VIEILLES GENS, VIEUX PAPIERS
LE VOYAGE DE MONTAIGNE
AUX EAUX MINÉRALES DE FRANCE, d’ ALLEMAGNE ET d’iTALIE
An D’’ Cai'ron de la Carrière.
Dans les Æ’.ssais, Montaigne parle à maintes reprises de ses voyages. Soutient-il une thèse, tantôt il met à profit ses lectures, tantôt les mœurs des peuples qu’il a visités. Les anciens, aussi bien que les étrangers, lui paraissent indifféremment jouir du privilège de juger sainement les choses, grâce au recul du temps ou de l’espace. Sur la foi de son œuvre, on l’avait donc de tous temps considéré comme un grand voyageur. De ses pérégrinations, toutefois, rien ne subsistait de précis. Or, en 1772, cent quatre-vingts ans après sa mort, un hasard heureux vint tout à coup révéler l’existence de son journal de voyage h
1. Journal de voyage de Michel de Montaigne en Italie, par la Suisse et par V Allemagne, en 1581 , avec des notes par M. de Querlon, A Rome et à Paris, chez Le Jay, libraire, rue Saint-Jacques « au Grand Corneille» 17 74.
Un chanoine de Périgueux, M. Prunis, étant allé visiter le château de Montaigne, s’était fait ouvrir une vieille malle reléguée dans un grenier. Il la fouille, et avec la joie que vous devinez exhume des feuillets jaunis, lacérés, qui n’étaient autres que la relation dont on avait perdu la trace. Aussitôt, le bon chanoine vole à Paris et les experts constatent que la moitié environ du manuscrit est de la main d’un secrétaire, Montaigne s’étant contenté de dicter, comme il en avait l’habitude, pour son premier jet; l’autre moitié a été tout entière rédigée par le maître, soit en italien, soit en français.
Je viens de dire qu’il s’agissait d’un premier jet ; il en résulte que le Montaigne des Voyages est loin d’être celui des Essais, mais l’un explique l’autre, tous deux ont la même fantaisie. Somme toute, c’est un amas de croquis, une provision de notes où l’observateur se réservait d’aller puiser à tête reposée. Tel paragraphe, ébauché dans le journal de route, se retrouve ciselé, on sait avec quel art, et magnifiquement enchâssé dans l’édition définitive des chapitres immortels.
Mais l’intérêt qui s’attache à la découverte de Prunis est d'autant plus grand pour nous autres médecins, que le maître jour par jour enregistre l’état de sa santé; on peut presque dire que Montaigne regarde moins souvent le paysage que le fond de son vase de nuit. Il s’agit là d’une véritable feuille d’observations où le patient, avec la minutie habituelle aux hypocondriaques, note toutes ses misères. A ce point de vue, c’est le factum de l’homme aux petits papiers dont a parlé M. Brissaud. Mais ce qui sort de la banalité habituelle de ce genre de récits, c’est que le patient, très amoureux de méde. cine, abhorrait les médecins; c’est surtout que ces notes ont été rédigées par le plus subtil analyste qui fût jamais.
J’ai donc pensé qu’il vous plairait de connaître le Montaigne voyageur et le Montaigne malade : tous les deux vont en croupe. Sans quitter votre chaise, vous pourrez, avec le premier, revivre un instant la vie du xvP siècle et accomplir votre tour d’Europe ; l’autre fera se dérouler à vos yeux le chapitre du neuro-arthritisme, et ainsi votre profit sera double, double aussi votre plaisir si je ne suis pas trop au-dessous
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de ma tâche. Mais, avant de nous mettre en route, voyons un peu l’état d’âme de notre guide, apprenons à le mieux connaître et tâchons de démêler les raisons qui lui avaient « mis le cul sur la selle » et l’avaient poussé hors de sa chère « librairie ». Pour cela, remontons un peu en arrière.
En 1571, notre sire a trente-huit ans. Un peu désabusé, il a pris la ferme résolution de se retirer sur ses terres, « n’ayant ni gardes ni sentinelles, que celles que les étoiles font pour lui ». Il a été quelque peu meurtri par la vie ; ce n’est pas un « raté », certes, mais il est d’une province où tout est suspect au Roi, et si sa fiche de renseignements le qualifie de fonctionnaire correct, il est trop fin pour ne pas savoir que ses courses à Blois ou à Paris, qu’il adore, ne réussiront jamais à lui faire prendre, dans l’État, la place dont il se juge digne, — non sans raison. Dès lors, à quoi bon fréquenter la Cour ? Depuis François P’” la vie y est luxueuse et coûte horriblement ; de plus, les revenus baissent, — déjà ! — et^ quand on n’est pas là « pour pourvoir aux soins de son domestique », on a tôt fait de se ruiner. Sans doute, le digne Pierre Eyquem, son père, lui a laissé un joli patrimoine, mais encore faut-il l’administrer. Et c’est pourquoi, n’ayant pu atteindre son rêve en se lançant dans l’action, il usera sa combattivité à analyser les gestes des autres.
Donc il s'est retiré à Montaigne. C’est là que de 1571 à 1580, époque du voyage, il rédige les deux premiers livres de son œuvre, « ayant consacré les douces retraites paternelles à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs. » Son château comprend un grand corps de logis, dont la porte principale est surmontée d’une grosse tour b Dans celle-ci, une grande pièce circulaire, « la librairie », et à côté le cabinet, pièce plus petite, facile à chauffer, où il se tient l’hiver, étant assez
1. Cette tour est la seule partie qui subsiste de l’ancien château incendié en 1885. Le propriétaire actuel l’aurait fait reconstruire, il y a quelques années, sur les anciens plans, et restaurer avec un zèle pieux.
frileux, comme tous les arthritiques. Dans sa librairie, un millier de volumes, dont une centaine à peine ont été conservés. Les rayons sont assez bas. Au-dessus d’eux et au plafond if a fait inscrire force devises où se marque le tour de son esprit : « L’homme est un vase d’argile, de la cendre, une ombre.... Qui peut se vanter de connaître l’au-delà des choses?... Jouissons du présent, sans nous préoccuper de l’avenir, qui ne nous appartient pas.... Ne soyons ni plus curieux, ni plus sages qu’il ne convient.... »
Tout son temps il le passe dans son cabinet, d’où il a vue sur tous les points de son domaine. Le matin il dicte quelques chapitres, ou écrit lui-même « pour combattre l’oisiveté » ; le soir est réservé à la lecture, à la rédaction de son livre de raison et à la mise à jour de son registre de comptabilité. Assez gourmand de son naturel, — le journal des voyages le montre surabondamment, — il consacre cependant peu de temps aux repas. C’est chez les Suisses seulement, gens un peu lourds et lents, qu’il apprendra à se tenir à table et qu’il connaîtra le charme des longs repas, pour le plus grand agrément de son goût et le plus sérieux profit de ses digestions.
Sa nourriture est au surplus celle de tous les gentilshommes de son époque. Comme celui du moyen âge, l’homme de la Renaissance est essentiellement carnivore. On absorbe force viandes à Taide de force condiments, moutarde, raifort, qui aiguisent l’appétit et favorisent la gravelle. Peu de légumes : choux, fèves, pois, navets, ces derniers seuls en grande quantité. Du vin et des fruits en abondance. L’eau-de-vie existe, mais ce n’est encore qu’une médecine. Tourmenté d’une rage de dents à Padoue, c’est l’eau-de-vie en gargarismes qui soulagera notre voyageur.
En dehors des belles peintures qui agrémentent sa bibliothèque et son cabinet, peu d’ornements, pas de fleurs : elles sont plus à la peine qu’à l’honneur, les pauvres, et elles ne servent qu’à faire des drogues. Montaigne connaît bien les simples, car s’il déteste les médecins, — ni plus ni moins que tous ceux de son temps, d’ailleurs, — il adore la médecine, et je le soupçonne même d’avoir cultivé fortement l’exercice
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illégal. A cette époque où les praticiens étaient rares, les distances longues à franchir, tout châtelain se doublait d’un guérisseur. Dans sa bibliothèque, notre émule possède de nombreux livres touchant notre profession ; deux seulement nous sont parvenus. Il consulte surtout le Fasciculus mediciriœ, le formulaire alors dans toutes les mains. On a , recours à l’homme de l’art seulement dans les cas graves, et pour lui envoyer « ses eaux ». Le reste du temps, comme on ne connaît que la médecine de symptômes, un peu d’observation suffit à faire d’un juriste comme Montaigne un empirique convenable. Il a sans doute sa petite pharmacie de château ; — j’en possède une. On y trouve V unguentum aureiim apostoloriim pour guérir les blessures de jambes : les pilules sine qiiihus^ bonnes pour relâcher, mais on en use peu, M. Purgon n’est pas né ; il y a aussi de l’eau-de-vie, de la teinture de fleurs de lys, des balances portatives, et, dans un tiroir à secret, un cahier de recettes. De tout, dans ce cahier : des formules contre les flueurs blanches et des baumes contre la chaulde-pisse. Quand un terme trop technique risque de blesser l’honnêteté, on l’inscrit en caractères grecs; les enfants curieux et les femmes sont ainsi mis en garde contre leur propre curiosité; maxima dehetur,..
J’imagine volontiers notre châtelain « consultant » quelque manant venu des environs pour le voir. Le bonhomme y j trouvera grandement son compte. D'abord sa démarche flatte j l’amour-propre du maître, et non seulement consultation et médicaments ne lui coûteront rien, mais il court encore la chance d’emporter quelque bon morceau. Montaigne, en effet, n’est pas pour la diète ; même quand la fièvre le tenaille, il n’est content que s’il s’est réconforté par un petit repas. La réputation de notre guérisseur avait dû s’étendre assez loin si l’on en juge d’après une anecdote des Essais. Simon Thomas, le chirurgien en vogue de Toulouse, ne lui avait-il pas, certain jour, demandé son avis sur un cas de thérapeutique ? Aussi ne faut-il point s’étonner, comme on l’a fait, si aux Bains délia Villa des médecins l’appellent en consultation. Loin de voir là prétexte à plaisanteries faciles, qui connaît les mœurs du temps, et en particulier les habitudes de Montai-
us JARDINS DE LA MÉDECINE
gne, trouvera au contraire la chose toute naturelle. Notre Gascon est un grand bavard, qui cause volontiers en route et se lie facilement. Il a dû raconter ses cures à ses voisins d’hôtel, et qui sait si les praticiens de l’Italie n’ont pas voulu lui jouer un bon tour en lui faisant, comme on dit, mettre la main à la pâte ! Si son traitement avait été meilleur que celui des confrères, il n’eût pas manqué de nous le dire. Or il reste coi ; donc il ne fut pas plus heureux que ceux qui l’avaient mandé. Ne croyez pas, d’ailleurs, que je veuille manquer de respect à cette grande mémoire. Montaigne fut un brave homme du xvie siècle ; comme tel, il ressemble à oeux de tous les temps. Il en eut les vertus, il en connut les misères.
