi-acquiescement. Et voilà comment je vais vous parler aujourd’hui du bon D’’ Baudin, si connu dans le monde des praticiens de Paris, et que regrettent toujours les médecins du X® arrondissement dont il présida si longtemps les réunions professionnelles.
Notre confrère est né en 1833 à Paray-Ie-Monial; il a donc aujourd’hui 70 ans K Chacun de nous, si déraciné qu’il soit, garde toujours l’empreinte du sol natal. Paray-le-Monial, bien déchu aujourd’hui, grâce à la concurrence redoutable de Lourdes qui accapare de plus en plus pèlerinages et miracles, est une petite ville mi-commerçante, mi-ecclésiastique, où s’épanouit dans toute son exubérance le vieil esprit bourguignon. On y est croyant, certes, c’est presque une nécessité locale; la verve gauloise n’y perd pas pour autant ses droits, et le& pèlerinages eux-mêmes ont fourni le thème de plus d’une anecdote joyeuse. Témoin l’histoire des deux belles pénitentes, l’une mariée et stérile, l’autre, sa sœur, belle personne de 20 ans. La première venait demander une grossesse : ce fut la jeune fille qui revint enceinte. Et la réponse du brave curé, un Bourguignon, lui aussi. Comme on lui racontait l’accident : — Que voulez-vous, mes pauvres amis, il fallait mieux désigner la personne. On se sera trompé...
Cet optimisme de sa race, cette joie de vivre du vigneron, le bon praticien devait les conserver toujours. A quoi sert do se lamenter? A-t-on jamais rien changé à se plaindre? Dès lors, le meilleur n’est-il pas de vivre joyeux ? Un caractère heureux, mais c’est une fortune, cela.
Après avoir fait ses études au collège de Mâcon et pris part à un concours présidé par Lamartine, Labadens chargé d’ans et de gloire, notre confrère vint à Paris pour se préparer à Saint-Cyr. Sa ville avait fourni à la France quantité de sol-
1. Depuis que ces pages furent écrites, le Dr Baudin s’est éteint doucement au milieu des siens. J’avais espéré que les démarches du corps médical parisien lui feraient obtenir la croix qu’il avait tant de fois méritée. Mais malgré une parenté illustre, cet homme trop modeste, qui ne sut jamais intiûguer, ne put rien obtenir. Il a emporté du moins l’estime de tous. Faut-il ajouter au surplus que les distinctions dont se parent si volontiers les démocrates actuels laissèrent toujours froid ce vrai républicain de l’École de 1848.
LE DOCTEUR BAUDIN
dats glorieux, sa cervelle était toute pleine de récits de guerre. Il arriva à Paris en novembre 1851. Un mois plus tard, Bonaparte faisait son coup d’Etat, et dans les rues pleines de soldats ivres ce fut une fusillade effroyable. Des ruées sauvages de gardiens de la paix, des charges folles sur la foule, tel fut le spectacle qui s’offrit au jeune homme durant ce coup de force qualifié aujourd’hui de « rude opération de police » par les historiens. Son cousin germain, le représentant du peuple, Alphonse Baudin, était tombé sur la barricade. Le jeune homme se demanda si plus tard, comme officier discipliné, il ne serait pas lui-même dans la nécessité, un jour ou l’autre, de faire tirer sur les siens? Pour se soustraire à cette éventualité redoutable, il planta là Saint-Cyr et prit sa première inscription de médecine.
— « J’entrai en 1852, chez le père Roux, de l’Hôtel-Dieu, l’émule et le rival de Dupuytren et de Velpeau. Roux avait alors soixante-dix ans. Mais quelle adresse encore, et quelle verdeur d’esprit ! Ce vieux chirurgien n’arriva jamais — chez nous du moins, car il était fort apprécié en .Allemagne, — au rang qu’il eût mérité. Autant son bistouri était sûr et prompt, autant sa parole était embrouillée et hésitante. Mais quel maître! Un peu bourru, comme tous les chirurgiens d’alors, il s’occupait avec un soin jaloux du plus simple de ses élèves. Un pansement bien fait le mettait en joie. — C’est sur le pansement seul qu’on peut nous juger, répétait-il sans cesse. 11 faut qu’il soit parfait, pour le malade d’abord, pour ceux qui viennent le voir ensuite, enfin pour la satisfaction de l’opérateur. — Je dus à une circonstance bien futile de devenir son favori. Un charpentier était tombé de plusieurs mètres à cheval sur un échafaudage, d’où une vaste plaie contuse de la marge de l’anus. Cet homme étant velu comme un ours. Roux ordonna tout d’abord de raser la région afin de pouvoir mieux inspecter la blessure. C’était à moi qu’incombait la tâche de marcher à la conquête de cette toison, j’avais gardé de mes études mathématiques la grande habitude de tracer à main levée des circonférences parfaites J’imaginai donc, — cet âge est sans pitié I — de raser la région postérieure de mon malade de façon à obtenir un cercle
ayant l’anus comme centre. L’effet était vraiment singulier, et le lendemain le père Roux ne put s’empêcher de sourire à la vue de cet astre aussi bizarrement figuré. Modestement je me tenais à l’écart, et à l’appel de mon nom je m’avançai, partagé entre la crainte et l’espoir, car le père Roux n’était pas toujours commode. — C’est bien, me dit-il, vous avez du coup d’œil. D’ailleurs le malade n’a presque rien, à peine un petit trou à la lune. — Et très satisfait de son mot, lui qui n’en faisait jamais, il me traita toujours avec la plus grande bienveillance.
« J’eus donc une excellente année de début et ensuite je passai chez Grisolle, esprit lourd mais bon clinicien. Ses élèves étaient nombreux, mais son désespoir était de les voir filer chez Trousseau, à peine la visite terminée. Là, c’était le beau langage; les questions les plus compliquées devenaient simples; avec Trousseau on marchait d’enchantement en enchantement. Pas commode aux examens, par exemple. A une épreuve de pathologie, comme je lui débitais, la bouche enfarinée, tout ce que j’avais retenu d’une de ses meilleures cliniques: — Mais je ne vous demande pas autant de détails, fit-il brusquement*. Tout cela, c’est du discours. — Si je le sais, répartis-je, c’est parce que vous me l’avez appris. — Allons, je vois bien qu’il ne faudrait jamais rien dire devant les enfants !... — Je me crus refusé! mais probablement apaisé par sa boutade, il me reçut tout de même.
