Essais. Livre II
LE VOYAGE DE MONTAIGNE
jouir de Rome et à conquérir les bonnes grâces de chacun, les maudits Gascons à tête chaude qui l’accompagnaient ne s’avisèrent-ils pas de se prendre de querelle !
A la vérité, prudent autant qu’homme du monde, notre voyageur s’est bien gardé, dans son journal, de faire la moindre allusion à cette mésaventure ; à peine s’il en parle dans les Essais ; mais elle montre bien la façon dont il prenait ses notes et le soin qu’il mettait à en écarter tout ce qui ne lui était pas strictement personnel. Gomme cette sotte histoire éclaire d’un jour crû les mœurs de nos gentilshommes, je m’y arrête un instant.
Celte réserve évidemment fait son éloge ; on ne peut pas, après tout, dire du mal de son frère, si laide soit sa conduite, mais d’autres n’avaient pas les mêmes raisons que lui de se taire. C’est ainsi que nous avons le témoignage de ce bavard de Brantôme ^ qui a souligné, avec un malin plaisir, la félonie du sire de Mattecoulon, frère de Montaigne. Donc, deux Français, La Vilatte et Esparézat, s’étant pris de querelle, ce dernier choisit pour second son ami de Mattecoulon. On va sur le pré, et tandis que les deux champions s’escriment, les deux témoins, suivant l’usage, ferraillent de leur côté pour se distraire. Mattecoulon a contre lui le jeune de Saligny. Le pauvret, venu à Rome pour apprendre les armes, ne fait pas grand honneur à ses maîtres, car du premier coup Mattecoulon Tétend raide mort. Le vainqueur eût dû, ce semble, borner là son exploit. Ah I bien oui ! Dès qu’il voit son adversaire à bas, il se lance, Tépée haute, sur La Vilatte, toujours aux prises avec Esparézat. L’infortuné essaye bien de protester; on ne se met pas à deux pour tuer un homme, que diable I Mais Mattecoulon ne veut rien entendre. — « Que sais-je? dit-il; quand tu aurais tué Esparézat tu viendrais me tuer à mon tour si tu pouvais. Or, je veux me sortir de cette affaire. » Ce beau discours à peine achevé, le jeune La Vilatte tombait sous les coups de ses deux lâches
1. Brantôme : Goml^at de La Vilatte et de Saligny contre Mattecoulon et Esparézat, page 83, in Discours sur les duels, édition Jouaust, Paris,
adversaires. Aussitôt rentré à Rome, Mattecoulon est arrêté, et il fallut l’intervention directe du Roi de France pour le tirer de prison. Montaigne trouve cette aventure presque naturelle ; vous voyez donc bien que les hommes de ce temps avaient une autre mentalité que nous.
Mais le plaisir le plus goûté de notre grand « marcheur »,
— il serait le premier à me pardonner le mot, — est d’aller voir les dames. Elles sont majestueuses et belles à souhait,
— oh ! pas plus que nos Gasconnes, rassurez- vous, — mais enfin avec quelque chose dans le port qui sent sa grandeur, — imperia (jravitas. On les trouve à la promenade, aux Vignes ou chez elles, encore que les sexes soient jalousement séparés. Elles ne se réunissent aux hommes qu’à la danse, mais là, par exemple, on se rattrape : les corps s’enlacent, les mains se pressent et les intrigues se nouent en dépit des maris, ceux-ci bons diables, mais d’une sévérité de tenue qui sent un peu sa sacristie.
Aux Vignes des Farnèse, des Sforza, du cardinal d’Estc ou des Médicis on entend quelquefois des sermons, et l’on y rencontre aussi sa maîtresse; le sacré côtoie sans cesse le profane : Rome est ville ecclésiastique. Les courtisanes sont charmantes, leur commerce agréable, elles sont, en général, plus aimables que les nôtres. Mais les vilaines coutumes ! Figurez-vous que ces dames vendent aussi cher le plaisir de leur conversation que celui de leur corps. A-t-on idée de cela ! Elles auraient bien pu trouver un moyen plus simple de se défendre contre les bavards, qui viennent chez elles faire tapisserie, excusez le terme trop technique. Ce n’est d’ailleurs pas leur pire défaut ; le grand reproche à leur faire, c’est surtout la manie qu’elles ont de mêler à tout la religion. Voulez-vous des preuves?
1. Les vignes n’étaient autres que des parcs magnifiques entourant de somptueuses villas, des vide-bouteilles, comme on devait dire au XVIII® siècle. Ces parcs, à l’époque de Montaigne, étaient, si l’on s’en rapporte à lui, ouverts à tout venant. La Vigne la plus célèbre fut celle des Médicis où le pape Alexandre VI traitait les cardinaux et les riches Romains. C’est dans sa Vigne que ce Borgia mourut, on sait à la suite de quelle distraction.
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« J’écris ici en liberté de conscience, en voici deux exemples Un quidam étant avecques une courtisane et couché sur un lit, et parmi la liberté de cette pratique-là, voilà, sur les 7 heures du soir, y Angélus de sonner : Elle se jeta tout soudain du lit à terre et se mit à genoux pour y faire sa prière. Etant avecques une autre, voilà la bonne mère (car les jeunes personnes ont de vieilles gouvernantes dont elles font des mères ou des tantes) qui vient heurter à la porte et avecques colère et furie arrache du col de cette jeune fille un cordon qu’elle avait où il pendait une petite Notre-Dame, pour ne la contaminer de l’ordure de son péché. La jeune sentit une extrême contrition d’avoir oblié à se l’ôter du col comme elle avait accoutumé. »
Il est plusieurs façons de causer avec les dames; on peut les saluer quand on passe à cheval, et Montaigne ne s’en prive pas. Les petites gens font leur cour à pied; ils sont toujours bien reçus, pourvu qu’ils soient jeunes et bien tournés. Les grands ont des carrosses qui s’ouvrent par le haut ; on se tient debout sur les coussins et l’on cause ainsi avec son amie, la moitié du corps passé à travers le toit de la voiture. Les dames se tiennent à leur balcon dès qu’elles sont en toilette, et ce sont autour d’elles « forces bonnetades ».
Est-ce en leur compagnie que Montaigne apprit quelques « secrets de beauté » ? c’est bien possible. En tout cas, il note la recette d’une pommade pour épiler, pommade à base d’orpiment, de chaux et d’axonge. Quand on a bon cœur, on songe aux siens ; qui sait si la recette n’était pas destinée à la bonne madame de Montaigne, alors sur le retour et dont un malencontreux duvet commençait à estomper la lèvre ?
Le Carême est fort brillant à Rome; le Lundi-Gras, il y a même des courses de chevaux à travers les rues, mais alors, comme de notre temps, ce sont les spectateurs eux-mêmes qui constituent tout le spectacle. Montaigne a fait dresser un superbe échafaud, une tribune, où tous nos Français, en grande tenue, font la roue. Ils ont un vrai succès et sont fort remarqués des belles Romaines qui, à l’encontre des Françaises, sortent en tout temps sans avoir de loup leur masquant le visage. Splendide journée, mais un peu chère. Le Mardi-
Gras, dîner magnifique offert par le Gouverneur de la ville ; ce fils de Grégoire XIII est vraiment un grand seigneur.