Malgré sa retraite volontaire, il n’est pas sans faire çà et là quelques fugues. Les causes de déplacement sont infinies: marchés, foires, procès, approvisionnements, etc. ; on selle la jument, et en route ! Montaigne ne « s’encroûte > donc pas absolument au logis; il faut bien sortir un peu pour se reposer d’une administration qui lui pèse. Il accomplit sa tâche « dépiteusement », et n’eût été l’action de dame Françoise de Chassaigne, son épouse, la gérance de son bien n’eût pas été aussi parfaite. Heureusement, l’excellente femme, avec une bonne grâce discrète à laquelle je veux rendre hommage après M. Bonnefon b seconde si bien son, mari, qu’au bout de peu de temps Montaigne a des économies. Mais s’il ne vaut rien pour administrer, il n’est pas meilleur pour thésauriser; l’inquiétude lui vient en proportion de l’accroissement de ses écus. Il est sans cesse à « regarder de leur côté » et lui, si franc d’habitude, est chaque jour plus dissimulé s’il s’agit de son coffre ; ce sont ses propres expressions. Non qu’il soit avare, certes ; « s’il fait ses réserves, ce n’est point pour acheter des terres, mais pour acheter du plaisir. » En 1580, ayant jugé son bas de laine assez garni, il va se préparer au départ.
L’année précédente a été consacrée à corriger les épreuves
1. Voir le beau livre, Montaigne et ses amis, par M. Bonnefon, bibliothécaire à l’Arsenal ; 2 volumes, chez Armand Colin, 1898.
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des Essais; si le livre a eu du succès. Fauteur s’est beaucoup employé et il mérite bien une petite récompense. Sans doute, il va laisser les siens bien seuls et il s’en veut, le bon apôtre, d’abandonner sa femme. Mais ne se doit-elle pas à sa fille, qui n’a nul besoin de lui ? « La police des femmes a un train mystérieux », et l’éducation de la petite Léonor, la seule survivante de ses cinq enfants, est entièrement confiée aux soins de la mère. Ajoutez à cela que la colique qu'il « doit à la libéralité des ans » le tourmente chaque année davantage ; s’il n’y met bon ordre, c’est la pierre à brève échéance, et notre pauvre grand homme a la phobie de l’opération de la taille. Il veut donc voir si les eaux étrangères lui apporteront la guérison que lui ont refusée les eaux des Pyrénées. Montaigne est avant tout physio-thérapeute : l’hygiène et la cure thermale lui paraissent seules efficaces, et ce n’est déjà pas si mal raisonner. Notez aussi que les temps sont troubles. Il faut être pour le bloc royaliste ou dans Fopposition huguenote. Dans les deux camps, ce sont des coups à recevoir, et s’il n’est pas comme Panurge « qui fuyait le grand pas dès qu’il voyait le danger »,sa posture est assez délicate. Il tient à ne pas déplaire au Roi, mais il est l’ami des Guises ; — n’at-il pas servi d’intermédiaire entre eux et le Roi de Navarre? — De plus, il a un frère et une sœur protestants. Enfin, il n’a plus autour de lui ses amis chers ; toutes ces raisons de santé, de politique et de sentiment le poussent donc hors de chez lui.
Son intention est d’abord d ’aller jusqu’en Grèce. Mais le diable, c’est de trouver des compagnons assez libres, assez riches surtout ou assez hardis pour le suivre. Les premiers mois de 1580, il les emploie à recruter des compagnons, — j’allais dire des adhérents pour son voyage. — Son frère, le sire de Mattecoulon, dont Fhumeur paraît assez hasardeuse, est le premier qui s’offre à lui ; un allié, M. de Gazalis, accepte également de l’accompagner ; de même le sire du Hautoy, gentilhomme lorrain, qui a dû faire déjà route avec lui. Il a d’autre part une vieille amie, M'^^® d’Estissac : c’est à elle qu’il a dédié le chapitre « de l’affection des pères aux enfants ». Elle n’hésitera pas à lui confier son fils ; les voyages for-
ment la jeunesse, et que dire d’un voyage avec l’auteur des Essais ! M. d’Estissac se joint donc au groupe ; nous avons même les lettres de recommandation dont la Reine-mère et Sa Majesté Henri III avaient muni le jeune homme, lettres qui nous expliquent l’accueil particulier réservé partout aux voyageurs. Nous ne blesserons pas l’auteur des Essais^ pe connus encore, — nous sommes en 1580 et ils viennent de paraître, — en disant que son renom lui servit moins que ses lettres de crédit et son titre de gentilhomme de la chambre du Roi.
Mais quand on appartient à la maison de Sa Majesté très chrétienne, on ne saurait voyager comme un vulgaire manant: une suite ’ convenable est coûteuse, mais elle s’impose ; et puis cela fait bien, le soir, quand on arrive au gîte. En cours de route, la suite est en outre d’une utilité majeure : une troupe nombreuse éloigne les voleurs, c’est de la bonne prophylaxie. La vanité se mêle ici agréablement à l’utile. Et de fait, à part des querelles de valets et de menus incidents avec des malotrus, aucune aventure fâcheuse durant ce long voyage de dix-sept mois huit jours.
Pour une absence si prolongée, de nombreux bagages sont nécessaires. Les « bahuts » ou malles sont largement pourvus de hauts-de-chausses, de bas-de-chausses, qui sont devenus des bas tout court, et que l’on commençait à porter. Il faut aussi de faux hauts-de-chausses, sorte de caleçons en cuir fauve qui servent à ménager l’assiette lorsqu’on a à fournir une traite de huit ou dix heures de cheval. Ensuite viennent les chaussures, bottes, souliers, mules ; les chemises de jour et les chemises de nuit ; les pourpoints, gilets à manches analogues à ceux de nos chasseurs. Contre le mauvais temps on a le manteau ou le collet de cuir, tel le vêtement de nos « chauffeurs » modernes ; le parapluie n’est pas inventé ; et puis, le moyen de s’en servir à cheval ? On a
1. Nous savons par le manuscrit de Montaigne qu’il avait emmene son secrétaire, qui lui servait en même temps de valet de chambre. D'après les gens amenés par le sieur de Mattecoulon, on peut inférer approximativement que la caravane se composait d’environ une quinzaine de personnes, dont quatre maîtres.
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aussi des casaques, celles-ci fourrées pour l’hiver, ^ — la peau de bique actuelle ; enfin la fraise au col, et sur la tête le chapeau. Celui de voyage est en feutre, avec un ruban de passementerie ; dans les bahuts on a soigneusement serré « l’étuy à bonnet », — notre caisse à chapeau. Cet étui contient Je chapeau de velours pour cérémonies, manière de hautde-forme, mais moins laid.
La façon de voyager est celle qui convient à des gentilshommes; on emploiera bien le coche, mais le moins possible. Quant au coche d’eau, il est bon pour les valets. Parlez-nous du cheval ; avec un bon courtaud entre les jambes on fait au moins un peu de chemin, 8 à 10 lieues par jour ; et puis, il n’est pas de meilleur remède contre la colique. Si l’on songe qu’on trottait alors à la française, c’est-à-dire en suivant toutes les réactions du cheval, on trouvera comme moi que la thérapeutique physique de notre Montaigne n’était pas des plus anodines.
Ce serait mal connaître cet homme minutieux que de se figurer qu’il est parti sans un bon viatique. Pour le corporel, il a l’escarcelle bien garnie, si bien même qu’à Rome la perte de sa bourse ne paraît pas autrement l’avoir contrarié. En route, si on lui offre de l’argent, ses précautions sont si bien prises qu’il n’a besoin de l’aide de personne. Pour le spirituel il est moins bien nanti. Sans doute, il a lu force ouvrages traitant des contrées à parcourir, mais tout cela si incomplet ! Ah ! M. Baedeker, quelles grâces vous eût rendues Montaigne si la Providence des voyageurs vous eût fait naître quelques siècles plus tôt ! Il y a bien le Münster, l’atlas Schrader de Pépoque ; seulement allez donc trimballer un in-folio dans vos fontes ! Trop souvent la caravane sera en proie aux exactions des guides; toutefois ce sont là les ennuis inséparables du voyage. Ceux-là, nous les connaissons moins, mais nous en avons d’autres.
Quoi qu’il en soit, voici nos gens équipés ; les chevaux sont sellés, les mules chargées ; chacun a fait ses adieux aux siens, et Montaigne, qui est bon époux et bon père, a dû être particulièrement tendre. On est au 22 juin et la saison, exceptionnellement chaude, promet de belles journées.
On va d’abord au siège de La Fère, où l’on a quelques amis à voir, puis de là, à Beaumont-sur-Oise. Tout ce trajet dure assez longtemps, car le manuscrit, auquel il ne manque que deux feuillets, débute à la date du 5 septembre 1580, C’est Meaux qui en réalité marque la première étape. On est parti dès le matin ; les montures, suivant la coutume de Montaigne, ont reçu avant le départ une forte ration d’avoine. Pour lui, il se contente d’un morceau de pain qu’il mange à cheval, soit sec, soit avec du raisin cueilli dans les vignes qui bordent la route.
Qu’on n’attende pas du vovageur des récits magnifiques ; ce sont les choses les plus simples qui souvent le retiennent. Par exemple, en tous pays il s’inquiétera de la façon de faire tourner la broche ; c’est pour lui un détail d’importance. Enfin il ne passe pas un jour et ne fait grâce d’aucun denier; n’est-ce pas là un bel exemple de constance et de minutie ? Les questions de médecine le retiennent avant toute chose ; je serai le dernier à m’en plaindre : faute de son incursion dans notre art, je n’eusse peut-être pas osé rédiger cette modeste esquisse.
Il n’importe d’ailleurs, nous voici à Meaux, où l’on nous fait visiter la sépulture d’Ogier-le-Danois, un des compagnons de Charlemagne. Les voyageurs mesurent des squelettes et apprécient en connaisseurs des épées forgées pour des géants et « fort détaillées de coups par le tranchant ». Nous touchons ensuite à Épernay, où l’on va rendre visite à un jésuite. La conversation est d’abord banale, on cause livres. Arrivé au chapitre de la santé, Montaigne prend feu ; le R. P. vient de Spa. — A quoi servent les eaux ? à quelle dose les prendon ? Combien dure le traitement ? Et le jésuite, très ferré, de raconter des merveilles. Il a fait des expériences et « a veu que les grenouilles et aultres petites bestes qu’on y jette meu rent incontinent ». Mais l’homme qui n’est pas un animal de laboratoire, — on l’a peut-être un peu oublié depuis, — s’en accomùiode fort bien.