« Je garde surtout un bon souvenir de Guéneau de Mussy. Esprit très fin, latiniste hors pair, — il a écrit des préfaces en latin. — Guéneau de Mussy était par-dessus tout un clinicien remarquable. Sans cesse préoccupé de synthèse, des troubles observés, il recherchait principalement le mécanisme et il arrivait souvent à des résultats surprenants. Ils sont rares, ceux qui savent allier à l’originalité le bon sens. Or ce maître possédait au plus haut degré ces deux qualités, avec cela, causeur brillant et homme de cour parfait, il interrogeait ses malades sur le ton même qu’il eût pris dans son salon. Bref, il avait cette politesse exquise qui a fait notre réputation dans le monde au xviii® siècle, et que nous ne connaissons plus, — hélas ! Dans son service je rencontrai
LE DOCTEUR BAUDIN
Lallier, alors frais émoulu des concours du Bureau central, et un excellent bonhomme dont j’ai toujours gardé la mémoire. Il s’appelait Boucher de la Ville-Jossy. Il faut avoir appris la clinique sous des maîtres pareils pour savoir ce que c’est qu’un bon enseignement. Ces jeunes gens, tout nouveaux dans les services où ils faisaient des remplacements, avaient des ardeurs de néophytes que nous exploitions à l’envi. Les jeunes maîtres d’aujourd’hui ont-ils autant d’enthousiasme, sont-ils animés du même esprit d’altruisme ?
Je demandai alors à notre confrère ce qu’était la chirurgie de son temps. — < Quand on songe, me dit-il, à la patience de nos pères, on ne peut s’empêcher de les admirer. Vous ne vous figurez pas, vous autres, ce qu’il fallait de constance et d’énergie pour faire face à tous les périls qui sans cesse menaçaient chaque opéré. Toute plaie est une porte d’entrée pour la mort, avait dit Bichat. On ne peut comprendre aujourd’hui la tristesse cachée sous cet aveu d’impuissance. Septicémies, pourriture d’hôpital, phlegmons, tel était le lamentable cortège que la moindre intervention risquait de traîner derrière elle. Et dire qu’on parle aujourd’hui de faillite de la science, quand on a l’asepsie et l’antisepsie ! Mais c’est de l’ingratitude, tout bonnement. — Jobert de Lamballe était le chirurgien que j’appréciais le plus ;les audacieux fréquentaient chez Maisonneuve. L’imagination sans cesse en éveil, Maisonneuve était de ceux qui ont au moins une idée par jour. S’il a laissé des instruments pratiques, des procédés durables, que de méthodes n’a-t-il pas tenté de faire adopter et qui, la plupart, sont restées dans l’oubli !
« Le chloroforme se donnait de mon temps, mais on en était plus avare qu’on ne croit. Roux, par exemple, pratiquait la taille périnéale pour calculs, sans anesthésie. On liait solidement les mains du patient avec ses pieds, et on le plaçait en travers sur le bord de son lit. La position n’était pas élégante et le patient, ainsi accommodé, ressemblait à un gros crapaud, mais du moins le champ opératoire se présentait-il admirablement. Avec un instrument triangulaire rappelant un peu la truelle, le chirurgien, en un seul temps, pénétrait dans la vessie. On lui passait des pinces, et le calcul était
extrait ; comme pansement, une simple compresse. Le plus extraordinaire, c’est que les malades guérissaient presque tous.
« J’ai connu aussi Barthez, un grand esprit, celui-là. Très grave, un peu timide même, il était doué d’une inaltérable bonté, et je ne saurais mieux le comparer qu’à notre regretté Potain. C’est moi qui, avec ma belle assurance de jeune homme, fus un peu cause de sa nomination au titre de médecin du prince impérial. Barthez avait pour interne Foville, dont le père, neuro-pathologiste distingué, était un familier des Tuileries. Un jour, comme le père Foville racontait les intrigues qui se nouaient en faveur des nombreux candidats au poste si envié, je fis remarquer qu’un seul homme ferait bien l’affaire, noire maître Barthez. J’étais si sincère que Foville en parla à l’empereur et, huit jours après, Barthez était nommé.
« Mais le grand succès allait déjà à Ricord. D’une verve incomparable, le grand syphiligraphe avait, à mon sens, tout à fait l’esprit de Voltaire. Je veux dire par là qüe le moindre fait, le moindre choc d’idées produisait chez lui le bouquet d’étincelles. A la longue même, ce feu d’artifice éblouissait et fatiguait un peu, et tel de ses collègues, Velpeau, par exemple, redoutait fort son commerce.
« Je fus appelé un jour auprès d’une jeune actrice fort jolie, atteinte d’une tumeur énorme de l’abdomen avec ascite. Je débutais alors, et l’on m’avait imposé Ricord comme consultant. Naturellement il conclut à la ponction immédiate. Gémissements et cris de la malade ; mais le chirurgien, sans se laisser émouvoir, ponctionne au lieu d’élection. Le liquide jaillit, et Ricord de remarquer : « Allons ! ma petite, vous voyez bien, ce n’est jamais qu’un coup d’épée dans l’eau. » J’ai cité souvent le mot, et peut-être a-t-il été reproduit ; en tout cas, je l’ai entendu de mes propres oreilles.
« Une autre fois, il est appelé avec Velpeau auprès d’Augustine Brohan, la célèbre comédienne. Il s’agissait d’un abcès du sein que rien ne semblait justifier. Velpeau inspecte, palpe et presse la région, puis cède la place à Ricord, qui aussitôt s’écrie : « Mais, c’est une aiguille qui est là-dedans.