Mais le plus piquant du séjour à Rome, c’est l’entrevue avec la Sacrée Congrégation de l’Index, qui venait d’examiner l’œuvre de l’éciûvain. Ah ! les rusés compères 1 Et comme ils manœuvrent bien, les uns et les autres ! Tout d’abord ce sont les religieux qui n’ont rien vu, rien lu, rien compris à l’œuvre de Montaigne. Mon Dieu, oui, il y a bien le mot Fortune employé très souvent ; le mot Providence conviendrait mieux; c'est Elle qui influence nos actes bien plus que le Hasard. Fortune serait donc un peu païen. Mais le livre est un si bon livre ! oh ! oui, tout à fait un bon livre ! Notre sire alors de faire le bon apôtre: Vous êtes trop indulgents, Révérends Pères, non, vraiment, trop indulgents. Les ENsais sont pleins d’imperfections, n^en doutez pas, il y en a même beaucoup plus qu’on ne pense. Rref, c’est un assaut d’aménités. On rend à Fauteur son ouvrage, on Papprouve en l’engageant à continuer à mettre son beau talent au service de l’Église. Je vois le compère rentrant chez lui avec ses chers Essais. Mon Dieu ! comme il a dû en rire dans sa barbe; et voilà une comédie qui du moins ne lui aura pas laissé la migraine.
Si son opinion sur la Rome moderne est ondoyante et diverse, s’il entremêle le récit de ses misères — nous allons y arriver — aux réceptions papales et aux fêtes de la rue, tout cela pêle-mêle et sans ordre, il a deux ou trois pages mélancoliques d’une belle tenue sur la Rome antique. On peut même dire qu’avec l’archéologue Boni, notre contemporain, il est le seul à avoir compris combien la vraie Rome nous est encore inconnue, tant ses ruines bouleversées sont profondément enfouies dans le sol. Oh ! ne croyez pas qu’il va se monter l’imagination devant des pierres. Il n’a pas l’esprit évocateur, étant de ceux qui ne sauraient s’émouvoir parce qu’on leur montre l’endroit où un grand événement a dû s’accomplir. Mais peut-on lui en faire un crime ? N’y a-t-il pas jusqu’ici quarante-deux manières d’expliquer le Forum? Inutile de lui signaler l’emplacement des rostres où parlait Cicéron, de lui indiquer l’endroit où Antoine montra au peu-
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pie le cadavre de César. Gomme on l’a dit, les pierres stimulent ses doutes, à ce grand sceptique ; pour lui, comme pour beaucoup d’autres, « la voix de Cicéron est dans le bruissement des chênes verts qui ont poussé entre les ruines, l’ame de César dans l’épervier qui nichait sur les chapiteaux des colonnes. D’ailleurs, écoutons-le:
« Il disait ^ qu’il ne voyait rien de Rome, que le ciel sous lequel elle avait été assise... Ce ne sont pas les mines de cette épouvantable machine, ce n’était rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avait premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable et parce qu’encore tout mort, renversé et défiguré lui faisait horreur, il en avait enseveli la ruine même. Les membres défigurés qui en restaient, c’étaient les moins dignes ; la furie des ennemis de cette gloire immortelle les avait portés à ruiner premièrement ce qu’il y avait de plus digne ; les bâtiments de cette Rome bâtarde qu’on allait attachant à ces masures antiques lui faisaient ressouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les Huguenots viennent d'y démolir. »
Dans tout ceci, il n’a point encore été question de la colique. Nous l’avons eue fort souvent cependant ; une grosse pierre s’est même arrêtée certain jour cinq ou six heures au passage, il a fallu appeler le médecin. La térébenthine prescrite a fait bon effet, et aussi un lait d’amandes très bien préparé. Un patriarche grec lui a donné une recette excellente mais qui ne l’a pas empêché de souffrir et de rendre force pierres, force sable. Gomme le Petit Poucet, il eût pu, semble-t-il, retrouver sa route rien qu’en semant les cailloux qu’à chaque instant il allait chercher au fond de son vase. Mais que voulez-vous, il n’est pas d’écart de régime qui ne se paye. La colique le guette sans cesse, elle se mêle à ses plus ^belles descriptions, c’est sa Muse, à ce pauvre homme. On ne peut cependant pas lui reprocher d’entrecouper ses
1. Je rappelle que c’est le secrétaire de Montaigne qui écrit cette partie de journal sous la dictée de son maître.
récits du bruit de ses borborygmes : il était loin de penser qu’ils retentiraient jusqu’à la plus lointaine postérité !
Avant de quitter Rome, entouré d’un cortège d’amis, — on avait déjà l’habitude de se faire la conduite, — il réussit, grâce à l’appui du majordome de Sa Sainteté auquel son esprit a plu, à se faire décerner le titre de citoyen romain, civis romanus. D’aucuns trouvent le geste orgueilleux, moi je le trouve élégant. N’étant citoyen d’aucune ville, puisqu’il habitait son château, il avait voulu « être citoyen de la ville la plus noble et la plus ancienne qui fût oncques ». C’est là un titre vain, sans doute, mais c’est pour cela même « qu’il a reçu beaucoup de plaisir de l’avoir obtenu. » Et c’est ainsi que j’aime Montaigne. D'ailleurs, avec nos palmes, décorations, titres académiques, etc., sommes-nous bien qualifiés pour critiquer cette fantaisie de lettré tout imprégné de latinisme ?
De Rome, il se rend à Lorette où il se montre à nous sous un aspect imprévu. 11 écoute des récits de miracles, il se confesse, communie, et c'est tout à fait édifiant. Il fait même cadeau à la Maison de la Vierge, la Santa-Casa, d’un superbe écusson d’argent où le donateur est représenté à genoux, ayant à ses côtés dame Chassaigne, son épouse, et la petite Léonor, sa fille. Ses dévotions faites, il va être tout à la gravelle. Nouveau passage à Florence, et de là, séjour aux Rains de la Villa, près Lucques. 11 y arrive un peu avant la saison. Cette combinaison est des plus avantageuses ; d’abord les hôtes de la Station étant plus rares, les hôteliers vous soignent mieux ; ensuite on est moins exploité. Et ce ne sont pas là minces avantages : S’il tient à faire bien les choses, cet homme rangé n’aime pas à payer trop cher, et, en dépit de ce qu’il nous raconte dans les Essais, il connaît admirablement le prix de l’argent.
Nous voici donc aux Rains de la Villa, après quelques détours, car nous sommes d’humeur capricieuse et le chemin des écoliers nous agrée fort. Il fait si bon voyager en Italie 1 la cuisine y est supérieure ; les hôtels mêmes seraient très confortables, n’étaient les punaises, vraiment trop nombreuses et entreprenantes. Figurez-vous, d’autre part, qu’il n’y a
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pas de vitres aux fenêtres ; cela est extraordinaire mais c’est ainsi. On n’a, pour se garantir du soleil ou du vent, que des volets de bois ; avouez que c’est insuffisant. Comment vouiezvous qu’on se plaise dans une chambre, si belle soit-elle, quand on n’a d’autre alternative que d’être exposé aux intempéries, ou plongé dans l’obscurité si l’on ferme les volets ?
