ECRIT LE LENDEMAIN DE LA MORT DE HANOT
31 octobre 1896, mercredi soir.
J’étais seul dans mon cabinet. Un camarade est entré, il m’a appris la fin tragique de Hanot. Nous avons parlé de cet événement. Mon visiteur, qui n’est pas pour le sentiment, a incontinent déduit des appréciations sur la place que ce mort laissait aux vivants ; puis il m’a quitté.
Resté seul, je me reprends à penser à Hanot. Au dehors la pluie fait rage. Sur mes vitres les gouttes d’eau frappent à coups précipités. Leur bruit monotone semble accompagner ma rêverie. Et dans la paix profonde de la nuit je revois ce pauvre homme qui a cessé de souffrir. Je songe à son œuvre qui fut belle, à son âme qui fut bonne et à son pauvre esprit si inquiet et si tourmenté.
Il y eut trois hommes en Hanot : le savant, le médecin, et tout au fond un être intime, que bien peu ont connu et qui fut très malheureux.
Comme savant, je ne rappellerai de lui que ce que vous connaissez tous. Au début de sa carrière c’est sa thèse de doctorat sur la « Cirrhose hypertrophique avec Ictère ». Il sépara cette affection des autres maladies du foie, et dès lors on la désigna sous le nom de « Maladie de Hanot ». Viennent ensuite ses travaux sur les deux formes d’ictère grave, l’un apyrétique, dû au bacterium coli^ l’autre fébrile, dû au staphylocoque. Je cite encore sa thèse d’agrégation sur le« Traitement des pneumonies ». Puis c’est le long défilé de ses cliniques, si nourries de faits, si riches d’idées, si lumineuses toujours; je note enfin un « Traité des maladies du foie ».
Hanot tenait à la fois de Lasègue et de Charcot. De l’un
il hérita le sens clinique, de Pautre les idées claires et précises. Il n’est pas exagéré de dire qu’il fut un des plus brillants représentants de l’école anatomo-clinique, qui, à l’encontre de l’école allemande, sut relier en un vigoureux faisceau la physiologie, l’anatomie pathologique et la clinique.
Gomme maître il fut parfaitement bon, ses élèves l’adoraient, non pas seulement parce qu’il « les tenait » dans les concours, mais surtout parce qu’il était un grand remueur d’idées. Il était également très populaire à l’École ; les étudiants savaient gré à ce savant de sa grande indulgence. Très fin, spirituel, quoique d’allure un peu lourde, il avait souvent le mot qui fait sourire. Brave avec cela. Il avait fait la campagne de 70 sous les murs de Paris. Il fallait l’entendre raconter avec une bonhomie toute narquoise ses tribulations à la bataille de Ghampigny, quand les Prussiens mitraillaient son ambulance. Il montrait son personnel éperdu, ses blessés qu’il ne savait où terrer, et sa gaucherie de médecin devenu tout à la fois chirurgien et chef de troupe, deux rôles pour lesquels il avouait manquer totalement d’aptitudes.
Glinicien très sagace, ses consultations étaient fort recherchées, et il est curieux de noter que ce pauvre homme tourmenté avait l’apparence de l’être le mieux équilibré qui fût. Tout entier à son service, très assidu, on le voyait cependant de temps à autre interrompre tout à coup la visite ; il se laissait alors tomber comme accablé sur un siège, et là, pendant un quart d’heure, il demeurait le regard perdu, le front plissé, replié sur lui-même. La crise passée, la visite s’achevait.
Ici j’entre dans le Hanot intime où tout est trouble, où tout est souffrance. Si dans les relations ordinaires de la vie il sut se montrer si parfaitement pondéré, ce ne fut sans doute que grâce à un grand effort de volonté. Il semble que ce galant homme ait eu comme la pudeur de ne laisser voir jamais les plaies de son âme, et peut-être son suicide vient-il en partie de l’angoisse qu’il eut de ne pouvoir jouer son rôle jusqu’au bout. Quand on songe à ce que fut ce brillant esprit, on se demande si son cas ne vient pas à l’appui de l’opinion de de M. Gourmont de Lille, selon laquelle le cervelet serait