LE DOCTEUR BAUDIN
— x\h ! dit Velpeau, sévère, comment faites-vous pour diagnostiquer les aiguilles dans le sein, vous? — Parbleu ! je les reconnais quand elles me piquent. Et ce disant, il extrait le corps du délit, à la stupéfaction de son collègue. Puis, tapotant la région : « C’est égal. Madame, de ma vie je n’ai vu aussi jolie pelote. »
« Un jour, ses malades de l’hôpital, qui l’adoraient, voulurent lui souhaiter sa fête. Le poète de la salle, — ceci se passait à l’Hôpital du Midi, — débite un compliment rimé où il loue le divin mercure, dont la puissance guérit les plaies faites par Vénus. Ricord écoute gravement, puis quand l’orateur a fini, il remercie en ces termes: « Vous avez bien raison de me fêter comme un père, car je vous aime bien ; n’êtes-vous pas tous mes enfants, mes enfants gâtés... ! »
« Rostan, le beau Rostan, comme on disait, avait, lui aussi, un succès énorme. Son attrait était irrésistible et ses victimes dans le monde ne se comptaient pas, paraît-il. Il est bon d’ajouter qu’il s’occupait surtout de neuro-pathologie, et ceci explique bien des choses.
« Nous avons, permettez-moi de le dire en passant, planté là tout costume spécial, toute marque distinctive. C’est très bien sans doute, mais tout de même, on avait, de mon temps, plus d’allure, plus de tenue. Je cherche en vain, — ceci soit dit sans offenser personne — une galerie de maîtres pareille à celle du milieu de l’autre siècle. Peut-être cela était-il dû à l’influence du romantisme ; en tout cas, pas de physionomie banale, chaque individualité était autrement qu’aujourd’hui différenciée de la foule.
« Vous parlerai-je de Piorry et de ses façons si originales? d’est à lui qu’on prêtait cette aventure où se marquait le triomphe de la percussion. Rentrant un soir, il heurte, ou mieux il percute sa porte: Pan! pan I II y a quelqu’un... Pan, pan, pan! Ils sont deux, etc.; l’anecdote est bien connue. Il avait imaginé deux séries de consultations, l’ordinaire et l’extraordinaire. Si le malade choisissait cette dernière, on lui appliquait une serviette sur le tronc, et avec son plessimètre le médecin y traçait successivement la configuration de chaque organe. Le client payait 100 francs et emportait la ser-
viette. Ce sont là d’ailleurs simples racontars; la réalité, c’est que l’homme était très habile. Ne s’était-on pas avisé un jour de lui donner un cadavre à percuter, en le défiant de délimiter exactement le cœur. Piorry palpe, percute à gauche, et ne trouve rien. Pensant à une anomalie extraordinaire, il passe à droite : même insuccès. Alors, tranquillement il retourne le cadavre et voit le large trou pratiqué dans le dos du sujet pour en extraire le cœur. « — Vous voyez bien que ma méthode est bonne, fit-il aux mauvais plaisants un peu déconfits. Et n’est-ce pas le cas de dire que souvent une bonne négation vaut mieux que toutes les affirmations ? »
Notre confrère Baudin ayant fini ses études, il dut songer à s’installer. Jusqu’alors il avait vécu plutôt mal que bien do vagues leçons de physique et de chimie, qui l’une dans l’autre lui rapportaient dans les 24 francs par mois. A ce modique profit venait s’ajouter une mensualité de 50 francs, servie par Quicherat, qui rédigeait alors son fameux Dictionnaire. Personne déplus désintéressé que ce latiniste. Quand il mourut on trouva chez lui des billets de banque noirs. Il les avait laissés traîner un peu partout sans jamais songer qu’ils n’étaient plus valables depuis la mise en circulation des billets bleus.
« Quand j’annonçai mon établissement au bon Quicherat^ dont j’étais le collaborateur modeste, continue le Baudin^ il me marqua toute son appréhension : « — Mais c’est une grosse nouvelle que vous m’apprenez là. Et avez-vous de l’argent ? — Moi ? pas un sou ! — Mais vous ne pouvez débuter comme cela. Tenez, voilà 400 francs. Du courage! et soyez heureux.
« Avec ce viatique je me croyais plus riche que Bothschild et je résolus de choisir un logis des plus confortables. Le médecin doit représenter un peu, que diable 1 la sagesse des nations l’a de tout temps proclamé. Je mis donc le cap sur le faubourg Poissonnière et je visitai un premier apparte-
LE DOCTEUR BAUDIN
ment de 6.000 francs. Mais devant le concierge majestueux et l’escalier solennel, ma superbe commença à fondre. Elle fondit si bien que je finis par me fixer à l’entrée du faubourg du Temple, dans un logement de 600 francs. Les quelques billets de Quicherat m’avait aidé à verser un acompte sur les meubles les plus urgents, table, lit et chaises, etc. Ainsi outillé j’attendis le premier coup de sonnette, ce coup de sonnette si redouté et si désiré à la fois. Il fut plutôt long à venir et je me décourageais, me demandant déjà comment j’arriverais « à percer »: pas de plaque à ma porte, nul moyen d’annoncer aux bourgeois du Temple qu’un Esculape de génie leur était né, tout prêt à faire des miracles dans les prix doux.
Heureusement, la Providence, que je ne fêlais guère cependant, et à qui tous les moyens sont bons pour se manifester, se révéla à moi sous les espèces d’un ignoble voyou. Donc, ledit chenapan, afin de satisfaire son goiit immodéré pour « l’aliment » liquide, avait fait une scène terrible à sa mère. Celle-ci, n’ayant rien à lui donner, il avait imaginé, pour la punir, de se percer le flanc sous ses yeux, d’où une scène terrible. Aux cris poussés par la malheureuse femme tout le quartier s’attroupe et chacun en émoi s’occupe de trouver l’homme de l’art. Mon portier qui me voulait du bien, m’annonça d’une voix retentissante, et j’arrivai sur ses talons, escorté d’un murmure flatteur. Hasard trois fois heureux, la plaie était insignifiante, je pus donc rassurer et la mère et mes concitoyens. Quelques jours après, l’ivrogne, faisait de nouveau l’ornement des mastroquets du quartier, et, comme je m’étais opposé à la saignée ordonnée par un vieux confrère, ma réputation « d’homme adroit » fut du coup établie sur une base solide.