Si j’avais l’honneur d’appartenir à un Syndicat de médecins de Ville d’Eaux, je ne manquerais point de faire imprimer et habiller maguifiquement les chapitres du journal où Montaigne relate les péripéties de son séjour aux Bains. Je ferais distribuer les exemplaires dans les bureaux des hôtels,
I afin qu’on les offrît à tous les nouveaux baigneurs. L’exem- I pie illustre de notre sire est, en effet, exceptionnellement idoine à montrer aux malades le péril où l’on se peut jeter en prenant les eaux à tort et à travers et sans l’avis éclairé du médecin. Le voyageur était arrivé à la Villa en assez bonne santé. Évidemment il y a la gravelle qui ne cesse de faire des siennes ; il y a bien aussi certaine douleur en casque qualifiée de migraine mais qui ressemble furieusement à la céphalée neurasthénique. Je passe sous silence de menus incidents parmi lesquels les « piqûres du gosier », que nous appelons aujou. -d’hui pyrosis, parce que nous sommes plus malins. Il y a enfin la constipation. Et nonobstant, notre état général est relativement bon ; mais vous allez voir une fois de plus comment la peur d’un mal nous conduit dans un pire.
A peine arrivée à la Villa, la caravane, réduite à huit personnes, songe d’abord à se pourvoir d’un logis. Cela n’est pas difficile. Dans cette Station, comme dans toutes celles du passé, du présent et du futur, on est hôtelier, ou apothicaire, ou médecin. Montaigne descend chez un apothicaire, le sieur Paulini, qui a le grade de capitaine, grade que notre sire enregistre gravement. Il choisit une jolie chambre, qui d’un côté donne sur le « jardin à promener », le parc, et de l’au-
tre a vue sur la vallée : « De ma chambre j’avais toute la nuit bien doucement le bruit de la rivière. »
A la Villa, on boit et l’on se baigne. Vous jugez si le malade est à son affaire. Malheureusement les méthodes de traitement sont beaucoup plus brutales qu’à Plombières ou aux Pyrénées. Ainsi, on a l’habitude de mettre du sel dans l’eau de boisson ; la mode de la déchloruration n’est pas encore inventée. On a aussi coutume d’absorber force électuaires à base de casse; enfin on mâche toute la journée des graines de coriandre h De tout cela résulte une médication compliquée, et Montaigne payera assez cher les orgies thérapeutiques auxquelles il va se livrer. 11 abuse de la casse, il se bourre d’indigestions d’eau, il reste des heures dans le bain ; sa pauvre « tête lisse », il va la soumettre des demiheures au jet de la Doccia, la douche : « Ce sont tuyaux par lesquels on reçoit l’eau chaude en diverses parties du corps et notamment à la teste, et descendent sur vous sans cesse et vous viennent battre la partie et l’échauffent. » Il y a aussi la sudation, bref un régime de cheval qui affaiblit notre homme, exagère sa dyspepsie et le met vraiment mal en point.
Dès le premier jour, bains, douches, verres à profusion. Tout d’abord l’estomac obéit de son mieux, mais bientôt il se cabre ; c’est l’embarras gastrique dans toute son horreur. Affreuses eaux, constate l’imprudent, elles sortent toutes, soit I par la vessie, soit par le derrière. Et le malheur, c’est que| ces pluies n’abattent pas les grands vents : vents le matin, vents le soir, petits, longs, bruyants: c’est Eole lui-même. Ce régime des vents est certaine fois de telle violence quel c’est à peine si le bon capitaine Paulini, si obligeant, si habile à manier la canule, peut accomplir son office et lui| donner un lavement !
Je pourrais ici tenter un essai de diagnostic rétrospectif etl vous montrer congrûment la nature des accidents qui acca-|
1. Voir plus loin le chapitre sur la façon dont nos pères prenaient les] Eaux à Aix, en Savoie. En comparant les procédés usités à Aix, et ceux! en usage en Italie, on pourra voir qu’il y avait déjà au xvi® siècle, unel certaine unité de méthode, et que, dans le sud de l’Europe, du moins,! on comprenait la cure thermale à peu près de la même façon.
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blèrent alors le pauvre baigneur. Encore que la mode de ces reconstitutions batte toujours son plein, j’aime mieux m’en tenir aux interprétations du malade lui-même. Son testicule est-il enflé ! Ce sont ces vents maudits qui s’y sont logés. Est-il atteint d’une fluxion dentaire ? Encore les vents, eux toujours, eux partout. Et ce n’est pas tout encore. Peu à peu, la miction devient douloureuse, les urines se sont faites rares et s’écoulent sanguinolentes. La fièvre s’allume, et voilà le malade au lit. Les gens simples ont bien raison de dire que l’excès en tout est un défaut. Mais aussi, comment ne pas être tenté par ces eaux ? La terre, de ses flancs généreux, laisse de toutes parts dans la vallée jaillir mille sources merveilleuses ; et elles ont de si jolis noms ! Êtes-vous d’un naturel gourmand? Voici la Savoureuse ; êtes-vous coléreux? usez de la Douce ; ambitieux ? prenez la Couronnée ; hypocondriaque ? allez à la Désespérée. Eau de Saint-Barnabé % de Saint-Pierre, tout le calendrier y passe; et Montaigne, avec une constance digne d’un meilleur sort, butine à chacune des fontaines. Chaque verre, — et Dieu sait s’ils sont nombreux ! — est accompagné de quatre grains de coriandre pour chas-
1. Il m’a paru piquant de rapprocher du récit de Montaigne la description d’un guide moderne. Je relève donc dans le Baedeker (Italie septentrionale, édition de 1880), (trois cents ans après le voyage) ce qui est dit sur les Bains de Lucques et de la Villa : « Les Bains de Lucques, Bagni di Lucca, dit Baedeker, connus déjà au moyen âge, sont des sources thei’males à une température de 24“ à 43“ Réaumur. La localité se compose de plusieurs villages dans la vallée de la Lima, communiquant entre eux par des promenades bien ombragées, et dont la population totale est de 9,200 habitants. L’endroit principal est Ponte a Serraglio, le premier village où l’on arrive dans un site pittoresque, où la rivière fait une courbe. C’est là que sont les meilleurs hôtels... De magnifiques allées conduisent, par une montée douce, de Ponte a Serraglio en vingt minutes à Villa — les Bains délia Villa de Montaigne. — Plusieurs hôtels ; tous ont des jardins. A quinze minutes de Villa, les Bacfiii caZdi (médecin, le professeur Garina, de Pise, logements agréables). Il y a encore les Établissements de Bains de Bernabo (le saint Barnabé de Montaigne), ainsi nommé d’un habitant de Pistoïa qui recouvra la santé au xvi® siècle... Les logements les plus calmes sont à la Villa. La vallée est fraîche et bien ombragée ; il y a beaucoup de châtaigniers, les promenades sont agréables et les chemins sont bons... »
ser les vents ; et les vents redoublent leurs efforts ! Çà et là cependant l’orage faiblit, et l’on note une éclaircie.
La fête passée, adieu le saint, disent les Italiens. Notre homme à peine remis ne songe qu’au plaisir. Son commerce est des plus appréciés ; les autorités le visitent, on l’invite à chasser la grive : elles sont abondantes dans le pays, ui> chasseur moyen en tue cent dans la matinée. Le colonel des troupes du pays, — chose curieuse, les habitants de la région connaissent déjà le service militaire obligatoire, — lui envoie des fruits, d’autres personnes le gratifient de leurs vieux vins.
On lui offre un bal, puis un autre. Bref, au Casino et au baccara près, ce sont les divertissements en usage dans toutes les villes d’eaux actuelles.