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A Vitry-le-François, nous sommes en pleins potins et l’on nous régale d’histoires peu morales dont l’une finit très mal. Celle-ci a trait à une association de jeunes filles, qui « s’étant vestues en mâles » s’étalent mariées dûment et légitimement avec d’autres filles. Tout cela méritait la corde, et la justice de Chaumont ne manque pas d’y pourvoir. — Le XVI® siècle était un temps où le vice était encore puni. — L’autre histoire, « c’est d’un homme encore vivant qui a esté fille jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, sous le nom de Marie. Un jour, faisant effort à un saut, ses outils virils se produisirent », et Marie fut appelée Germain. « Ambroise Paré a mis ce conte dans son livre de chirurgie », il est ainsi très certain. Et c’est pourquoi il y a encore à Vitry « une chanson ordinaire en la bouche des filles où elles s’entr’advertissent de ne plus faire de grandes enjambées, de peur de devenir mâles comme Marie-Germain. » — Elles en avaient de bonnes, les pastourelles de Vitry !
Nous passons rapidement à Bar-le-Duc, Vaucouleurs, pour nous arrêter un instant à Domrémy, « d’où était native cette fameuse pucelle d’Orléans qui se nommait Jeanne Day ou Dallis. Le devant de la maisonnette où elle naquit est toute peinte de ses gestes, mais l’âge en a fort corrompu la peinture. Il y a aussi un arbre le long d’une vigne, que l’on nomme l’arbre de la Pucelle, qui n’a nulle autre chose à remarquer... » Et c’est tout. Aucune trace d'émotion, la délicieuse légende n’est pas née encore. Il fallait pour la faire éclore l’exaltation puissante et sourde de la pensée populaire. Avant le xix® siècle, Louis XI seul peut-être avait compris l’épopée triomphante et tragique vécue par la vierge guerrière !
Nos gentilshommes furent sans doute plus émus en visitant d’église des Cordeliers de Neufchâteau, où un Du Châtelet voulut être enterré tout debout dans le creux d’un pilier afin que jamais vilain ne passât sur son ventre. A Mirecourt, nous admirons un couvent de filles nobles et nous apprenons que Montaigne a la colique. Cet accident le décide à filer sur Plombières, Plommières, comme il dit, où nous arrivons le 15 septembre à 2 heures de l’après-midi. Bêtes et gens vont y demeurer onze jours durant. Bien entendu, le malade ne
consulte aucun médecin. Les baigneurs du commun, ceux qui se traitent suivant les règles de l’art, prennent deux ou trois bains par jour ; ils s’y font même apporter leurs repas. Ils boivent peu, et seulement après s’être purgés. Montaigne, au grand ahurissement de ses voisins, chambarde toutes les méthodes, et il a grandement raison à notre point de vue puisque ses procédés sont à peu près les mêmes que ceux mis en usage récemment à Évian, à Vichy ou à Aix. Il ne suffit pas, en effet, de se traiter par l’extérieur, le lessivage interne du rein est le complément indispensable du traitement externe. Donc il ne jirend pas médecine, il se contente d’absorber à jeun neuf grands verres d’eau. Celle du « Being de la Reine » lui plaît assez, avec « son goût de régalisse ». 11 ne prend le bain que tous les deux jours et y séjourne seulement une heure. Après le bain, il se fait suer doucement. Ce jour-là, il se couche sans souper. Son traitement commence à 7 heures et finit à midi. « Il n’y connut d’autre effet que d’uriner. L’appétit, il l’eut bon, de même le sommeil et le ventre. » Les deuxième et troisième jours, il rend deux petits cailloux, et le sixième il a une crise de coliques qui dure quatre heures. C’était sans doute, dit-il, une pierre qui franchissait les urethères et le bas-ventre. Cette pierre-là a dû rester dans la vessie, et cela ne laisse pas que de le préoccuper.
Ce qu’il admire le plus à Plombières, qui par ailleurs lui rappelle Bagnères-de-Bigorre, c’est la grande piscine « fort ancienne et bâtie en forme ovale ». C’est plaisir d’y voir « grenouiller » les enfants. Les sexes y sont mêlés ; néanmoins tout s’y passe fort modestement.
L’hôtel est parfait. Il loge « A l’Ange ». L’hôtesse a une cuisine excellente, et, ce qui ne gâte rien, elle connaît parfaitement son protocole. Courbettes et ragoûts sont de tout point à sa convenance, et combien il regrette de n’avoir pas avec lui son cuisinier I Quelles bonnes recettes il eût rapportées! Il y a quelques années, la clientèle de « Plommières » n’était pas très choisie ; on y voyait surtout de ces lourdauds d’Allemands qui ne comprennent pas un mot de notre langue. Mais, — est-ce grâce à la réclame ? — la saison de 1580 avait vu
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accourir une foule de Français et Montaigne, très liant, s’accommodait fort de tous ses voisins de table.
Son appartement était très confortable, chaque pièce desservie par une galerie extérieure ; ainsi, il pouvait s’isoler des fâcheux ou des voisins trop turbulents. Sa vie s’y passait calme. Cependant, il y a bien à Plombières, — où n’y en a-til pas ? — quelques « cocottes », passez-moi le modernisme du mot. Mais le Gouverneur, M. de Reinach, les tient soigneusement sous l’œil ; il a même promulgué contre elles un arrêté que bien des villes d’eaux modernes que je sais gagneraient à s’approprier. Cet arrêté a plu à Montaigne, car il le cite tout au long. Il a, au surplus, été publié un peu partout.
En partant, notre gentilhomme tient à faire les choses convenablement. Aux valets il distribue des pourboires, et à sa bonne hôtesse il remet un écusson où il a fait peindre ses armoiries, « que ladite dame fit curieusement attacher à la muraille par le dehors ». Et cela lui coûta bien un écu.
Le 27 septembre, on couche au couvent de Remiremont. Ah! le bon pays, la bonne abbesse, surtout, qui le régale de perdreaux, mauvais peut-être pour la gravelle, mais si doux au palais ! Simple arrêt à Bussang, dont les eaux ne sont pas connues, et séjour à Mulhouse. Voilà au moins un gîte fameux. L’hôte de « La Rose », qui vous sert à table, est un des grands personnages de la ville. Membre du Conseil des Échevins,il est comblé d’honneurs, et cela ne l’empêche pas de pourvoir à tous les besoins de sa clientèle. M. Marguery, officier de la Légion d’honneur, ne fait pas mieux de nos jours. Et puis, parlez-moi de la tolérance des gens de Mulhouse. Pour être huguenot on n’en sert pas moins bien son Roi : catholiques et protestants, loin de se traiter en ennemis comme ailleurs, se marient entre eux à l’envi ; tout le monde vit d’accord. Doux pays 1
Bâle est une ville plaisante, grande deux fois comme Blois. Ici une surprise : Comme on était à dîner, arrivent en grand cortège les officiers de la Seigneurie pour présenter du vin à leurs hôtes — le vin d’honneur que nous voyons, toutes les semaines, offrir à nos ministres en déplacement. Il y eut force harangues; Montaigne, qui est le Landouzy de la cara-
vane, érudit, primesautier, imagé, jamais pris de court, éblouit successivement la Suisse, l’Allemagne et l’Italie de sa pétillante verve. La première visite des voyageurs est pour le médecin Félix Plater, dont ils admirent l’herbier et les pièces d’anatomie. Ils assistent ensuite à une opération. « Nous y vîmes taillei un petit enfant pour une hernie ombilicale, qui fut traitée bien rudement par le chirurgien. » Si le spectacle de cette opération déplut, en revanche la bibliothèque eut tous les suffrages, « et aussi les vitres qui sont aux fenestres de toutes les plus petites maisons et en reçoivent grand ornement au dedans et au dehors ». Il n’y a que les Suisses, pour le confortable; eux seuls, avec leurs grands poêles de faïence, savent se chauffer. Et puis, parlez-moi de l’hygiène : pas de rideaux aux lits; on y dort les fenêtres ouvertes, tout y est luisant comme dans les chambres du Tourimj\ « voire les murs sont tendus de pièces de toile, pour qu’en crachant on ne salisse pas la muraille » ! Et que dire de la cuisine? En bon arthritique, notre homme aime précisément tout ce qui est défendu. Comme je l’ai dit, c’est là qu’il connaît et apprécie la douceur des longs repas propices aux digestions faciles.
Baden le retint ensuite. Là, tout est grand, on se croirait de nos jours à New-York. Dans l’hôtel où il est descendu, il y a, le soir de son arrivée, cent cinquante lits d’occupés. On y compte onze cuisines, et comme tout cela n’est pas suffisant, l’hôte vient de faire construire une annexe de cinquante chambres.
L’établissement thermal est admirablement installé, mai& l’eau lui déplaît à boire; elle contient « trop de filandres menues », de la barègine sans doute. Aussi ne fait-il qu’une petite cure. L’eau ne lui’ a d’ailleurs pas réussi, « il la rendait toute par le derrière, et lui semblait qu’elle se tournait en aliments. » Le service de l’hôtel est parfait : il y a un valet et une femme de chambre pour chaque appartement, luxe rare sans doute pour l’époque. Les chambres sont si bien chauffées qu’on n’a pas besoin d’avoir le chef couvert. Montaigne essaye à Baden de nouer quelques intrigues politiques pour le service du Roi. Mais tout cela ne lui réussit guère, il
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doit se rabattre sur la religion, la cuisine ou la médecine; c’est d’ailleurs son chapelet. Aussi se déplaît-il rapidement dans cette ville ; mais les prix y sont si élevés ! Et si encore on se contentait des notes salées ! « mais il n’est friponneries qu’ils n’y ajoutent suivant leur habitude. »
Il file donc à Schaffhouse. Il eût bien voulu pousser une pointe à Zurich, mais la peste y régnait et c’était une maladie dont il ne se souciait guère, on le sait. A Schaffhouse, dont le bourgmestre a été l’hôte de la Cour, on organise force cérémonies en l’honneur des nobles Français. Montaigne, tout à son affaire, toaste sans cesse. « Il y eut de nombreux discours et fort cérémonieux. » Pas un mot des chutes du Rhin; la seule chose qui l’a frappé, c'est une grue pour décharger les lourds fardeaux des charrettes. Chez nous cette belle machine est encore inconnue. Comme les Français sont en retard sur les étrangers !