« Les jeunes gens se plaignent aujourd’hui d’avoir du mal. Pauvres petits I Seraient-ils capables de faire seulement la moitié de notre besogne ? Ainsi, je donnais des consultations tous les jours, même le dimanche ! Que de fois, entre parenthèses, elle me parut longue, cette consultation, lorsque je sentais, tout près de moi, les prés parfumés de fleurs et les bois pleins de chansons ! Je suis resté cinq ans sans franchir les fortifications. C’est ainsi qu’on luttait alors. Ma consulta-
tion du dimanche me payait mon loyer, qui peu à peu s’était ^levé à la somme de 1.300 francs. »
Ici se place la fraîche idylle de notre confrère, une petite cousine rencontrée à Paris et qu’il s’était juré de rendre heureuse. Elle n’avait rien que sa grâce et sa vertu, mais il avait •du courage pour deux : il l’épousa et fit bien. C’est elle, la bonne compagne, qui fut, comme tant d’autres femmes de praticiens, le plus sûr collaborateur de sa vie médicale. Elle recevait les clients, les aidant à tromper les longueurs de l’attente ; et même il lui arrivait, dans les cas urgents, de donner la consultation provisoire. Son arsenal était modeste d’ailleurs : lavements et cataplasmes en faisaient tous les frais. Cette thérapeutique très simple avait sur d’autres le double avantage : premièrement elle ne nuisait pas, ensuite elle occupait toujours l’esprit en attendant le retour du médecin.
— « La chance nous a favorisés tous deux, poursuit en souriant le D** Baudin. De 4.000 francs, chiffre touché, j’étais arrivé à escalader des totaux si fantastiques que je vous prie ■de les taire. Il y a maintenant pléthore, à ce qu’on dit, et il ne faut pas tenter la jeunesse avide par le scintillement fallacieux de sommes qu’elle serait peut-être malhabile à réaliser. Certains soirs, en effet, j’étais tellement las que mes jambes me semblaient muées encoton. Je pestais, comme bien vous le pensez, mais je ne pouvais les accuser de paresse : elles avaient parfois plus de 1 10 étages à leur actif I »
J’ai omis de noter que notre confrère apportait, dans l’exercice de son art, un peu de l’optimisme qu’avec la santé lui avait octroyé la nature. L’optimisme en médecine, mais c’est du bon altruisme I Si nous ne pouvons guérir nos malades, au moins devons-nous leur voiler les horreurs de la réalité* On sera bien avancé quand on aura formulé un arrêt sans appel et prononcé un nom de maladie dont tout le monde connaît aujourd’hui la terrible signification !
— « Et d’ailleurs, m’observe-t-il, n’est-il pas injuste et égoïste de porter l’inquiétude dans les milieux où nous sommes appelés et où l’on trouve tant d’altruisme, tant de dévouements ignorés ? En regard de quelques drames intimes, de quelques actions vilaines, dont nous sommes les témoins
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muets, de par la loi d’Hippocrate, combien d’actes sublimes! Et j’en ai vu, des événements, dans ma vie, croyez-le. J’ai assisté aux épidémies cholériques de 54 et de 65. Des jeunes gens ont, je tiens à le redire, parlé de faillite de la Science. S’ils avaient vu, comme nous les vieux, ces grands fléaux évoluer à leur aise et en dépit de tout, ils comprendraient mieux le rôle bienfaisant et l’influence féconde de la médecine prophylactique et de l’hygiène. »
Et pendant le siège? demandai-je à mon interlocuteur. Avez-vous été très occupé? Un instant son front se plisse, ses yeux se voilent et son bon sourire s’éteint.
« Le siège, la Commune, quels souvenirs ! Et comme nous avons eu tôt fait d’oublier tout cela! Les historiens ont tous ou à peu près admis que la guerre avait été accueillie avec •enthousiasme à Paris. C’est une légende contre laquelle je voudrais bien voir quelqu’un d’autorisé s’inscrire en faux. Excepté les braillards, les mitronnets et les blouses blanches, la partie saine de la population accueillit plutôt froidement cet orage que rien ne lui avait permis de prévoir; la seule journée d’effervescence et d’enthousiasme fut celle du 4 septembre. Chacun se disait en parlant de l’Empereur ; « Le lâche s’est rendu, en voilà assez I » Tout le monde comptait sur le réveil du lion blessé. Hélas! vous savez ce qu’il en advint. Marches et contremarches, stations énervantes sur les remparts, sorties mal préparées, ordres et contre-ordres; bref, le désarroi et la chute finale. Quel malheur pour Paris de n’avoir pas eu un Faidherbe, un Denfert-Rochereau ou un Chanzy à la tête des troupes! Que d’humiliations peut-être eussent été évitées ! Comme malades, point ou presque point. Il semble que durant les grands cataclysmes les moyens de défense de chaque organisme sont en quelque sorte centuplés. On ne pense pas à être malade, comme on dit dans le peuple. Et, de fait, la clientèle chômait plutôt. Sur la fin, cependant, la
mortalité était montée à des chiffres fantastiques. Les enfants surtout périrent de faim, et ceux qui survécurent, en dépit du terrible procédé de sélection, ne firent jamais, je crois, de bien solides gaillards.