Mais quand on est gentilhomme de la chambre du Roi, on ne peut accepter tant de politesses et de gracieusetés sans les rendre. Et Montaigne, qui sait compter, va les rendre toutes à la fois.
Il organise donc une grande fête. Quelques jours auparavant, il a envoyé à Lucques un messager pour faire emplette de cadeaux à distribuer aux meilleures danseuses. Les accessoires de cotillon se composent de tabliers en taffetas, en étamine; il y a aussi de mignons escarpins et des mules pour les jolis pieds ; pour la tête, des coëffes, des tresses ; enfin des épingles, des colliers de perles ; les hommes recevront des bonnets de drap et de riches ceintures de cuir ; — H sait vivre. Montaigne engage en outre cinq fifres ; ils feront H de la musique tout le jour durant, et cela ne lui coûtera qu’un H écu pour eux tous, ce en quoi il est fort heureux, « car on ne || les a pas à si bon compte d’habitude ». Il a fait inviter toutes II les Dames et tous les gentilshommes à plusieurs lieues à la H ronde. Le matin de cette journée, il ne laisse pas que d’être H un peu nerveux : Répondra-t-on à son invitation ! Songez H donc ! si les fifres allaient s’époumoner dans le vide ! Fort H heureusement les invités arrivent et bientôt la réunion estH au grand complet. On danse, on bavarde, et l’on est tout à H la joie en dépit de la gravelle. L’amphitryon a institué un ■ jury de Dames ; ce sont elles qui désigneront les lauréats ;■ Montaigne se contente d’accompagner chaque cadeau d’unH
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discours charmant et qui sent son homme de cour. Tout se passe à merveille; pas de jalouses.
Les mamans l’ont bien sollicité, pour qu’il n’oublie pas leurs fillettes, et il pense, en effet, n’avoir omis personne. Cela lui a bien coûté six écus ! Il a même pu, le coquin, décerner en tapinois un prix hors série à une fille plus belle que noble qui, de loin, regardait le bal. Que celui qui n’en eût fait autant ose lui jeter la pierre ! Pour ce qui est de ses invitées, il a tenu à récompenser en elles moins la beauté que la grâce, « grâce qui ne tient pas seulement au mouvement des pieds, mais à la gentillesse, à la bonne tenue de toute la personne. » Après le bal, souper. On dévore force pièces de veau, six paires de poulets, mais tout cela dans les prix doux : En Italie, on peut être généreux sans se ruiner. Lui-même présidait la table. A ses côtés se prélassait une affreuse paysanne, qui est la poétesse de l’endroit. Admirez ici la vanité des humains : cette improvisatrice est vieille et laide ; par-dessus le marché, elle est affligée d’un goitre volumineux; mais elle a chanté Montaigne, et Montaigne la trouve plaisante, et il a fort goûté ses vers, qu’il proclame élégants ; — la fumée de l’encens, d’où qu’elle vienne, sent toujours bon.
Cette petite vallée de Lucques, toute bruissante du murmure de ses sources, est alors un grand centre pour la vente des eaux minérales; on en exporte dans toute l’Italie. Mais allez donc faire comprendre à des charretiers que des eaux qui ne contiennent rien de particulier ont une valeur quelconque ! Ces gens grossiers ne peuvent se hausser jusqu’à nos théories. Aussi se livrent-ils froidement à la plus éhontée des contrefaçons. Ayant puisé l’eau aux fontaines de leur village, ils la vendent pour de Teau de Lucques, de Saint- Barnabé ou de la Villa. C’est surtout la Grande Source que l’on exporte et que l’on fraude. Montaigne, qui est en avance sur son temps, prévoit le danger de ces substitutions. Méfiezvous des contrefaçons, dit-il à un magistrat. Et sa subtilité de juriste l’induit même à imaginer la création d’un certificat d’origine. L’auteur des Essais est ici un véritable précurseur, et vous ne vous attendiez sans doute pas à me voir revendiquer pour lui la paternité des bandes de garantie.
En dehors des fêtes, il a parfois de longs accès de mélancolie. Faisant un retour sur sa vie, il songe, certain soir, à son cher La Boétie, l’ami fidèle, et « ce lui est un bien pénible pensement ». 11 se rappelle aussi son château de Montaigne, et sa femme, et sa petite Léonor, dont il est sans nouvelles depuis six mois. Ah ! s’il n’avait pas eu les médecins pour se distraire et passer sa mauvaise humeur, vraiment on ne sait ce qu’il fût devenu ! Quelle chose misérable que cette médecine ! Voilà, par exemple, un marchand de Crémone qui arrive aux Eaux. Lui aussi a des vents, qui soufflent avec grand bruit dans ses oreilles. Il a aussi des vertiges, de la perte de mémoire. Ce pauvre diable a vu tous les docteurs de l’Italie; eh bien, croiriez-vous que ces ânes lui ont donné des ordonnances contradictoires, où ils se traitent tous d’imbéciles et s’accusent réciproquement d’assassinat ! A-t-on idée d’envieux pareils ! Et comment voulez-vous que le marchand de Crémone se tire d’affaire ? Tout ce que notre pessimiste voit de la médecine finit par le dégoûter des Eaux. Il prend encore quelques douches sur le ventre pour chasser les vents, et sur la tête pour faire disparaître sa douleur en casque, et ayant dit adieu aux nombreux amis qu’il s’est faits, il quitte les Bains pour aller voir Pise.
La campagne l’enchante, non que le paysage soit bien plaisant : ce n’est plus l’Apennin « avecques ses cimes renfrognées et inaccessibles », mais la terre est si bien cultivée ! Trois choses, surtout, l’émerveillent. D’abord on laisse le grain dans les champs dix et quinze jours sans crainte des voleurs ; les ouvriers travaillent le dimanche ; enfin, partout paysans ou bergères, le luth à la main, chantent les vers de TArioste.
« Cela est très remarquable » dit le voyageur ; — plus encore qu’il ne se l’imagine, ajouterons-nous. C’est la première fois, en effet, que j’entends parler de la paix profonde des champs à cette époque troublée du xvi® siècle. Ainsi, à côté de la vie municipale italienne, ardente, jalouse, haineuse, il est une autre vie, toute joie, toute harmonie. Tandis que les bourgeois des cités se passionnent pour les Strozzi ou les Sforza, se font égorger sous la bannière des Médicis, les
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gens de campagne, tout à la douceur de vivre, redisent les vers de leur poète. La politique n’a pas encore chassé la poésie du village. Heureux temps I
Nous arrivons à Pise dans les derniers jours de juin et comme nous avons le sens de l’hygiène, nous remarquons d’abord que la ville était si insalubre, il y a seulement quelques années, qu’on y exilait ceux dont on voulait se débarrasser ; grâce au dessèchement des marais, le climat y est si sûr maintenant, que les malades pourraient s’y rendre pour recouvrer la santé.
Il y a, à Pise, deux villes : l’une, moderne, qui est toute commerce et peu intéressante ; l’autre, la cité immortelle, comprend seulement quatre monuments, mais quels monuments ! La Tour penchée, le Baptistère, le Dôme et le Campo- Santo. Comme l’a dit Taine, « la véritable Pise est là, et, dans ces reliques d’une vie éteinte, on aperçoit un monde, une Renaissance avant la Renaissance, une seconde pousse, presque antique, de la civilisation antique, un précoce et complet sentiment de la Beauté saine et heureuse, une primevère après une neige de six siècles. » Ces merveilles, « qui reposent silencieusement dans la plaine comme de belles créatures mortes », datent des xi® et xii® siècles. A ce moment, les Pisans sont maîtres du commerce. De toutes parts, dit Vasari, ils rapportent des trophées et des dépouilles. C’est cette activité de peuple jeune qui a fait jaillir en pleine nuit la lumière de ces chefs-d’œuvre.