A Constance, incident fâcheux, l’hôte de « L’Aigle » est un grossier personnage, il n’est pas à recommander. Il fallut aller s’expliquer au poste. Après ce trait de « la fierté barbare allemanesque » on alla loger au « Brochet », la maison d’en face, où l’on fut reçu à bras ouverts. La petite mésaventure, peu importante — une querelle de valet et de guide, — s’explique aisément par les mœurs un peu farouches de la I contrée. Montaigne les souligne de ce détail : quand on veut faire honneur à quelqu’un, on lui laisse toujours sa droite libre « afin de lui permettre de mettre aisément la main aux armes. »
A Lindau on se plut davantage. Ici notre Gascon cherche à interviewer le ministre sur la situation politique du pays . Mais l’Allemand sur ses gardes reste bouche close. En revanche, il fait aux gentilshommes les honneurs du pays. Hélas ! ce qui frappe surtout nos Français, ce sont « des vergettes de poils, de quoi ils époussettent leurs bancs et tables ». Ces balais de crin les enthousiasment; de même la cuisine qui est succulente : bécasses, perdreaux, tout y est à foison. Les truites sont si abondantes qu'on en est rebuté; le foie seul en est apprécié, on l’accommode fort bien. Par exemple, la vie
est chère ; ainsi, le vin se paie à part. — Quand je vous dis que rien ne change ! ‘
En vérité, ces Allemands n’ont pas leurs pareils pour enfler une note. Ils font payer l’étable des chevaux, l’avoine, le < foin, les valets ; on n’en a jamais fini. Et puis les lits sont ■ mauvais ; impossible d’oblenir une bouillotte ou de faire chaufler sa chemise de nuit. « C’était même la plus grande . querelle que nous eussions par les logis. »
A Augsbourg, une aubaine : nos gentilshommes sont pris pour barons et chevaliers, « ce qui servit à les faire honorer davantage ». Montaigne se garde bien de détromper ses hôtes; et c’est pourquoi chacun s’empresse. On organisa pour ; eux « un assaut où l’on joua du poignard, de l’épée à deux mains, du bâton à deux bouts et du braquemard, tout cela très magnifique ». Par exemple, un manque de tact: nos gentilshommes avaient dû payer l’entrée, et ils trouvent cela de mauvais goût. Pour des gens de leur sorte on eût bien pu disposer de quelques billets de faveur.
A Lindau, le vin est frappé d’un impôt; les aubergistes ' payent soixante florins pour leur consommation annuelle, les ^ particuliers, trente. |
Mais voici Munich, où nous apprenons comment se fait la i choucroute. Au moment où la caravane y arrive, les villages '\ environnants sont en révolution. Les jésuites viennent, en ! effet, d’interdire aux prêtres d’entretenir chez eux des concu- i bines, cela sous grandes peines. « Et à les en voir plaindre, ; il semble qu’anciennement cela leur fût si toléré qu’ils en i usaient comme de choses légitimes, et sont encore après à faire là-dessus des remontrances à leur Duc L »
A Mitevol, aux approches d’Inspruck, il se félicite d’avoir mangé d’excellentes châtaignes, les premières qu’on leur eût servies en Allemagne, et toutes crues. Entre temps, le récit de quelques miracles, racontés négligemment. Ce sont sujets qu’on risque à approfondir : s’il est désagréable de passer pour naïf, il peut être dangereux d’être taxé de sceptique.
1. Je pense ne froisser personne en rappelant que, durant tout le moyen âge, le concubinage des prêtres était de mœurs courantes dans J presque tous les villages de France.
LE VOYAGE DE MONTAIGNE
La campagne est ici la plus admirable qidon ait vue. Les voyageurs vont-ils, enfin, regarder autour d’eux ? Tantôt, dit à peu près le journal, les montagnes se resserrent au point de se presser, tantôt elles s’élargissent pour découvrir des plaines étagées et toutes piquées d’églises, de gentilhommières et de maisons. Toute la vallée est égayée par le Danube, et c’est délicieux. Inspruck lui plaît, surtout parce qu’il y trouve du linge à son goût : de belles serviettes garnies de dentelles. Les viandes y sont également très bien préparées et la cuisine serait parfaite si l’on n’avait la fâcheuse habitude de les présenter pêle-mêle sur le même plat avec le poisson.
Décidément le Tyrol l’enchante, — et comme je le comprends ! — S’il avait à y promener sa fille, qui n’a que huit ans, « il l’aimerait autant dans ce chemin qu’en une allée de son jardin ». Mais si les campagnes sont riantes, les habitants sont plutôt renfrognés. Ainsi, l’archiduc Don Juan d’Autriche refuse carrément de recevoir nos voyageurs. Comme ils insistent, on leur fait savoir assez brutalement que Monseigneur n’aime pas à frayer avec les amis du Roi de France. — Et allez donc ! Par contre, aux environs de Trente, on régale toute la troupe d’œufs pochés au beurre comme on ques on n’en mangea en Gascogne. Ah! les bons œufs! Le bon pain surtout 1 Le malheur, c’est que la gravelle recommence à travailler notre malade ; il rend une pierre de moyenne grosseur, celle de Plombières, à son dire, et force sable. Gela ne l’empêcha pas, bien qu il fût morfondu, d’allonger la traite, estimant être plus soulagé à cheval qu’il ne l’eût été ailleurs.
Ici nous quittons FAllemagne, et Montaigne tient à écrire ses impressions générales à François Hottman, un ami laissé à Bâle. Tout serait parfait, lui dit-il, sans les notes des hôteliers et la mauvaise foi des guides qui « dichotomisent » avec tout le monde et prélèvent un impôt sur toutes choses. Comme tous les Français, il est toujours disposé à trouver bien ce que font les étrangers, mais l’admiration a des bornes, n’est-ce pas ?
A Brixen nous touchons à l’Italie ; on arrive à Trente, le ville du Concile, qui prit fin en 1553. La cathédrale est admirable, les peintures somptueuses, les automates, qui chantent
l’office, ingénieux au possible. Par exemple, rien ne surpasse le château, où Montaigne s’extasie devant deux cheminées, les plus belles du monde, et un plafond qui représente un « Triomphe nocturne », — vraisemblablement une Fête de nuit.
L’hôtel de « La Rose » est à recommander, et Montaigne n’y manque pas. Tout lui plaît, d’ailleurs, pourvu que ses camarades obéissent à sa fantaisie et le laissent s’arrêter où il se trouve bien. Au moment de franchir la frontière, la caravane se sépare de sa suite, qui va descendre l’Adige jusqu’à Vérone par le coche d’eau. C’est là que nous retrouverons tout à l’heure nos gentilshommes. Montaigne a organisé admirablement son voyage ; ce ne sont pas les capitales qu’il recherche, « il n’y a aucun laquais qui ne puisse donner des nouvelles de Rome, de Florence ou de Ferrare », ce sont les petites villes qui sont surtout curieuses à explorer. J’ajouterai que si les notes prises en Allemagne sont plutôt terre-àterre, celles de la seconde partie du voyage se haussent un peu de ton. Ici on foule une terre sacrée ; les hôtes sont illustres et accueillants. Nous allons échanger la tenue négligée du touriste contre les habits cérémonieux de l’homme de Cour. La pensée va se faire plus délicate, le langage plus châtié. On parlera toujours médecine, certes, on inspectera toujours le fond du vase, mais on regardera mieux vivre les hommes.
On n’est jamais trahi que par les siens, affirme la sagesse des nations ; et comme elle a raison ! Ainsi voyez Montaigne ; quand il écrivait son journal de Voyage, il pensait simplement satisfaire à une manie familière aux hypocondriaques de tous les temps et plus particulièrement commune aux xvi® et xvii^’ siècles; jadis, en effet, les honnestes gens ne se plaisaient-ils pas à rédiger au jour le jour leur livre de raison? Le grand analyste était trop fin pour ignorer que l’examen assidu de ses sédiments urinaires n’ajouterait rien à sa gloire;
LE VOYAGE DE MONTAIGNE
il avait trop de goût pour ne pas comprendre que l’on se lasse vite d’entendre un homme, — fût-ce un grand homme — discourir sur son vase de nuit. Enfin mieux que personne il connaissait les artifices dont il faut s’embellir si l’on veut se présenter décemment : jamais favori du public ne s'offrit à la foule en délire au saut du lit, les cheveux hérissés et la barbe mal faite. Si Montaigne eût voulu publier ses notes de voyage, il les eût arrangées et ciselées comme il en avait coutume ; le soin relatif apporté à leur rédaction prouve surabondamment qu’elles ne devaient jamais voir le jour. Seulement notre homme a^mit des amoureux, et ce sont eux qui l’ont trahi en publiant son auto-observation médicale; trahison heureuse sans doute, le compère est toujours intéressant, même si nous le surprenons en déshabillé ; trahison innocente aussi, mais à condition que nous ne lui fassions pas de reproches sur sa mise.
Les fervents du grand penseur, — M. le professeur Landouzy, entre autres, — ne peuvent cependant s’empêcher de regretter qu’il n’ait pas su mieux voir l’Italie ; ils lui en veulent presque d’avoir tout rapporté à son moi haïssable. Son journal est un monologue où nous voudrions, disent-ils, retrouver chemin faisant le reflet de nos goûts et de nos antipathies, de nos peines et de nos joies; et partout nous ne retrouvons que lui. C’est là le grand grief de Stendhal et de Chateaubriand. J’avoue, en effet, que la mélancolie de Sienne^, la grâce de Florence, la magnificence de Rome ne l’ont guère touché. La lagune avec son sable doré comme les cheveux des Vénitiennes, la terre sacrée où dorment les Césars^ l’ont vu passer sans qu’un souffle d’émoi ridât son âme indifférente. Tout cela, je l’avoue ; mais que voulez-vous ! il faut le prendre comme il est. Pour ceux qui pensent, la vie est une comédie ; elle est une tragédie pour ceux qui sentent. Montaigne pense plus qu’il ne sent, c’est un être de raison plutôt que de sentiment. N’allons donc pas lui demander l’ornementé et le délicat de notre filigrane intellectuel. Je sais bien que Goethe revint de Rome mûri, transformé, plus Goethe. Balzac — l’ancien — gardait toujours, lui aussi, pour la Ville un souvenir dévot. Il n’en est pas moins vrai qu’au
XVI® siècle, je ne vois personne à même de comprendre les liens qui réunissent tous les arts, de sentir quelle action l’architecte, le peintre, le sculpteur peuvent avoir sur les esprits de leur temps h
A cette époque, l’art est un délassement, on ne lui reconnaît aucune influence civilisatrice. Ajoutez à cela les différences de mentalité. Alors, les centres antérieurs et pariétaux entrent surtout en jeu ; dans la vie courante, peu de place pour le sentiment. C’est l’époque des luttes sanglantes, des grands coups d’estoc. Pas de centres d’arrêt dans le cerveau, rien en tout cas qui ressemble à nos neurones compliqués et déjà vieux. Un homme vous heurte-t-il, le réflexe vous a soudain mis l’épée à la main ^ Aujourd’hui, on ratiocine tellement sur toutes choses que l’action est aussi lente que la cérébration complexe. Faut-il s’étonner si nous sentons plus vivement, si nous savons mieux exprimer ce que nous sentons ? Dans les récits de Montaigne, pas de couleur, pas de ciel bleu ou gris, pas de toile de fond, rien du machinisme descriptif moderne, en un mot. Les notes se suivent, sèches et impersonnelles ; et, malgré tout, elles ont un petit goût piquant si agréable !