« On a beaucoup parlé, — ce brave et regretté Laborde entre autres, — de la folie obsidionale. Rien n’est plus adéquat à la réalité que ce néologisme. Il faut avoir vu la tension mentale de ce grand Paris, privé de tout du jour au lendemain, séparé brusquement du reste de TUnivers dont il était sans nouvelles, pour comprendre ce que put être la réaction au moment de l’armistice. Sans doute, il est des gens que rien ne peut troubler, mais combien rares ! Je vous ai dit que le 4 septembre fut une journée extraordinaire. En trois heures, on avait tiré à des milliers d’exemplaires, ce qui était un tour de force pour l’époque, un journal portant ce titre flamboyant : « La, République ». Tout le monde était dans la rue, discutant et chantant. Eh bien ! à ma consultation je vis venir un brave homme, de mise convenable et d’aspect très paisible. C’était un client qui avait choisi ce jour-là pour me solder sa note. Je ne le mis pas à la porte, comme bien vous pensez, mais je ne pus m’empêcher de trouver sa démarche bizarre en un pareil moment. Et ceci me rappelle un épisode du coup d’État. Durant que la fusillade faisait rage rue de la Lune, un individu parcourut tranquillement les boulevards pour se rendre au Théâtre-Historique où il avait à retenir deux places pour la soirée.
« Les grandes crises de la folie obsidionale s’observèrent surtout dans les journées de novembre où les Républicains au pouvoir se montrèrent si simplement héroïques. Mais le summum, ce fut la Commune. On en pourrait diviser l’histoire en deux parties : la première confine au vaudeville, la seconde s’élève aux plus hauts sommets du tragique. Des tas de gens qui avaient le militarisme en horreur n’eurent plus que l’idée de jouer aux soldats, une fois devenus les maîtres. Des cris, de vagues réminiscences de 93, c’est tout ce qu’on eut à nous offrir des semaines durant. Je me souviens toujours d’un laisser-passer que j’avais été demander à la Mairie pour aller voir une malade à Saint-Denis. — « Ci-
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toyens, dit le garde-national-huissier qui s’était présenté pour m’introduire, Citoyens, voilà un citoyen qui demande à parler aux citoyens. » Et la tirade du Commandant chef de Bureau sur le rôle divin de la Médecine qui souvent ne guérit pas, mais qui console toujours. Pas méchants peut-être, la plupart, mais combien détraqués !
« Un jour cependant je fus le témoin d’une aventure assez bizarre. Dans un restaurant tout proche de la place du Château-d’Eau, un garde national dit à son compagnon, par manière de plaisanterie : « Tu vois ce revolver, il n’y a pas d’arme pareille. D’un seul coup je te tue. » Et ce disant, il presse la détente et étend raide mort son camarade. Tumulte, cris. J’accours et je constate que la balle a perforé le cœur de part en part. Je m’élève alors contre cette cruauté imbécile et je fais la remarque que ceux qui savent si mal se servir de leurs armes feraient mieux de rester 'chez eux. Ma semonce est accueillie plutôt fraîchement : pourtant on me laisse sortir tranquille. Or, à une année de là, je fus appelé à fournir un rapport à la Justice sur ce tragique événement. Ce que j’avais pris pour la maladresse d’un idiot ou d’un ivrogne était au contraire, on me l’apprit alors, un acte mûrement réfléchi. Il s’agissait de l’exécution sommaire d’un traître convaincu d’entretenir des intelligences avec Versailles.
« Puis vint la semaine sanglante, — oh ! combien ! — J’avais installé une manière d’ambulance dans une pharmacie du Faubourg du Temple. Nous nous trouvions juste dans Taxe de la ligne de tir des combattants. Au Père-Lachaise c’était une canonade enragée. La dernière journée, nous reçûmes sept obus et une bombe. La maison prit feu. Un locataire, devenu fou subitement, me chargeait le revolver à la main. Heureusement ma pauvre femme se jeta entre ce forcené et moi, sans quoi j’étais un homme mort. Je désarmai l’individu, mais il était d’une force peu commune. Il finit par m’échapper, et un instant après nous entendions le bruit de son corps qui venait se fracasser sur le pavé.
«^Pendant ce temps, autour de la barricade élevée en face de notre ambulance, c’était un combat sans merci. Je vois encore un grand colosse revêtu du costume d’officier d’artil-
lerie, et qui, perché sur une futaille, donnait ses ordres le plu& tranquillement du monde. Des rafales de projectiles passaient depuis longtemps autour de lui sans l’effleurer, lorsque soudain il fit demi-tour sur lui-même, comme dans la chanson et tomba tout de son long, la face en avant... Puissiez-vous ne jamais revoir des horreurs pareilles î »
Par une association d’idées toute naturelle, étant donné le nom qu’il porte, je demande à notre confrère quelques souvenirs sur les opposants à l’Empire.
— « La jeunesse, au Quartier-Latin, était plutôt républicaine, me dit-il, et, comme il sied, son opposition pour être pacifique, ne manquait pas de sel et d’à-propos. Chaque fois^ par exemple, qu’une occasion s’offrait à l’Odéon, notre théâtre, de « tomber » la pièce d’un ami du Château, tous les étudiants faisaient bloc, comme vous dites aujourd’hui. Un jour, c’était une armée de bonnets de coton que l’on voyait se déployer au parterre et à l’orchestre. La pièce commençait, et aussitôt tout le monde de ronfler. Une autre fois, c’étaient de larges mouchoirs bleus qui soudain sortaient des poches au moment pathétique, et force était, devant le concert de sanglots aussi bruyants que simulés, de baisser le rideau. Parfois cependant les manifestations étaient moins anodines. Par exemple, l’affaire de l’Opéra-Comique, qui eût pu m’attirer une assez méchante histoire.
« Ce jour-là, j’avais reçu la visite d’un bon camarade un peu emballé, dont le nom était Margue. On ne l’a peut-être pas oublié. C’est lui qui, un jour à la Chambre, prononça le mot de Cambronne, et je crois bien que son avenir politique en fut irrémédiablement compromis. — Ce qui démontre que pour la fortune de certains mots tout dépend des lieux où ils sont prononcés.