Montaigne, je le reconnais, n’a rien vu de tout cela. Dans le Campu-Santo, une seule chose lui paraît digne de remarque : c’est que la terre a été rapportée de Jérusalem. Comme cela a dû coûter cher ! Pourtant, on sent percer sa mélancolie : pourquoi les temples païens sont-ils devenus des églises catholiques ? Pourquoi ces bouleversements dont le monde est sans cesse remué ? Et cela l’induit à penser à la mort, sujet lugubre dont vient heureusement le tirer le bruit d’un « potin » qui met Pise à feu et à sang : des moines et des prêtres, ennemis les uns des autres, se sont pris de querelle, au pied même des autels. Il y a eu échange de gros mots, puis l’on s’est cogné ferme, à coups de poings, « de chan-
deliers, de flambeaux et de pareilles armes. Tout fut mis en usage. J’y allai aussitôt que le bruit en fut répandu et le tout me fut raconté. » Et dire que cette bataille est ce qu’il a vu de plus curieux à Pise !
Toujours préoccupé de sa santé, il a profité de son séjour dans la ville pour consulter Cornacchino, l’inventeur fameux de la poudre de tidhiis, encore aujourd’hui en usage dans certaines régions ^ Cornacchino est un grand physiothérapeute, il démontre à Montaigne qu’il n’a rien compris au traitement thermal et il lui conseille de retourner aux Eaux. Gomme il n’est pas de plus « gobeurs » que ceux qui disent du mal des médecins, vous allez voir que le sceptique va obéir incontinent à la suggestion du maître. Un homme remarquable, d’ailleurs, que ce confrère ; il a son régime à lui. De plus, il avoue modestement que la thérapeutique n’existe pas en dehors de la saignée et des Eaux. Celles qu’il préfère sont celles de Bagnacqua, où l’on est fort bien.
Montaigne va d’abord aux Bains de Pise ; il y trouve ces filaments de barégine qui lui déplaisaient tant à Baden. 11 retourne ensuite à la Villa, où la saison commence à battre son plein. Tout le monde lui fait fête.« Il semblait, en vérité, que je fusse de retour chez moi ». Tout irait pour le mieux: « J’étudiais, je dormais quand je voulais, et quand la fantaisie me prenait de sortir, je trouvais partout compagnie de femmes et d’hommes avec qui je pouvais converser. »
Malheureusement il reprend son traitement de cheval et il va se remettre à mal. Est-il imprudent ! La première expérience qu’il a faite ne lui a donc servi à rien? Les vents recommencent, alternant avec la constipation; pour comble il prend froid et ces maudits « vents, mêlés de quelque humeur, sont remontés de l’estomac dans la tête » ; il lui survient une Iluxion dentaire. La fièvre s’allume et il traverse là une nuit terrible, « la plus douloureuse qu’il me souvienne d’avoir passée de ma vie ». Le baigneur est d’importance; quel ennui s’il allait trépasser! aussi, grand émoi dans la Station. Chacun
1. La poudre de tribus est une poudre purgative composée de scammonée, de bitartrate de potasse, et d’antimoine lavé : De chaque, 125 grammes. On la prescrit à la dose de 50 centigrammes à 2 grammes
LE VOYAGE DE MONTAIGNE
vient le voir, on lui applique des emplâtres de mastic, on va réveiller l’apothicaire, le bon capitaine Paulini, qui donne si bien les lavements, et qui, en cette occurrence, se montre héroïque. Il prescrit de l’eau-de-vie en gargarismes ! A la longue tout semble se calmer ; cependant le journal porte ici l’empreinte d’un singulier état d’âme. «Le seul remède, la seule règle et l’unique science pour éviter tous les maux qui assiègent l’homme de toutes parts, à toute heure, et quel qu’il soit, c’est de se résoudre à les souffrir humainement ou à les terminer courageusement et promptement... » — Ægri somnia...
On a beaucoup discuté sur ce passage, dont je ne reproduis que l’essentiel. Montaigne a-t-il voulu approuver le suicide ou. le condamne-t-il, comme le veulent des amis trop zélés ? « Que scais-je? » Quoi qu’il en soit, très soucieux de voir que quand il boit deux livres d’eau il n’en rend qu’une, sans cesse occupé à faire la balance entre l’entrée de ses boissons et la sortie de ses urines, cet homme méticuleux finit par prendre en grippe les Bains de la Villa. Il va les quitter pour descendre vers Naples, où d’autres Eaux merveilleuses l’attendent, lorsqu’arrive un messager de France, et cet événement est des plus heureux, car du train dont il y allait avec la médecine thermale, sûrement il eût laissé ses os en Italie. Donc le messager lui apprend qu’il est nommé maire de Bordeaux. Par lettre autographe, le Roi ratifie le choix de ses sujets dans les termes les plus flatteurs : « Avons confirmé ladite élection, et d’autant plus volontiers qu’elle a été faite sans brigue et en vostre lointaine absence ». Politiciens d’aujourd’hui, saluez Montaigne. Il a été élu en dehors de l’appui officiel et sans être là pour défendre sa candidature !
Gomme il le dit lui-même, la France, « ce pauvre vaisseau que les flots, les vents et le pilote tirassaient à si contraires desseins », traversait une crise redoutable et notre prudent personnage semble s’être fait un peu tirer l’oreille avant de se jeter dans le guêpier politique. Mais le Roi devient si pressant, les ordres si formels, qu'il quitte la Villa pour se rendre à Rome prendre congé de ses amis. Il ne fait qu’y toucher barre, le temps de faire emballer 150 livres de bibelots qui le suivront à petites journées, et d’assister à une vente
célèbre, où il remarque un superbe coffret à bijoux, une couverture de lit fourrée de plumes de cygne, — notre édredon moderne, — luxueuse rareté pour l’époque. Il y achète un œuf d’autruche « ciselé tout autour et très bien peint ». Entre autres souvenirs de voyage il rapporte un « magnifique chapelet, le plus beau qu’il y eût à Rome. Il avait été fait exprès pour l’ambassadeur de l’Impératrice et un de ses gentilshommes l’a fait bénir par le Pape ». Cela fera un cadeau superbe pour ]\P“° de Montaigne.