En voyage, il y a en nous deux hommes, l’un qui pense, se tend, réfléchit, discute, analyse, l’autre qui boit, mange, satisfait aux nécessités urgentes: chez Montaigne, c’est le second personnage qui l’emporte ; mais il était malade, donc rien là qui doive surprendre. Faut-il dire aussi que les œuvres d’art sont appréciées différemment suivant les époques? Sans doute, Michel-Ange le sublime, Raphaël le divin, Léonard l’universel, tous ces grands monstres passionnés de la Renaissance, trouvèrent de leur vivant des adorateurs. Mais les dévots qui se prosternaient à leurs pieds, séduits par leur charme, domptés par leur force, faisaient-ils la même prière que nous? Il ne semble pas, à lire Vasari.
Je voudrais aussi faire valoir des raisons plus humbles.
1. A"oir Montaiffiie et ses amis, par M. Paul Bonnefon, bibliothécaire de l’Arsenal. 2 vol. Pai’is, 1898.
2. Lire à ce sujet Brantôme, Discours sur les Duels. Paris, édition Lemerre.
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Reportons-nous au manque de confortable, aux mauvaises conditions où se trouvaient les voyageurs du xvi® siècle, et nous comprendrons pourquoi tel détail, jugé puéril aujourd’hui, était alors de première importance. On allait à cheval, et tous ceux qui ont fait des étapes savent la torpeur où l’on glisse lorsque toute une journée on a sauté et ressauté sur la selle. Je sais pour ma part un gré infini à Montaigne d’avoir si bien vu le paysage toscan ou la campagne romaine. La Fontaine et Rabelais seuls peut-être avant lui avaient regardé autour d’eux; et encore le fabuliste ne voyait-il du paysage que les coins où il campait ses petits animaux astucieux, bavards^ fripons, pareils aux hommes. Quand il allait à Mantes par le coche, s’il n’avait à ses côtés quelque voisine accorte à qu « faire du pied » il dormait à poings fermés. Et puis, pourquoi oublier la loi commune ? On l’a dit bien avant moi, un stage est nécessaire à toute chose pour dégager sa vérité et sa beauté : « Ville, tableau, poème, fleurs qui n’acquièrent leur éclat et leur parfum qu’après un long séjour dans l’herbier. »
Si je ne craignais d’encourir d’affectueux reproches, jo vous rappellerais enfin que l’homme sensible, fils de Rousseau et du XVIII® siècle, était un animal inconnu du temps de Montaigne. C’est le petit rêveur des Charmettes qui nous a enseigné l’art de faire passer les vibrations de notre moi dans l’âme d’autrui. Quand nous trouvons une chose belle aujourd'hui, combien de fois ne nous mettons-nous pas en scène ? N’est-ce pas le plus souvent notre personne que nous interposons comme un écran entre l’objet de notre enthousiasme et le lecteur? Ces artifices, on les ignorait au temps des Essais.
Enfin si Montaigne ressemble trop à ces clients des agences qui passent comme des troupeaux innocents au pied des plus sublimes monuments, nous devons malgré tout lui garder notre reconnaissance puisque, même en déshabillé, il prête à la discussion, puisque là encore chacun le goûte à sa façon. Si l’on venait demander aux meilleurs d’entre nous, aux plus avisés, de raisonner congrûment sur l’évolution qui entraîne notre art, en est-il beaucoup qui répondraient sans crainte ? Le terrain où nous luttons est si mouvant, tant de tombeaux
jalonnent notre route ! à peine si l’on peut faire le point, à peine si l’on peut prévoir où le destin nous traîne ! Si la juste connaissance de notre milieu et de notre temps nous est défendue, pourquoi l’exiger d’un malade qui écrit pour lui, pour lui seul? Ah ! le pauvre être souffrant, comme il entrerait en fureur, lui si indulgent d’habitude, s’il pouvait connaître les reproches que lui a valus l’insouciance de sa petite Léonor ! Cette enfant terrible, non contente de disperser au quatre vents sa « librairie », ne commit-elle point la pire des fautes en ne célant pas mieux le journal de voyage ? Certaines femmes, a écrit Montaigne, sont peu capables d’amitié. Sa fille s’est chargée de vérifier cette parole ; il est vrai que la pécore pourrait nous clore le bec, à nous qui profitons de l’aubaine, en nous rappelant qu'on ne peut contenter tout le monde et son père ! Ceci dit en manière de préambule et de plaidoyer, pénétrons dans Vérone avec la caravane.
Nos voyageurs ont une excellente habitude, et je vous la recommande : le premier monument qu’ils visitent en arrivant dans une ville, c’est l’église. N’est-ce pas là que se conservent les traditions et que l’on peut saisir sur le vif les manifestations locales de l’art ? N’est-ce pas là aussi que l’on prend une idée de la foule et de son caractère ? Ce qui les frappe chez les Véronais, c’est leur façon de se tenir durant les offices. Le dos tourné à l’autel, ils causent entre eux de leurs affaires; un peu plus ils joueraient aux dés. Comme cela tranche avec la gravité des églis es ou des temples d’Allemagne 1 Comme au premier coup d'œil on saisit la différence des tempéraments et des mœurs ! Les ruines des Arènes intéressent aussi beaucoup Montaigne, non qu’il cherche à remuer la poussière du passé, ce n’est point son fait ; mais dans cette enceinte magnifique ont lieu des réunions « sportives ». L’Italie est alors la maîtresse des arts de la guerre et ce lui est un vrai plaisir de voir les gentilshommes courir la bague ou faire assaut de l'épée.
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Vicenze serait une belle ville, mais que de Jésuites, mon Dieu! Et cette race-là, nos Français ne l’aiment guère! On en voit partout ; les uns vendent des parfums, les autres des médicaments, au grand dam des apothicaires; tous tiennent l’article indulgence. « Ils ont boutiques d’eaux, de quoi ils font boutique et vente publique, et en eûmes deux fioles de senteur pour un écu ; ils en font des médicinales pour toutes maladies. »
Padoue est le centre d’écoles d’équitation célèbres dans l’univers entier ; les Français y vivent en grand nombre, tous groupés et menant la même existence que chez eux. Grosse faute, remarque Montaigne; jamais nos gentilshommes ne connaîtront l'étranger. La ville est « très ornée de sculptures ». Voici le visage du cardinal Bembo, « qui montre la douceur de ses mœurs et je ne sais quoi de la gentillesse de son esprit. » Nous admirons aussi un buste superbe de Tite-Live, « maigre, représentant un homme studieux et mélancolique, ouvrage ancien auquel il ne manque que la parole ».
A Chaffousine, on se met sur l’eau pour se rendre à Venise ; on y arrive à l’heure du souper. La caravane qui, je le rappelle, se composait, outre Montaigne, de son frère M. de Mailecoulon, de son allié le sire de Cazalis, de M. d’Estissac et du sieur du Hautoy, gentilhomme lorrain, plus un nombreux domestique, est reçue par M. de Ferrier, ambassadeur du Roy. Ce M. de Ferrier a évidemment la meilleure volonté du monde, mais comme il est prudent ! Ne l’interrogez pas sur les mœurs des hommes et le charme des femmes, il n’a rien vu, rien entendu, c’est un vrai diplomate.
Venise est comme ces femmes dont la beauté suscite à la fois l’enthousiasme et la critique, mais qui ne laissent personne indifférent. Au premier aspect, Montaigne la trouve « autre qu’il ne l'avait imaginée et un peu moins admirable». Evidemment, on le sent sur la défensive ; mais rassurezvous, pour lui comme pour les autres, le charme va opérer. Au moment où la gondole de nos Français aborde à la Piazzetta, la Sérénissime République est à son apogée. C’est elle
qui a été le vrai champion de la Chrétienté dans la lutte contre les Turcs, et tout le bénéfice moral de la victoire de Lépante (1571) lui est revenu. Tout récemment, grâce à 1 habileté de son doge, le vieux Nicolo da Ponte, elle accueillit triomphalement Henri III, qui furtivement venait de quitter son royaume de Pologne. Cette réception éclatante de S. M. très chrétienne a été un vrai coup de maître, puisque d’un Prince hier fugitif elle a fait un Roi. Le Pape et les puissances auront beau ensuite reconnaître le Valois comme successeur de son frère Charles IX, c’est Venise qui l’aura fêté la première, qui l’aura consacré, lui aura donné l’investiture. Mais d’après une loi vieille comme le monde, tout succès par les armes, tout triomphe dans la politique, entraîne fatalement la prépondérance économique. La prospérité de Venise, alors, est donc inouïe. C’est le grand centre du commerce mondial ; balancelles espagnoles, galères turques, barques frétées par les Juifs, mille flottes bariolées viennent à chaque instant apporter les produits de l’Orient aux Vénitiens qui les dirigent ensuite sur l’Europe. La cité que nous voyons aujourd’hui assoupie sur les bords de sa lagune, c’est Venise la morte; au temps de Montaigne, c’était Venise la triomphante, pleine de vie, d’intrigues, de volupté et de sang.
« C’est une humeur de gens bien soupçonneuse », lui a dit M. de Ferrier, notre ambassadeur, et l’on ne peut parler deux fois à la même personne. Nos Gascons ne sont pas pour s’embarrasser de cette mise à l’index ; ils se mêlent « à la presse des peuples estrangiers », grimpent sur le Campanile, admirent Saint-Marc, vont voir les femmes, bref, accomplissent tous les rites familiers aux clients des Agences Cook.