— « Donc Margue vint me chercher. — Veux-tu voir, dit-il,, comment on se débarrasse d’un tyran? — Ma foi, je ne demande ^s mieux, répondis-je en riant. — Eh bien, suis-moi à l’Opéra- Comique. Sur la place un déploiement de police extraordinaire et quantité de figures louches. Les moins prévenue auraient pu voir que leur complot était abolument éventé. Mais allez donc dessiller les yeux à des « emballés » de
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20 ans ! On s’abordait le visage sombre, et c’étaient des poignées de mains énergiques, des mots de passe murmurés dans l’oreille.
« L’Empereur allait venir et les conjurés s’étaient promis de ne point le laisser sortir vivant de leurs mains. Peu à peu, je vis qu’on isolait notre groupe et que, tout doucement, sans en avoir l’air, des argousins déguisés en hommes du monde procédaient à notre investissement. Peu soucieux de payer les frais de cette comédie, je résolus de filer à l’anglaise, et bien m’en prit, car, quelques instants après, tous les conspirateurs étaient arrêtés. Rentré chez moi, je mis par hasard' la main à ma poche, Comme il faisait très chaud, j’avais, ce jour-là, repris un pantalon de chasse qui me servait durant les vacances. Or, quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver des capsules, laissées là par négligence I Si j’étais resté dans la bagarre, il n’en eût pas fallu davantage, étant donné mon nom, pour me conduire tout droit à Lambessa. »
Je profite de cette évocation du nom de Baudin pour demander quelques détails sur l’ancêtre, le Baudin des barricades.
— « Ah ! un brave homme, celui-là, me dit le bon confrère, un brave homme qui avait la République dans le sang. Il était le fils d’un officier de santé. On connaît mal Torigine de ce diplôme bâtard qui devait survivre si longtemps aux causes qui l’avaient fait naître. Après la grande consommation d’hommes, et par conséquent de médecins, faite par Ile premier Empire, on avait dû accepter quantité de vieux jinfirmiers pour soigner les malades. Afin de régulariser au [mieux la situation de ces bons serviteurs de l’Etat, on avait [donc imaginé le diplôme d’officier de santé. Il était seulement prescrit aux titulaires de ne jamais pratiquer les grandes opérations. Et la précaution n’était pas inutile, étant ponnées les habitudes contractées sur les champs de bataille. Le père d’Alphonse Baudin était officier de santé. Son fils,, sorti le premier du Val-de-Grâce, avait été envoyé en Algérie, puis il avait donné sa démission et était devenu député. Lui seul peut-être, de tous les parlementaires, eut la vision nette des événements qui se préparaient. Le soir du coup d’Etat,.
son frère, le D’' Baudin, qui vit encore, vint le rejoindre et le supplia de le laisser marcher à ses côtés pour la défense de la Loi. Il y eut entre ces deux hommes un noble combat. — « Tu m’empêches de faire mon devoir », disait le cadet. — « Laisse-moi faire le mien, répliquait l’aîné. Tu appartiens à la famille, ta tâche est de veiller sur nos parents, la mienne de combattre pour nos idées. A chacun sa tâche. » Et Baudin partit à la barricade où il devait se faire tuer.
« Un jour, chez Barthez, à Saint-Antoine, comme nous pratiquions une autopsie, un camarade vint à prononcer mon nom. Le garçon d’amphithéâtre alors me tira à l’écart, et me montrant une dalle; Voilà où ils l’ont apporté mort, me dit- il.
« A propos du geste héroïque de mon parent, laissez-moi vous raconter un détail assez piquant. Lorsqu’on voulut le représenter parlant aux ouvriers sur la barricade, on vint me demander son portrait. 11 devait être aux archives de la Chambre et je m’y rendis avec le peintre. La collection était, en effet, complète ; Alphonse Baudin seul manquait à l’appel. Même déconvenue chez un éditeur d’objets de piété qui avait acheté par hasard tout un lot de clichés photographiques des représentants de 48. Devant l’embarras de l’artiste, ma femme se permit d’observer que j’étais peut-être celui de la famille qui ressemblait le plus au représentant du peuple : « En amincissant et en pinçant un peu les lèvres, en ajoutant des favoris, vous aurez, je crois, un Baudin assez réussi. » Je servis donc de modèle. L’œuvre finie, j’emmenai dans l’atelier du peintre, et sans la prévenir, une vieille dame que mon parent avait beaucoup connue. En apercevant le tableau: «Mais c’est Alphonse Baudin ! s’écria-t-elle. » La ressemblance était donc parfaite. Or cette toile ayant servi à toutes les reproductions des bustes ou statues de Baudin, il se trouve que j’ai été statufié de mon vivant : sic vos non vohis. C’est au surplus le seul avantage que j’aie jamais retiré de ma parenté. On voulut bien me faire présenter aux élections de 1869, mais je déclarai vouloir rester médecin, et je ne regrette pas ma décision.
« Oh ! cela ne m’a pas empêché de lutter à ma façon contre l’Empire. Je lui attribue la décadence de nos mœurs, la
LE DOCTEUR BAUDIN
soif du faux luxe, des spéculations, le goût de paraître, en un mot ce besoin de s’étourdir qui, le matin du 4 septembre, faisait dire à un courtisan : « C’est fini, mais c’est égal, nous nous sommes tout de même bien amusés pendant dix-huit ans ! »
« J’ai beaucoup fréquenté les opposants, j’ai connu Gambetta, Garnier-Pagès, Pelletan, le père du ministre actuel, un esprit très fin et d’une distinction rare. Et quels hommes convaincus, que ces braves gens traités si volontiers aujourd’hui de « vieilles barbes » ! Ainsi, en 1863, j’assistai à un banquet intime où le parti républicain fêtait sa première victoire, et je me souviens de Garnier-Pagès racontant que ce qui avait perdu la République c’était le fameux impôt des 0,45 centimes: « Ce fut une grosse faute politique, concluaitil, mais le salut de la France était à ce prix. Ce jour-là, nous avons perdu notre cause, mais nous avons sauvé le pays ; si c’était à refaire, nous recommencerions. » Voilà ce que valaient ces hommes... Mais ce sont là des histoires bien longues à propos d’un modeste praticien...