Il se met en route fin septembre. A-t-il laissé la gravelle en Italie ? C’est peu probable; cependant il n’en sera presque plus question. A peine çà et là quelque courte mention. Par exemple il veut bien nous apprendre, certain jour où il est en veine de donner des conseils, que « pour faciliter la sortie des pierres de la vessie on fait bien d’arrêter le conduit de l’iirine en serrant un peu la verge, ce qui lui donne ensuite un peu de ressort pour l'expulser. » C’est une recette excellente, elle vient de M. de Langon; entre malades on se renseigne volontiers. Donc, à part ce détail de technique, plus rien sur la vessie. D’ailleurs on brûle les étapes. A Massa di Carrara, nousapprenons « comment on éclaircit le vin avec des copeaux de bois et des blancs d’œufs, de manière qu’ils lui donnent la couleur du vin vieux » ; ce procédé de collage du vin sera peut-être très utile pour ses vignerons et ses administrés. A Pise, nous apprenons d’un docteur de sapience que les années d’un arbre se comptent d’après les cercles du cœur de cet arbre, chose bien « remarquable ». Sauf ces notes, rien d’intéressant. Passage à Pavie, à Milan, traversée du Mont- Cenis; tout cela semble s'être fait en coup de vent. Du Mont- Cenis on va à Chambéry, puis à Lyon, Pont-du-Château, Clermont, Limoges, Périgueux, et enfin Montaigne, où le voyageur arrive le 30 novembre 1581 au soir. « Par enfin avait duré mon voyage dix-sept mois huit jours. »
Je ne sais si le compère vous aura amusés ; pour moi, en dépit des vents et des orages intestinaux, en dépit du soin apporté par notre malade à éclairer sa vessie comme une lanterne, je trouve et toujours et partout mon Montaigne.
LE VOYAGE DE MONTAIGNE
C’est une autre face de son esprit, sans doute, et je ne vous cache point que mon intention première en prenant la plume était de vous montrer le neurasthénique derrière le philosophe : Dyspepsie, douleur en casque, vertige, hypocondrie, phobie de la pierre, il a bien, n’est-il pas vrai, quelques signes de notre mal moderne. Mais à la réflexion j’ai planté là ma thèse, si plaisante qu’elle me parût : il ne faut pas abuser du nez de Cléopâtre et du caillou de Cromwell. Je me suis donc contenté de vous faire voyager avec l’homme qui a eu, à notre endroit, la plus singulière fortune du monde. Il a passé sa vie à dire du mal des médecins, et ce sont peut-être les médecins qui l’ont goûté le plus ; pas un d’eux qui ne le connaisse ; plusieurs ont consacré à l’étude de son œuvre tout l’effort de leur vie. En résumé, et comme toujours, je n’ai songé qu’à vous plaire en vous montrant, à côté du grand voyant de vérité, de l’analyste subtil, de l’écrivain incomparable, le plus merveilleux exemplaire de ce pauvre être que nous sommes tous : un grand homme qui n’est qu’un homme.
A PROPOS D’UN ACCIDENT DE LABORATOIRE SURVENU A J.-J. ROUSSEAU SON TESTAMENT EN FAVEUR DE DE WARENS
Tout est dit, semble-t-il, sur les relations de J.-J. Rousseau et de de Warens. C’est de Jean- Jacques lui-même que nous tenons le secret détail de ses amours, c’est lui tout le premier qui nous en souligne les particularités les plus choquantes, qui en signale à notre attention le charme presque maladif. Aberration d’un orgueil monstrueux qui déborde, ou sincérité d’un cœur simple qui éprouve le besoin de s’épancher, il ne nous fait grâce, il ne se fait grâce de quoi que ce soit. Les Confessions sont ainsi le plus formidable réquisitoire qu’on ait pu donner contre quelqu’un, et c’est ici l’accusé qui nous fournit les motifs de sa condamnation.
Le procès est jugé; les rapports de Jean-Jacques avec celle qu’il appelait sa « maman » sont à tous égards répréhensibles; nous n’avons besoin, pour accabler le coupable, que de ses aveux. Mais était-il sincère, ou même était-il conscient ? Sincère, oui, mais d’une sincérité littéraire. Jean- Jacques nous traduit l’impression que produisait sur lui, au moment. où il écrivait, le souvenir de la réalité vécue, il n’exprime pas directement cette exacte réalité. Des actes officiels, récemment mis au jour, et que Rousseau n’a pas pu ou n’a pas voulu ranger parmi les pièces justificatives de ses mémoires, nous permettent de rectifier sur certains points et de compléter sur d'autres les Confessions.
Pourquoi Rousseau a-t-il poussé au noir son propre portrait? Il y a deux façons d’écrire ses mémoires. Ou bien — tel Napoléon dans le Mémorial de Sainte-Hélène — l’auteur groupe les faits pour se peindre sous un jour favorable ; ou
J.-J. ROUSSEAU
bien il exagère sa franchise pour se mettre en dehors de Thumanité. C’est cette dernière méthode que semble avoir suivie Rousseau. Sa vie serait banale au fond, et c’est pourquoi il a eu besoin de se noircir. Au moment où la division des clas ses était encore nettement accusée, quel relief ne se donnet-il pas en montrant une femme de la noblesse éprise de lui, pauvre hère, hier encore vagabond ! Ce n’est pas une aventure commune, en tout cas; aussi tout ce qui pourrait la rendre telle est-il soigneusement passé sous silence. Ce sont les faits laissés dans l’ombre que nous allons éclairer à l’aide des actes notariés du tabellionat de Chambéry.
Certes, nous ne prétendons pas laver complètement Jean- Jacques des reproches qu’il a fait lui-même peser sur sa mémoire; quoi que nous pussions dire, ses aveux subsisteraient, et ils sont trop éloquents pour ne point emporter les convictions. Nous espérons cependant montrer, avec pièces à l’appui, un Jean-Jacques moins exceptionnel, participant davantage aux sentiments ordinaires de l’homme nature, moins ingrat et moins révoltant. Mais pour mieux comprendre et surtout pour mieux apprécier les rapports du philosophe avec son amie, il serait bon d’oublier un instant nos idées traditionnelles et livresques sur l'amour.
Le romantisme a fort exalté ce sentiment, et la poésie lyri- I que, en particulier, a fait planer la passion dans les régions éthérées, loin, bien loin des fanges terrestres. On ne définit plus l’amour aujourd’hui ainsi qu’au xvin® siècle ; ce n’est plus affaire des sens, mais du cœur ; c’est « la communion des âmes ». Nous avons appris à lire dans Lamartine et dans Musset, et nous avons puisé, dès l’enfance, chez ces enchanteurs, des illusions dangereuses, dont les déceptions de la vie réelle ne nous ont pas complètement délivrés. Nous avons cru, et combien croient encore et croiront jusqu’à la mort, aux pures jouissances de l’amour idéal et sublime. Comme don Juan, nous l’avons poursuivi avec une persévérance infa-.
tigable, avec une ardeur toujours jeune, en dépit des plus cruelles expériences, mais sans avoir, comme Faust, le bonheur de rencontrer une Marguerite. Gomme la Bovary de Flaubert, nous avons battu le briquet sur notre cœur, et, naïvement, nous nous sommes étonnés qu’il ne s’enflammât point. Mais loin d’accuser les poètes, c’est nous-mêmes, c’est notre froideur que nous accusons.
Pourtant nous savons aujourd’hui ce que nous devons penser des amours romantiques. Des révélations indiscrètes nous l’ont laissé entendre, qui n’ont même pas le mérite d’être de loyales et sincères confessions. Nous connaissons les tristes réalités qui se cachent sous le voile brodé des fictions, et l’admirable poésie de la forme ne suffit plus à dissimuler le prosaïsme banal du fond. Des curiosités sacrilèges ont osé déchirer la pourpre des mots éclatants, arracher le collier des rimes sonores, et notre idole est apparue dans sa nudité pauvre et triste. Graziella, Werther, les Nuits ! lamentables aventures ! et comme on doit chercher la source de cette passion bien plutôt dans la tête que dans le cœur !