Entre temps, le neuro-arthritisme apporte sa diversion. Dès son arrivée, Montaigne rend deux pierres et beaucoup de sable. Aucun de ces plaisirs, d’ailleurs, qui ne soit troublé par le heurt d’un caillou contre la paroi du vase : la colique est toujours à la cantonade. Mais la gravelle ne saurait nuire aux distractions. A nous la grande tenue pour visiter les courtisanes; ne sont-elles pas les plus renommées de l’Europe? Depuis Athènes et le siècle de Périclès, on n’a peut-
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être jamais vu tant de charmes, tant de luxe, tant de beauté. Notre gentilhomme, cependant, n’y trouve pas son type, « elles n’ont point cette fameuse beauté qu’on leur attribue »; la quantité l’étonne plutôt que la qualité. Les femmes de Venise sont peu faites, d’ailleurs, pour plaire aux Français. Chez nous, depuis François I®'’, elles ont leur place à la Cour. La plupart sont des lettrées et des artistes, Catherine de Médicis, par exemple, et toutes les Valois ; presque toutes sont des Mécènes, en tout cas, ce sont des êtres de pensée. A Venise, le rôle de la femme est à peu près nul. Les Dames du monde, matronœ honestiores, comme disent les Archives de la Sérénissime, vivent cloîtrées, telles les Sultanes du Harem. Elles ne sortent que pour aller à la messe et on ne leur donne le droit de se montrer parées que s’il faut éblouir un illustre visiteur. Pour ne pas être obligés de les surveiller, les maris ont suscité la mode des patins, véritables échasses de deux pieds de haut. Avec cette chaussure, impossible de marcher longtemps, impossible surtout de sortir sans être appuyée sur l’épaule de deux suivantes. On le voit, rien de plus habile que ces commerçants; ailleurs, les maris maudissent la mode, eux la font tourner à leur profit. Comme un compatriote de Montaigne, fort galant homme, parlait un jour à un Vénitien de l’incommodité des patins: « Ils sont encore trop commodes, répondit le jaloux ! Pur iroppo commodi, pur troppol »
Donc, à proprement parler, l’honnête femme n’existe pas pour l’étranger. La courtisane, au contraire, abonde. Quand on a conclu de bons marchés durant la journée, où peut-on mieux employer ses loisirs qu’auprès des femmes? C’est chez elles que Turcs, Génois, Français, Allemands, se donnent rendez-vous. On y joue, on y festoie; c’est un luxe inouï, mais rien de sérieux. En fait d’intrigues, le Conseil des Dix, qui dans l’ombre veille, ne tolère que l’intrigue amoureuse L Comme de nos jours, la courtisane cherche partout à s’exhiber aux côtés de la mère de famille. Elle n’y réussit que trop, si l’on s’en rapporte aux édits des provéditeurs. De son côté.
1. Voir Charles Yi'iar te. La vie d’un pralicien de Venise aiiXVI^ siècle.
Montaigne se montre fort scandalisé « de ce que plusieurs de la noblesse ont des courtisanes à leurs dépens, au veu et au sceu de chacun. » Ce sont ces femmes entretenues qui font surtout le brillant de Venise. L’Arétin vient de les célébrer dans ses Dialogues: les Raggionamenti ; Véronèse, Le Titien, en ont peuplé leurs tableaux. Brunes de nature, elles savent se rendre blondes, de ce blond acajou si doux à Tœil. Le matin à peines vêtues, on les voit à leur balcon, le chef couvert d’un chapeau à larges ailes, sans fond, et d’où émergent leurs cheveux humides de teinture, qu’elles font sécher ainsi des heures durant au soleil. Leur costume est celui des Parisiennes ; mais grâce à un arrangement spécial, elles peuvent, d’un simple geste, entrouvrir leur jupe et montrer à leurs admirateurs ce que les femmes ont de plus beau en tous pays : la ligne qui ondule des seins aux hanches et aux genoux. Tous les ans, le jour de l’Ascension, on expose aux mercerie « la Poupée », sorte de mannequin vêtu à la dernière mode des Dames de la Cour de France. Chaque Vénitienne copie les ajustements qui lui plaisent et les adapte à son genre de beauté.
La première visite reçue à Venise, par Montaigne, est celle du messager de Veronica Franca, courtisane par état et poétesse à ses heures, qui lui envoie le dernier livre qu’elle vient de publier. Cette aimable personne est célèbre ; elle a récemment dédié des sonnets à Henri III, et il les a fort bien accueillis. Le Français entend ne pas être trop au-dessous de son Prince ; il prend le volume et remet au porteur deux écus d’or : c’est le taux lixé par la belle pour le don de ses faveurs intimes. Montaigne signifie ainsi à Véronica qu’il fait autant de cas des dons de l’esprit que de l’abandon du corps. Mais sous cette galanterie apparente ne sentez-vous pas toute l’insolence du gentilhomme?
Toutefois notre homme eût été changé en route, si les femmes lui avaient fait oublier ses chers bouquins. Il ne manque pas d’aller chez les libraires ; il avait même acheté les ouvrages de mathématiques du cardinal Cusa. Il se promettait de faire d’autres emplettes à son retour à Venise, qu’il comptait revoir longuement. Malheureusement pour nous et
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pour lui, les circonstances l’obligèrent à interrompre son voyage, et au demeurant il a fort mal vu la ville, 'k la seule, avec Rome, qu’il lui importât de bien voir en Italie. »
Il la quitte pour visiter les bains sulfureux d’Albano. Quelle petite station, eu égard à celles des Pyrénées ! L’eau y est trop chaude et beaucoup trop boueuse; comme, par principe, il ne comprend le traitement thermal que s’il est appliqué intiis ei extra, il ne s’arrête pas à Albano et gagne San Pietro, « dont les eaux sont plus chétives encore et tout cela fort sauvage . » Ce n’est pas lui qui leur fera de la réclame : «Jamais ne serais d'avis d’y envoyer mes amis. » Il faut reconnaître toutefois, pour être juste, que le cardinal d’Este, « malade des gouttes » est l’hôte assidu de ces Eaux ; il y vient, « pour la commodité des Beings et aussi pour le voisinage des Dames » ; — savourez cette remarque, on n’est pas plus rosse. Nous visitons ensuite Bataglia avec ses boues. Extraordinaires, ces eaux-là; elles ont non seulement un goût de soufre, mais encore de salure. Au point de vue médical, l’installation est originale ; on y trouve des étuves sèches, et les instruments les plus divers pour le traitement de toutes les articulations. Le malade voudrait bien s’y fixer, mais tout y est si grossier et maussade ! Nous voilà donc en route pour Florence. Après un court séjour à Rovigo, on s’arrête à Ferrare, où nos gentilshommes vont rendre visite au duc Alphonse d’Este. Le récit de l’audience est amusant ;
« Il envoya un seigneur de sa cour nous recueillir et mener à son cabinet, où il était avec deux ou trois. Nous passâmes au travers de plusieurs chambres closes où il y avait plusieurs gentilshommes bien vêtus. On nous fît entrer. Nous trouvâmes le duc debout contre une table, qui nous attendait. Il mit la main au bonnet comme nous entrâmes et se tint toujours découvert tant que je parlai à luy, qui fust assez longtemps. 11 nous demanda, premièrement, si nous entendions la langue, et lui ayant esté respondu que oui, il nous dit en italien très éloquent qu’il voioit très volantiers les gentils-homes de cette nation, estant serviteur du Roy très chrestien et très obligé. Nous
eûmes quelques aultres propos ensemble et nous nous retirâmes \ le Seigneur Duc ne s’estant jamais couvert. »
Ce duc de Ferrure est décidément un bien galant homme, ; mais pourquoi a-t-il épousé une femme trop jeune pour lui?
On ne sait jamais, ajoute le bon apôtre, où des imprudences j
pareilles peuvent conduire. Les Essais parlent de la visite |
faite au Tasse, le douloureux esprit qui, tiraillé entre le ' Moyen Age et la Renaissance, eut le cœur si lourd qu’il en devint fou; le journal est muet sur cette visite. En revanche, voici la colique et son cortège de plaintes : toujours du sable, toujours des pierres ! Il est vrai que le vin est si trouble! Sous cette réserve, Ferrare est une ville assez plaisante, de même que Bologne, où il trouve le jeune seigneur de Montluc, un ami, « venu en ladite ville pour l’étude des armes et des chevaux ». Nos gentilshommes sont invités à un assaut, où Montaigne, le futur maire de Bordeaux, laisse éclater son patriotisme de clocher : le meilleur prévôt de la salle est un Bordelais, Binet; il le nomme. Nos voyageurs sont également invités à la comédie, mais le sire y gagne la migraine.
A ce moment, son objectif est Rome. Primitivement, il voulait s’y rendre par Imola et Ancône ; un gentilhomme allemand lui ayant appris que des bandits battent l’estrade de ce côté, il change de route et passe par Florence. A Scarperie, il s’amuse beaucoup de la nuée de faquins et de pisteurs d'hôtels, comme nous disons aujourd’hui, qui viennent de plusieurs lieues à cheval s’abattre sur les étrangers. On a toutes les peines du monde à leur tenir tête ; l’un vous offre un lièvre, l’autre un cheval, un troisième mieux encore. Dans les environs, visite du château de Pratolino, au duc de Médicis, et achevé depuis quatre ou cinq ans à peine. Jardins admirables, vue superbe, parc orné d’un peuple de dieux et de déesses. Mais ce qui émerveille le plus les visiteurs, ce sont çà et là des sièges de marbre percés d’une infinité de trous et qui « à un seul mouvement vous rejaillissent l’eau aux fesses ». Les« jeux d’eau » sont en pleine vogue, il ne faut donc point s’étonner si nos grands enfants s’esbaudissent aux plaisanteries d’un goût plus que douteux suggérées par ces
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sièges mués soudain en fontaines. Que celui qui naguère n’a point admiré les fontaines lumineuses leur jette la première pierre !