« Maintenant, je suis comme un vieux saule, dont on voit encore de loin quelques branches vertes. Elles donnent l’illusion de la sève et de la santé, mais de près, ce n’est plus qu’une pauvre écorce que le moindre coup de vent emportera. Moi aussi,j’ai vieilli à regarder couler la vie. Mais qu’importe ! Ayant toujours aimé le travail, je n’ai jamais connu l’ennui. Gomme tant d’autres, j’ai rencontré des hommes qui ne m’ont point compris, je les ai obligés et ils se sont détournés de ma route ; mais encore une fois, tout cela n’est rien. Un bon estomac, un peu de philosophie, et l’on arrive à trouver du charme à l’existence. Au surplus, les esprits chagrins qui s’affectent péniblement du moindre heurt devraient bien retenir cette maxime de mon vieux curé d’oncle qui avait vécu son siècle et qui me répétait souvent: « Mon pauvre neveu, on ne saura jamais ce qu’il y a de bêtes à l’ombre, quand le soleil est couché... »
LA STATUE DE CHARCOT
Comme tous les hommes de réelle valeur, le maître de la Salpêtrière ignora toujours la fausse modestie. Dans un de ces moments d’abandon où l’on pense tout haut, il disait à Tun de ses élèves : « Quand je serai mort, on m’élèvera peutêtre une statue. Je la voudrais placée proche celle de Pinel. Nous causerions la nuit. » Son vœu est exaucé. Les voilà pour toujours réunis.
J’ignore ce qu’ils pourront se dire quand, descendus de leur socle de pierre, ils deviseront dans la paix des soirs mélancoliques. Mais ce que je sais bien, c’est que les communes idées ne leur manqueront pas. A l’heure où la Liberté allait se lever sur le monde, Pinel avait brisé les chaînes des aliénés. Où l’on ne voyait que des criminels à châtier, il montra, au nom de la Science, des malades à secourir. Charcot, lui, a émancipé l’hystérie. Toute la théorie grimaçante et convulsée des réprouvés, les possédés, les démoniaques du Moyen-Age, sont rentrés à sa suite dans le domaine de la pathologie.
Les deux neurologistes ont encore d’autres points de contact. Pinel était le maître de Bichat. Si j’en avais le loisir, je pourrais montrer comment Bichat fut le précurseur de l’Ecole anatomique. Mais directement, Charcot relève de Rayer. Oh ! je n’attache pas grande importance à ces généalogies intellectuelles ; j’ai là-dessus d’autres idées. Il doit en être de nous comme de ces infusoires qui pendant longtemps se multiplient par simple division. Ces générations agames affaiblissent l’espèce.
Peu à peu elle tombe dans la sénilité, elle va disparaître. Mais la nature immortelle est là. Un beau jour, sans qu’on
LA STATUE DE CHARCOT
sache pourquoi, les deux infusoires s’accouplent, et de leur conjugaison une race nouvelle renaît, vaillante et forte. De même, un homme de génie laisse derrière lui des disciples qui longtemps profitent de son rayonnement et vivent des reliefs de son œuvre. A la longue cependant, la production intellectuelle diminue, la décadence est proche. A ce moment, un maître et un élève se pénètrent, ils accouplent leurs cerveaux, et voilà la jeunesse, la vie: une École nouvelle se lève, radieuse, sur les ruines du passé.
Charcot doit surtout à Rayer ses boutons de mandarin. Suivant la légende, ses épreuves d’agrégation avaient été déplorables. Éperdu, terrassé, le malheureux ne demandait qu’à fuir. Malgré tout, Rayer l’imposa. Il avait ainsi violé les règlements de la Faculté, mais c’était pour lui faire un •enfant sain, vigoureux, et qui devait bientôt faire honneur à sa nourrice.
Dans le début, Charcot s’essaye à des besognes diverses. II forme son doigté, il prélude. Puis, quand il se sent bien assoupli, quand il est maître de son instrument, il se lance dans sa véritable voie, la neurologie. Sa part est assez belle pour qu’on ne l’exagère pas. Je me garderai donc bien de dire que rien n’existait avant lui. Duchesne de Bourgogne avait déjà exploré le terrain, et ce n’était plus la brousse.
Tout un monde néanmoins restait à édifier. Voilà comment il procède; sa manière est des plus simples. Il prend une •observation, la rédige avec soin, puis il la classe et attend. A l’autopsie, même minutie. Il tâche de superposer les lésions -aux symptômes. Quand l’observation est complète, il la met •de côté. C’est une pierre pour l’édifice futur. Le hasard de la clinique le fait-il buter sur un autre bloc? Le maître-ouvrier le dégrossit, le taille et en tire une nouvelle pierre. Dès qu’il en possède un certain nombre, il essaye d’accorder ensemble celles qui sont pareilles et qui s’adaptent bien. Et voilà comment, grâce au labeur acharné de chaque jour, il construit les piliers de son École anatomo-clinique.
Si j’osais, je le comparerais à Cuvier. Comme lui, il procédait par analyse et par synthèse. Il notait les traits communs, puis les réunissait. C’est en suivant les méthodes des natura-
listes qu’il a créé des espèces morbides. Point d’hybrides avec lui. Les maladies ne sont pas des corps chimiques susceptibles de se combiner entre eux. La logique de son esprit répugnait aux produits de l’imagination.
Cependant, un jour, la folle du logis sembla l’emporter. Jusque-là, il s’était prudemment limité à des affections qui reposent sur un substratum anatomique, mais son instinct de psychologue, d’analyste subtil, et peut-être aussi son commerce avec les philosophes, l’entraînaient malgré lui sur le terrain des psychopathies pures. L’aventure était périlleuse. Ici, pas d’autopsie. De plus, l’hystérique se complaît dans le mensonge. Quelle joie pour la galerie si le Maître avait pu être la dupe de ses ingénieuses et perfides clientes ! Vous savez comment il n’en fut rien, grâce à l’harmonie parfaite de ses facultés. Si d’aventure son imagination tentait de l’emporter, d’une forte secousse sa froide raison le rivait à la terre.