Nous aurions cependant dû trouver le contrepoison dans le roman réaliste, plus sain que la poésie, moins dangereux, puisqu’il fixe de justes limites à nos aspirations en nous enseignant ce que nous pouvons attendre de l’existence et ce que nous sommes en droit de lui demander. Les œuvres ne manquent pas, qui auraient pu nous apprendre ce qu’il existe trop souvent de calcul intéressé et conscient dans les pures affections. Balzac est le plus grand, le plus fort, le plus vrai de tous nos romanciers, parce qu’il a le mieux étudié la « question d’argent » sous tous ses aspects. La Comédie humaine^ qui marie les filles du vermicelier Goriot à un banquier juif et à un grand seigneur décavé, qui fait vivre aux crochets de ces ménages modernes lesRastignac et les Maxime de Trailles, tandis que Lucien de Bubempré est « aidé » par la courtisane Esther et le forçat Vautrin, la Comédie humaine, cette véridique histoire des mœurs contemporaines, ne nous offre que de tristes liaisons fondées sur l’attrait des sens et le besoin d’argent ; il y entre cependant plus de véritable passion que dans les effusions littéraires des romantiques.
J. -J. ROUSSEAU
Pour juger avec équité Jean-Jacques et de Warens, il nous faut envisager Pamour tel qu’il est ordinairement, et non tel que se plaît à nous le peindre notre imagination, cette décevante magicienne. On ne doit pas oublier non plus, replaçant les êtres dans leur milieu, l’état de relâchement où se trouvaient alors les mœurs et l’exemple que donnait la société du temps, depuis les princes et le roi lui-même, jusqu’aux simples bourgeois.
« Jamais, dit Talleyrand, il n’avait fait aussi doux vivre. » Ce qu’était cette douceur de l’existence, nous le savons de reste. Alfred de Vigny, qui ne fut pas seulement un grand poète, penseur fixant les plus hautes idées dans le moule concis du vers, mais qui avait beaucoup d’esprit et même de grâce quand il daignait descendre des sommets de sa Tour d’ivoire, a écrit une charmante comédie: Quitte pour la peur^ où se retrouve la fantaisie de Musset avec le dialogue sémillant de Marivaux. La marquise, qui vit retirée, porte dans son sein le gage de ses amours avec le chevalier ; prévenu par le médecin, le marquis, galant homme, quitte Versailles la nuit, crève ses chevaux, mène grand bruit, réveille tout le monde, se montre chez lui à tout son domestique, pénètre même dans la chambre de sa femme, et repart, non sans lui avoir baisé la main. L’honneur est sauf et la marquise en est quitte pour la peur. Tel était le ton chez les gens de bonne compagnie. Les gens de lettres n’avaient rien à leur envier. A chacun de leurs noms nous pouvons accoler le nom d’une femme avec laquelle ils passèrent tout ou partie de leur existence, bien que mariés quelques-uns. C’est au début du siècle, l’octogénaire de Ghaulieu, aveugle par surcroît, qui poursuit de petits vers et de petits cadeaux l’aimable de Launay, plus tard dame de Staal; c’est le président Hénault et M“® du Deffand ; c’est Voltaire et M'"® du Châtelet, Diderot et M“® de Puiseux, d’Alembert et M'“’ de Lespinasse. L’hospitalité que reçut Voltaire au château de Girey vaut bien, somme toute, l’hospitalité que reçut aux Charmettes Jean- Jacques Rousseau; mais Voltaire était riche déjà, et il n’a pas écrit ses confessions.
L’éducation des deux amants ne leur fournissait pas davantage des règles de conduite assez fermes, des principes de morale assez stricts, pour qu’ils pussent y trouver un appui contre la contagion des mauvais exemples. Le père de Jean- Jacques, homme simple et faible, passait les nuits à lire des romans avec son fils ; souvent ils mêlaient leurs larmes, que faisaient couler les aventures tragiques du grand Cyrus et de la belle Clélie ; ils s’allaient coucher quand paraissait l’aurore, et le court sommeil de l’enfant était encore troublé par des rêves d’exaltation sentimentale. de Warens n’avait guère plus à se louer, sa tête n’était pas plus solide; on l’avait bourrée d’idées, à la vérité, mais ces idées étaient malheureusement fausses. « Elle avait appris un peu de son père, un peu de ses maîtres, un peu de sa gouvernante, et beaucoup de ses amants; surtout d’nn M. de Tavel, qui, ayant du goût et des connaissances, en orna la personne qu’il aimait. »
Leur âge enfin pourrait être invoqué comme circonstance atténuante. Il avait seize ans, elle, vingt-huit. Il avait tout ce qui plaît aux femmes, elle avait encore assez de charme pour séduire un jeune « apprenti! ». Ils se virent et s’aimèrent. Après ce que nous avons dit de leur éducation, comment pouvait-il en être autrement, et le moyen de résister à des choses pareilles ? « Sans être ce qu’on appelle un beau garçon, j’étais bien pris dans ma petite taille ; j’avais un joli pied, la jambe line, l’air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. Malheureusement je ne savais rien de tout cela. Ainsi j’avais la timidité de mon âge avec celle d’un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire » ; et ce n’était qu’un charme de plus. « Elle avait un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse. Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire
J.-J. ROUSSEAU
angélique, une bouche à la mesure de la mienne... » Ce dernier trait est délicieusement jeune ; on y sent le mélange de pure affection, de naïve tendresse et aussi de volupté reconnaissante qui caractérise bien la passion de Jean- Jacques pour de Warens ; c’esl la note juste et vraie de leur amour. « Une bouche à la mesure de la mienne. » Et leurs lèvres s’unirent, et nous croirions entendre Paolo et Francesca de Rimini, dont l’idylle tragique marque un repos dans le sombre poème du vieux Dante Alighieri.
L’argent, qu’on affecte tant de mépriser et que l’on voudrait surtout séparer des sentiments désintéressés et des pures affections, joue dans la vie et dans les liaisons de de Warens le plus grand rôle. Seuls, les besoins d’argent peuvent donner quelque unité à cette existence dispersée, sans logique dans sa conduite ; seules, les difficultés pécuniaires nous permettent de comprendre, sinon d’excuser, les erreurs singulières de ce cœur aussi peu réglé dans ses choix que la tête dans la pratique des affaires. M. Metzger ^ dans ses curieuses études sur de Warens, nous montre la pauvre « maman»
de Jean-Jacques en proie aux chimères de la spéculation, ouvrant des brèches toujours plus larges dans sa fortune pour boucher les trous que faisaient son imprévoyance et sa mauvaise gestion.