Enfin, voici Florence. La ville des fleurs lui plairait évidemment si les logis étaient meilleurs. Mais allez donc goûter les splendeurs de l’art quand, toute la nuit, vous avez été torturé par les punaises ! C’est ici qu’éclate l’influence du physique sur le moral. Pour juger sainement les chefs-d’œuvre il faut que le derme soit intact ; comment l’aurait-on lorsqu’en vain on a transporté son lit sur la table de la grande salle d’auberge afin de se soustraire à d’horribles morsures ? La chère cependant est bonne et les viandes beaucoup mieux apprêtées qu en Allemagne. A la Renaissance, les Italiens enseignent aussi bien la confection d’un bon plat qu’un joli coup d’épée ; cuisine ou escrime, ils sont maîtres en l’art d'embrocher. Mais quels avares ! Ainsi, à « l’Ange », tout est hors de prix. Eh quoi ! dira-t-on, parler victuailles quand des œuvres immortelles devraient retenir toute l’attention! Mon Dieu, oui, et je reconnais qu’à Florence nos gentilshommes ne se sont guère montrés artistes. Si Venise est plus étrange, Rome plus grandiose, on peut dire que Florence est indispensable à 1 humanité. C’est vraiment l’âme de l’Italie et la mère de la pensée. Notre Gascon ne s’en doute même pas ; il n’a su voir ni les tombeaux de ce Julien et de ce Laurent II de Médicis qui vécurent obscurs et que Michel-Ange fit immortels, ni les merveilles du Vieux-Palais, ni les splendeurs de la Loggia. Au Palais Pitti, nos gens ont admiré une mule de marbre, et « un fort grand mâtin vivant, de la forme d’un chat, tout martelé de noir et blanc, qu’ils nomment un tigre L » C’est tout. Il vante bien le Dôme,.« c’est l’une des belles choses du monde et des plus somptueuses ». Mais cette appréciation ne s’élève pas au-dessus du niveau mental du moindre de nos globe-trotters. Je reconnais à sa décharge que l’œuvre de Rrunelleschi, l’architecte immortel qui dans un coup de génie avait jeté au loin les béquil-
j 1. Montaigne doit se tromper, il s’agissait plutôt d’une panthère ; le tigre est rayé et non « martelé ».
les dont s’alourdissaient les vaisseaux de nos cathédrales gothiques, ne pouvait être comprise comme nous la comprenons aujourd’hui. Il eût pu tout de même y voir autre chose que la grosse boule d’airain doré qui surmonte la coupole. Dans les Jardins Boboli, qu’on vient d’ouvrir, ce sont encore ces misérables jeux d’eaux « rejaillissant aux fesses » qui l’amusent le plus. Et cependant, à ce moment Florence est comme une Bacchante ivre : ce ne sont que cortèges, joutes, courses, fêtes païennes traversées çà et là de ces éclairs de passions qui sillonnaient la vie municipale des cités italiennes. On y commente Platon en chaire ; des exaltés dérobent aux chapelles du Christ des cierges bénits qu’ils vont porter à l’image de Dante. Bref, le grand frisson du Beau et du tragique a passé sur la cité du Lys rouge et l’a nimbée d’or et de sang : et nos Français sont demeurés impassibles.
On les a vus, comme à Venise, chez les courtisanes, mais les femmes de l’Italie ne les séduisent pas ; Montaigne leur préfère sans doute ses pruneaux de Gascogne. « J'ai veu les plus fameuses, avoue-t-il, mais rien de rare. » Au lieu de se montrer aux balcons, elles filent la soie devant leurs portes, ou bien dans la rue elles se réunissent pour dire des vers, chanter ou danser.
La caravane a fait à Florence deux séjours: en allant à Rome et au retour. Durant la première visite, Montaigne et M. d’Estissac eurent l’insigne honneur d’être admis à la table du duc François et de la duchesse sa femme, qui n’était autre que la fameuse Bianca Gapello. Un peu d’imagination suffit, le journal de voyage à la main, pour revivre la scène.
Voici la longue salle du Palais, avec ses caissons armoriés, ses murs tendus de tapisseries, et dans le fond, la Loggia pour les musiciens. Au centre de la table trônent le Duc et Bianca Gapello. Celle-ci a les cheveux relevés en bourrelet, comme ceux de nos contemporaines, le front est dégagé, le teint mat; les yeux bleus ont la pureté de ceux d’un enfant; autour des convives, pages et suivantes s’empressent, tandis que sur le couple tragique se penchent déjà
» Les deux Enfants divins, le Désir et la Mort ! »
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« La Duchesse était assise, écrit Montaigne, au lieu d’honneur, le Duc à côté d’elle. A côté du Duc, la belle-sœur de la Duchesse, puis son mari. Cette Duchesse est belle, à l’opinion italienne, un visage agréable et impérieux, le corsage gros et de tétins à leur souhait. Elle me semble bien avoir la suffisance d’avoir engeolé ce Prince et de le tenir à sa dévotion longtemps. Le Duc est un gros homme noir, de ma taille de gros membres, le visage et contenance pleine de courtoisie, passant toujours découvert au travers de la presse de ses gens qui est belle ; il a le port sain, et d’un homme de 40 ans. De l’autre côté de la table étaient le Cardinal de Médicis et un autre jeune homme de 18 ans, les deux frères du Duc. On porte à boire à ce Duc et à sa femme dans un bassin où il y a un verre rempli de vin et une carafe pleine d’eau, lis prennent le verre de vin et en versent dans le bassin autant qu’il leur semble, puis le remplissent d’eau eux-mêmes et remettent le verre dans le bassin que leur passe l’échanson. Notre mauvaise langue note en terminant que « s’il (le Duc) mettait beaucoup d’eau, elle n’en mettait quasi point. »
Le spectacle de la rue n’est pas moins somptueux que celui des palais. Durant les fêtes de Florence, qui tombent à la Saint-Jean, ce ne sont que défilés et cortèges. Le premier auquel il assiste a un caractère plus particulièrement mystique : derrière une longue théorie de moines, chemine Saint- François d’Assises, le divin charmeur d’oiseaux ; à ses pieds, un enfant armé d’une épée. Au détour d’une rue, la procession rencontre un dragon ; l’éphèbe s’élance, coupe la gorge au monstre aux applaudissements d’une foule immense; somme toute, « machine merveilleuse qui l’émeut fort. » Le bon peuple fut régalé aussi d’une course de chars à travers les rues. Les couleurs rivales des Strozzi et des Médicis se disputaient la palme. Le peuple est manifestement pour les premiers et il ne le cèle pas. On sent que les dagues sont prêtes à voler hors du fourreau. Heureusement, c’est l’équipage Strozzi qui est déclaré vainqueur. Montaigne paraît
1. Montaigne, dans ses Essais^ dit que sa taille, un peu au-dessous do la moyenne, était forte, ramassée.
s’en étonner. Gomment le Duc ne s’est-il pas fait attribuer la première place ? N’est-il pas le maître ?
Autre cortège le jour de la Saint-Jean, et courses de Barbes. Cette fois, ce sont les Médicis qui triomphent ; leur cheval gagne « les mains basses » et Montaigne s’en réjouit fort. Le soir, comme au 14 juillet, illuminations, feux d’artifices et en plein palais bals populaires « images des libertés perdues ». Toujours comme nous au 14 juillet, Montaigne, assourdi, dort peu et gagne un fort mal de tête. Sa santé est d’ailleurs plutôt précaire à Florence. Presque tout le temps il est en proie à l’embarras gastrique. — Voilà ce que c’est que de dîner à la table des princes 1 Dans toute l’Italie on a la mauvaise habitude de mettre de la neige dans son verre. Certes, c’est exquis l’été, mais cela ne vaut rien pour la colique. Notre malade rend entre temps force sable, force pierres; par-dessus le marché il a la bouche sèche, pâteuse ; aucun appétit. Il se met au régime et se trouve très bien de citrons, oranges, melons et diverses crudités : autre temps, autre diététique. Enün, pour se reposer, il se décide à aller baguenauder chez les marchands de livres. 11 devient le client de la librairie des Juntes, où on lui montre le testament de Boccace. Pauvre Boccace, dont nous ne connaissons que quelques grivoiseries, et qui fut parmi les plus grands d’une époque grandiose ! Lui aussi avait fait le rêve d’aller au peuple pour l’instruire. Ne le vit-on pas en chaire prêcher contre l’argent ? Ce ne sont pas les marchands qui font la gloire d’un pays ; que reste-t-il des Phéniciens ? Un peuple sans idéal est un peuple perdu. Montaigne, si sec d’habitude, semble vraiment ému lorsqu’il parle de Boccace ; il le traite de grand homme, et sous sa plume ce qualificatif acquiert une réelle valeur.
Le soir, nos gentilshommes fréquentent les salles d’armes. Patinostraro, le maître le plus célèbre de l’Italie, — et ce n’est pas peu dire, — organise un assaut en leur honneur. Montaigne en profite pour « interviewer » le maître d’armes et les gentilshommes florentins. On discute sur l’art de la guerre et l’on arrive à conclure que Machiavel est vraiment le meilleur guide à suivre. La caravane grimpe aussi sur les
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monuments; ce sont passe-temps de provinciaux, mais du moins, là-bas, ses ascensions ont-elles leur raison d’être : grâce aux lignes de ses terrasses, de ses monuments, de ses jardins et de ses parcs, le sol même de Florence a quelque chose d’harmonieux, d’architectural, qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
Tant qu’il a pu, Montaigne a résisté aux charmes de la perfide. Il finit cependant par se rendre et proclame qu’elle mérite bien son nom de Belle. Les voyageurs la quittent par une claire matinée et arrivent devant une colline où se dresse Sienne, la Pompéi du moyen âge, abrupte et hérissée de bastions. Solidement campée sur trois coteaux, cette ville, avec ses rues étroites qui montent, puis dévalent, donnerait l’impression d’une prison, n’était çà et là une éclaircie sur des « horizons illustres ». C’est en tout cas la ville des fontaines, et Montaigne qui est pour l’hygiène ne manque pas de le noter tout d’abord. Les habitants riches, par exemple, peuvent avoir l’eau à tous les étages. Et puis, quelle belle place, quel Dôme magnifique ! Et comme il y ferait bon vivre, même avec la gravelle ! Sur cette place, d’un côté la cathédrale, de l’autre l’Hôtel de Ville, tout autour les boutiques et les ateliers. Tous les matins les portes de l’église s’ouvrent, et marchands et artisans écoutent la messe en travaillant. A l’élévation, une sonnerie de trompettes, et chacun, laissant un instant le comptoir ou l’établi, s’incline devant l’image du Sauveur. Ce tableau familial semble impressionner fort notre voyageur. Quel dommage que ces apparences idylliques dissimulent à peine les haines les plus farouches, les dra*mes les plus sombres qui aient jamais ensanglanté cités italiennes ^ !