Peu à peu, en tâtonnant, il arrive à débrouiller le redoutable écheveau. Ayant placé un phénomène d’idéation au sommet de la plupart des accidents, tout dès lors s’illumine et s’éclaire. Le Protée à la face tantôt burlesque, tantôt tragique, laisse voir le secret de ses transformations. Si la grande névrose est d’un polymorphisme clinique déconcertant, elle est monoïdéiste dans sa cause. Voilà ce qu’il établit d’une façon irréfutable.
Alors de toutes parts les auditeurs accourent autour de sa chaire. Qui nous dira l’histoire de ces « mardis de la Salpêtrière » où il se montra le plus grand vulgarisateur d’idées, le plus expert démonstrateur de faits, en un mot le meilleur professeur qu’on eût jamais vu? Il avait des façons à lui d’enseigner. Voulait-il par exemple tracer la séméiologie des tremblements, il faisait défiler sur la scène de son amphithéâtre une dizaine de malades. Les pauvres hères, vêtus de leurs costumes bizarres, entraient en sautant, clochant, se bousculant comme au rythme de mystérieuses musiques. — « Voilà des gens qui tremblent, disait-il, regardez-les bien. » Et du groupe il en distrayait deux. — «Observez ces deux-ci. Ils ne s’agitent pas comme les autres, ils vous donnent le type du tremblement dans la sclérose en plaques. Ces deux là ont de
LA STATUE DE CHARCOT
la paralysie agitante. Voyez comme ils diffèrent des premiers. » Et ainsi de suite jusqu’au bout de la leçon.
Ce qui le servait surtout dans l’exposé des faits, c’était son sens artistique merveilleux. Et ici je voudrais montrer l’homme derrière son œuvre. Comme des grands courants de sève, ce sont ses goûts, ses qualités personnelles, qui ont fourni les couleurs et la vie à l’opulenle frondaison que l’on admire aujourd’hui. A côté du neurologiste, du médecin, il y avait un penseur, un lettré délicat et un critique de premier ordre. Il commentait Rabelais avec une verve qui était une joie et un régal. Gœthe aussi lui était familier, mais seule, ment le Gœthe du premier Faust^ conseillé et refréné par Schiller. Shakespeare surtout l’attirait et le retenait ; il le lisait dans le texte et en savait de mémoire des scènes entiè^ res. Lui seul peut-être a bien compris le mystérieux agité de la terrasse d’Elseneur.
D’ailleurs, le plus grand plaisir de sa vie était la lecture. Quand il ne lisait pas, il s’occupait d’œuvres d’art. Les Flamands et les Hollandais l’enthousiasmaient ; il les préférait aux Italiens, les jugeant plus près de la nature. Il dessinait lui-même, et ses cartons sont remplis de croquis. Dans une attitude, dans une physionomie, il voyait souvent le côté grotesque. Malgré tout. Gavroche sommeille dans la cervelle des plus sévères Parisiens. Il y a de lui notamment un monôme de professeurs en robes rouges, des petits, des grands, des obèses et des maigres, dont le contraste forme la chose la plus joyeuse et la plus vivante qui soit.
Je dis tout cela, non par étalage d’une vaine documentation mais simplement pour montrer combien, à l’encontre de nos esprits étriqués, cette belle intelligence était ouverte à toutes les grandes choses. Je me le représente comme l’un des maîtres de la Renaissance dont il m’arrive parfois de lire la vie. Gomme eux, il vivait paisible au milieu des siens. Il avait sur l’éducation des idées personnelles et il réussit à les mettre en pratique. Ses élèves étaient de sa famille. Le dimanche» tout son petit monde se retrouvait sans façon autour de sa table, ainsi que des enfants dispersés que l’amour du foyer assemble une fois la semaine.
Sans doute, il soutenait ses candidats envers et contre tous Eh bien, après ? Pouvait-on penser que sa belle intelligence ne s’adapterait pas à la chinoiserie des concours afin d’en tirer le meilleur parti possible ? Il admettait seulement la sélection qu’il pratiquait lui-même. Quand il avait choisi un concurrent, cela valait toutes les épreuves du monde. En fait, il avait supprimé les concours. Ceux qui ont gardé quelque amertume de ses procédés s’en consoleront en pensant aux déboires qu’ils lui ont valus. Ah ! tous ne lui sont pas restés « respectueux et toujours fidèles » comme M. le professeur Gornil.
On lui a fait le reproche d’être hautain et dédaigneux. Certes, ce n’était point un bénisseur. Ayant solidement organisé sa vie, connaissant sa force, il ne se prodiguait pas à tout venant. On ne saurait, après tout, lui en faire un crime. Et puis, nous sommes bons, nous autres ! nous nous traitons avec indulgence, en dignes pharisiens que nous sommes ; mais si l’un des nôtres s’est élevé, nous lui trouvons mille petits défauts pour le rabaisser au niveau de notre médiocrité.
Voilà comment j’ai compris I homme. Je ne fus jamais son élève, cependant tout ce que j’ai dit, je le tiens de lui-même. Obscur praticien, je le voyais parfois en consultation. Peutêtre, en dilletante, s’amusait-il de mon admiration, d’instinct devinée ? Toujours est-il que de temps à autre, au caprice do son humeur et suivant son loisir, il me laissait voir quelque coin de sa pensée. Je n’en suis pas moins toujours resté un inconnu pour lui et les siens ; c’est donc en toute indépendance que j’en parle.
Le jour où l’on inaugura sa statue devant le grand portail delà Salpêtrière, quand les discours furent taris, quand l’orateur du Conseil municipal eût fini de dauber sur les croyants,, au nom de la Libre-Pensée, je me mêlai à la foule. Elle accourait de toutes parts pour contempler le nouvel hôte de bronze de sa bonne ville. Alors, songeant à tout ce que fut Charcot, à son amour du pays, à sa foi dans la Science, à son immense labeur, je me dis en le saluant une dernière fois : On a bien fait de montrer sa tête au peuple, à celui-là, elleen valait la peine !