En quittant Sienne, nous traversons Buonconvent, où l’on adore les Français, et Rossiglione, centre d’une agence pour voyages; comme de nos jours, on vous mène à Rome,
1. Do deux cent mille habitants, la cité de Sienne tomba à six mille. A tout moment ce sont proscriptions, exil, confiscations. Des artisans ont formé des clubs, on en déporte quatre mille. Nulle part la vie n’a été aussi tragique. Taine, Voyage en Ilalie. Tome I.
tous frais payés à l’avance. Le bon pays pour les paresseux, que Rossiglione ! Dans les bonnes maisons, on dîne à 2 heures, à 6 heures on va voir les comédiens, et l’on soupe à 9. La caravane séjournerait volontiers dans cet Eden, mais Montaigne est tellement pressé de voir « le pan de Rome », que, bravant le serein, il part à 3 heures du matin. Au petit jour, les voyageurs arrêtent leurs chevaux et saluent la Ville, Urbs, dont les clochers se profilent au loin dans la brume. Ils pénètrent dans Rome à 8 heures, par la Porta del Popolo et vont droit à l’hôtellerie à la mode, « L’Ours » L
« Rome, dit Montaigne, est une ville toute Cour et toute Noblesse; chacun prend sa part de l’oisiveté ecclésiastique... C’est une ville rappiécée d’estrangiers, chacun y est comme chez soi ». N’y cherchez point l’équivalent de la rue de la Harpe ou de la rue Saint-Denis ; tout y est au contraire pour la montre et l’apparat, comme en la rue de Seine ou le quai des Augustins. Cette remarque très juste résume toute l’histoire de Rome, aussi bien de l’ancienne que de la moderne; s’il y a, en effet, diversité dans la forme, jamais il n’y eut tant de continuité dans le fond. Rome antique, Rome papale, toutes deux vivent de la protection que leur achète le Monde.
Chez les Anciens, la Ville n’avait pas d’autre commerce que de vendre de la paix à l’univers. Grâce à la solide organisation de ses Légions, à la rigoureuse interprétation de son Code, grâce aussi à son administration vigilante, partout où triomphaient ses aigles, partout on pouvait trafiquer paisiblement; et cet avantage, on ne le payait jamais trop cher à cette époque de barbarie. L’Empire croula du jour où, devenu
1. Cet hôtel, La locanda del Orso existe encore, mais ce n’est plus qu’une auberge pour les routiers, II y a quelques années, la municipalité de Rome y fit apposer une plaque commémorative rappelant le séjour de Montaigne. (Cf. Bonnefon loc. cii.)
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trop vaste, il cessa de protéger ses clients, qui durent chercher d’autres protecteurs. Donc, sous l’ancienne Rome, le peuple romain vit du tribut que le Monde paye à sa force et à son organisation exceptionnelles. La Rome des Papes, elle, tient un article nouveau : c’est de la foi, de l’idéal, un peu de ciel bleu, en un mot, qu’elle vend aux hommes. A l’époque de Montaigne, le succès n’est déjà plus si vif qu’aux premiers siècles. Les scandales de la captivité d’Avignon n’ont pas été sans anémier les croyances, et l’on ne reverrait plus des exodes de peuples marchant, comme aux xP, xii*^ et xiii® siècles, à la conquête d’un tombeau. La Papauté, quoique déchue, n’en est pas moins puissante. Grégoire XIII vient d’en donner la preuve au moment où nos gentilshommes franchissent le seuil du Vatican : D'un trait de plume il a changé l'ère des Césars. Le monde, désormais, comptera ses années de l’enfantement de la Vierge, a partu Virginis. La naissance d’un petit Juif, dans un coin perdu de province, événement insignifiant en apparence, va devenir et restera le pivot de l’Histoire. Le pouvoir qui a pu réaliser cette merveille est donc loin d’être sans force. Pourtant on commence à percevoir la fissure, et Montaigne ne s’en fait pas faute. Certes, la Pompe ecclésiastique est toujours magnifique, mais notre impitoyable observateur note à chaque instant qu’elle est plus d apparat que de dévotion.
Le 1®-^ janvier, Montaigne assiste à la messe- du Saint-Père et des Cardinaux. Ce qui le frappe, c’est qu’avant la communion, un prêtre, le « préguste », goûte le vin du calice avec un chalumeau d’or « par précaution contre le poison ». Nulle pompe plus impressionnante, encore que le Pape et les Cardinaux causent durant l’office comme s’ils étaient chez eux. Grégoire XIII est un cavalier adroit et vigoureux, et les Français, grands amateurs de sports, s’en émerveillent; mais un peu plus d’onction siérait mieux. Le 3 janvier. Sa Sainteté va dîner chez le Cardinal de Médicis, et l’appareil du cortège
est presque exclusivement guerrier: En tête, des chambellans, des grands dignitaires. Au centre, sur sa haquenée blanche, le Pape, en bottes, avec éperons d’or; derrière lui, deux cents cavaliers, la lance sur la cuisse; tous les quinze pas environ le Saint-Père bénit la foule, qui n’y prend garde. Durant la semaine sainte, autre sortie. Cette fois, ce sont tous les chevaux de selle de Grégoire XIII que présentent des piqueurs; Montaigne en compte vingt-cinq. Le Pape suit, porté dans une litière. Toujours l’apparat, remarque le journal, mais peu de dévotion sincère; il y a moins de piété dans toute la ville de Rome que dans le moindre village de notre France.
Les cérémonies liturgiques ne sont pas plus austères. Voici, par exemple, un croquis de Jeudi-Saint, par notre voyageur : Sur le balcon du portique de Saint-Pierre, un grand drap noir; le Saint-Père paraît, tiare en tête, flambeau en main. A ses côtés, la Cour, tout un peuple de porporati, de patriarches, d’évêques et de moines. L’un d’eux lit des sentences contre les hérétiques. Quand il a fini, le Pape prononce les excommunications, puis d’un grand geste lance sa torche qui rebondit sur les marches et vient s'éteindre aux pieds de la foule. Tandis que celle-ci se dispute des parcelles du flambeau qu’elle a mis en pièces, le décor a changé: les ornements de deuil ont fait place à la pourpre triomphale; ce n’est plus le justicier qui maudit, c’est le père qui bénit ses enfants. On présente à ce moment au peuple le linge de Véronique, la Sainte-Face. Chacun se rue pour voir; des cris éclatent et des sanglots ; hommes et femmes se convulsent, hurlent, trépignent ; c’est la grande hystérie déchaînée. Et pendant ce temps, là-haut, dédaigneux, les porporati sourient: toujours l’apparence. Montaigne a peine à cacher son dégoût.
La procession de douze mille flagellants, qui se mutilent les uns les autres à travers les rues, n’émeut pas davantage le sceptique. Il se demande si ces pénitents sont des imposteurs ou des inconscients, tant est grande leur insensibilité, tant leur tenue est déplorable. Les reposoirs du Jeudi-Saint sont splendides, particulièrement ceux où l’on montre de loin au
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peuple, et durant quelques minutes, les chefs des Saints Pierre et Paul. « Ils ont encore leur charnure, teint et barbe eomme s’ils vivaient, dit Montaigne; Saint-Pierre, le teint vermeil, tirant sur le sanguin, une barbe grise fourchue, la tête couverte d’une mitre papale. Saint Paul, noir, le visage large et plus gras, la tête plus grosse, la chevelure grise et épaisse ». Serait-ce imposture? « en tout cas, cela ressemble fort à nos masques », conclut il. De même les exorcismes auxquels il est convié d’assister; là encore il semble voir masques et tromperies, mais on comprendra pourquoi il ne risque aucune critique.
Le fait important de son séjour à Rome, c’est l’audience du Saint-Père. Voici le portrait de Grégoire XIII : « C’est un très beau vieillard, d’une moyenne taille et droite, le visage plein de majesté, une longue barbe blanche, âgé lors de plus de quatre-vingts ans, le plus sain pour cet âge, et vigoureux, qu’il est possible de désirer ; sans goutte, sans coliques, sans mal d’estomac et sans aucune subjection: d'une nature douce, se passionnant peu des affaires de ce monde. » L’entrevue n’a rien de spécial, c’est l’ambassadeur qui présente les Français. Montaigne n’a pu placer un mot et l’on sent en lui la déception du discours rentré. Parlant des amabilités dont le le Pape a daigné le combler, « ce sont services de phrases italiennes », dit-il. Un très brave homme au demeurant, que ce Grégoire XIII. Ainsi, il a un fils qu’il aime furieusement; de plus, tout son argent passe en aumônes ou en embellissements de la ville. Enfin, tous les ans, le jour de Quasimodo, il couronne et « dote des pucelles ». — Rosières de banlieue, Montaigne vous enseigne ici que la coutume qui vous fait reines d’un jour est illustre et vénérable.
A grand’peine l’auteur des Essais a obtenu de visiter la bibliothèque du Vatican; quelle inoubliable journée! Le beau Virgile I Et le Sénèque, donc I Avec quelle émotion il tient dans ses mains ces manuscrits légués par le monde antique et que les profanes n’ont même pas le droit de voir! Décidément, en dépit de la gravelle, la vie réserve de doux moments. Bonne journée aussi chez le cardinal de Sens un cardinal français de curie qui mène grand train. Son
Eminence a fait fête à notre voyageur. A table, il est à la place d’honneur; quand il boit, des serviteurs lui placent sous le menton un bassin d’argent. Comme il fait bon dîner chez les princes de l’Église et comme ils sont accueillants ! Après le repas, on fait cercle; parlez-moi de réceptions pareilles; ce n’est pas comme en face, chez le Pape, où l’on ne peut placer un motl
On a, en outre, pour se distraire, le spectacle des exécutions et les sermons des Jésuites. Montaigne constate que si on laisse faire ces derniers ils seront les maîtres du monde . Il assiste, un jour, à la circoncision d’un petit Juif, et il note que le circonciseur se sert d’une longue pince qui enserre le prépuce, tandis qu’on en coupe l’extrémité. Tous les temps de l’opération sont décrits ; on croirait presque lire une description de chirurgien. Notre sire a le tempérament un peu badaud, il s’amuse de tout. Ainsi, pas de plus grand plaisir, pour lui que de se mêler à la foule et de s’esbaudir, avec les gens du peuple, aux grosses balourdises des marchands d’orviélan. Somme toute, on vivrait en très bons termes avec les Romains si les Français ne prenaient partout à tâche de se rendre insupportables b Insupportables’ ils le sont à un point qu’on ne saurait imaginer.
« Mettez trois Français au désert de Lybie ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et s’esg'ratigner... Indiscrette nation ! Nous ne nous contentons pas de faire savoir nos vices et folies au monde, par réputation, nous allons aux nations estrangières pour les leur faire voir en présence. »
Et il est de fait que l’aventure dont ces lignes sont le commentaire est bien pour jeter un homme raisonnable hors de ses gonds. Tandis que Montaigne songeait surtout à
1. « Les Français ne jugent pas bien les hommes parce qu’ils ne peuvent appeler gracieux ceux qui supportent malaisément leurs débordements et insolences ordinaires. Nous faisons en toute façon ce que nous pouvons pour nous y faire décrier; mais la France est si estimée qu’on est toujours le bienvenu, tant soit peu qu’on mérite de l’étre. » (Montaigne, Journal de voyage.)