Pendant qu’elle vivait encore avec son mari, dès l’année 1724, comme nous le savons par une lettre du mari luimême, elle avait fondé une manufacture de soieries, de compte à demi avec un nommé Saint-André. Le commerce ne marchait pas, car de Warens prenait pour son usage personnel le meilleur des marchandises, et profitait de la manu-
1. M. Albert Metzger, un érudit savoisien, a consacré à M"'® de Warens plusieurs études d’un haut intérêt : la Conversion de il/®'® de W...; les Pensées de il/*’^® de W... ; une Poignée de documents inédits sur M°‘<= de W...; les Dernières Années de il/‘“® de W... M. Metzger ne travaille que sur des pièces authentiques d’archives et sur des actes notariés ; c’est là ce qui donne à ses travaux une valeur, une solidité incomparables. De plus, M. Metzger est aussi modeste que savant; il se contente de publier les documents qu’il recherche et amasse avec une patience de bénédictin ; ne fournissant que les explications strictement nécessaires à l’intelligence des textes, il laisse à d’autres le soin d’en tirer parli*.
facture « pour emprunter des sommes considérables. » L’inventaire de 1726 annonçait un sérieux déficit. C’est alors, au dire de son époux, qu’elle conçut le projet de se convertir pour obtenir ainsi son indépendance et ne point payer sa part du déficit constaté. Elle profita du passage de Sa Majesté sarde à Évian pour s’évader du domicile conjugal et s’aller jeter aux pieds du roi, lui demandant sa protection. Elle avait eu soin d’emporter ses pierreries, toute la vaisselle d’argent, des marchandises, même un dictionnaire de Bayle et une canne à pommeau d’or qui appartenait à son mari. Plus tard, pour le dédommager des pertes qu’il avait subies, elle lui abandonna ses biens de famille. M. de Warens, dans la lettre à son frère, qui nous fournit tous ces renseignements, dit qu’il avait rendu visite à la fugitive au couvent des Annonciades à Annecy. « Elle n’excusa point, écrit-il, son changement par des motifs de conscience ; au contraire, elle laissa paraître tant d’indifférence à cet égard que j’en fus frappé. Elle me dit que le dérangement de nos affaires l’avait en partie portée à faire ce coup. »
Une fois livrée à elle-même, et maîtresse de sa conduite et de ses finances, avec Claude Anet, avec Jean-Jacques, avec Wintzenried, elle continue ses opérations, fabriquant des drogues, achetant et revendant des terres, voulant même exploiter des mines. Rousseau lui-même, dans ses Confessions, nous dit un mot de cette manie et nous en indique l’origine. « Quoiqu’elle eût quelques principes de philosophie et de physique, elle ne laissa pas de prendre le goût que son père avait pour la médecine empirique et pour l’alchimie ; elle faisait des élixirs, des teintures, des baumes, des magistères; elle prétendait avoir des secrets. Les charlatans, profitant de sa faiblesse, s’emparèrent d’elles l’obsédèrent, la ruinèrent, et consumèrent au milieu des fourneaux et des drogues son esprit, son talent et ses charmes, dont elle eût pu faire les délices des meilleures sociétés. » C’est surtout sous l’administration de Wintzenried que ces opérations ruineuses se multiplient, et dans les documents publiés par M. Albert Metzger sur de Warens on ne trouve que contrats de vente et d’association. Somme toute, c’est une femme
J. -J. ROUSSEAU
qui a mal organisé sa vie par défaut de bon sens et qui sans cesse brasse des affaires où elle n’entend rien. Elle continua jusqu’à la fin ses tentatives malheureuses, et n’ayant avec une pension de deux mille livres que son indomptable espérance, elle vécut jusqu’à son dernier jour plus riche d’imagination que d’écus.
Si nous essayons maintenant de préciser la situation de Jean-Jacques vis-à-vis de de Warens, nous serons obligés de reconnaître qu’après avoir si longtemps vécu à ses dépens, il finit par l’abandonner. Nous ne prétendons pas, nous le répétons, excuser sa conduite ; il est aussi difficile de justifier Rousseau qu’il est aisé de l’accabler. Et cependant, s’il n^a pas fait davantage pour sa bienfaitrice et sa « seconde mère », ce n’est point qu’il n’ait pas voulu, c’est qu’il lui était à peu près impossible d’agir autrement.
Il fut l’obligé de de Warens, cela est incontestable ; il ne lui doit pas seulement d’avoir subsisté pendant quelques années, il lui est redevable du meilleur souvenir de sa vie. Plus tard n’avouait-il pas que le voisinage des Alpes seul avait pu le rendre à la nature ? Lorsqu’il voulait retracer quelque riant tableau, « n’était ce pas toutes les illusions du passé qui lui remontaient au cœur? »
S’il s’adresse à elle en arrivant à Annecy, c’est sur l’ordre de M. de Pontverre, curé de Gonfignon. Le brave prêtre lui avait dit : « Allez à Annecy, vous y trouverez une bonne dame bien charitable, que les bienfaits du roi mettent en état de retirer d’autres âmes de l’erreur dont elle est sortie ellemême. » On sait comment il s’installa chez elle. Tant que vécut Claude Anet, il ignora l’exacte situation des affaires et les charges dont était grevée la maison. Quand il les connut, il voulut y remédier. Nous trouvons dans un des recueils de M. Metzger un mémoire adressé de Chambéry par Jean-Jacques à S. E. Mgr le gouverneur de Savoie \ et dans lequel
1. Cette requête de Jean-Jacques est assez longue. Il s’y déclare d’abord fervent catholique, se recommande de Sa Grandeur l’évêque de Genève,
il sollicite un secours. Cette requête du jeune amant'au vieux gouverneur de Savoie ne fait-elle pas songer à l’idylle du chevalier et de la folle Manon. De plus, il agit par lui-mênae et veut restreindre les dépenses; de Warens ne répondant que par des caresses à ses affectueux reproches, il économise en secret, et c’est alors, prétend-il, qu’il contracta ses habitudes de lésine, étrangères à sa nature. Mais toujours « sa bonne maman » découvrait les cachettes où il mettait quelques louis en réserve, et les dépensait en petits cadeaux.
Voyant alors la futilité de ces petites économies il réso. lut de chercher des ressources moins fictives. « Bien convaincu qiréconomiser ne me réussirait jamais et serait pour elle une mince ressource, je sentis enfin que je n'en avais point d’autre contre le malheur que je craignais, que de me mettre en état de pourvoir par moi-meme à sa subsistance, quand, cessant de pourvoir à la mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer. Malheureusement, jetant mes projets du côté de mes goûts, je m’obstinais à chercher follement ma fortune dans la musique. » C’est alors, en effet, qu’il se livra passionnément à l’étude de l’harmonie.
On n’a pas prêté assez d’attention à ce passage de ses mémoires qui jette un jour plus favorable sur leur liaison et sur le rôle qu’il y joua. Mais il y a plus, et l’on ne saurait comprendre pourquoi Jean-Jacques ne parle pas de l’effort qu’il fit à ce moment pour subvenir à ses propres besoins. Le roi de Sardaigne avait décrété qu’il serait procédé à la mensuration générale de tout le territoire de la Savoie et à l’établissement d’un cadastre. On eut besoin d’agents auxiliaires, « d’extra », comme diraient les employés aujourd’hui. Jean-
ct ajoute que s’il s’adresse à Monseigneur, c’est parce qu’il est atteint d’une maladie de langueur qui le met aujourd’hui au tombeau. Il est à charge à M“® de Warens, bien qu’il ait essayé de tirer parti de ses talents; « mais de quoi servent les talents dans ce pays?... Ma douleur est de voir que M“® de Warens a déjà trop fait pour moi. Je la trouve, pour le reste de mes jours, accablée du fardeau de mes infirmités, dont son extrême bonté ne lui laisse pas sentir le poids, mais qui n’incommode pas moins ses affaires déjà trop resserrées par ses abondantes charités et par l’abus que des misérables n’ont que trop souvent fait de sa confiance ».
J. -J. ROUSSEAU
Jacques se fit inscrire, et, en 1732, nous le trouvons secrétaire-géomètre aux appointements de deux livres par jour. Il resta assez longtemps en fonctions et dut remplir assidûment sa modeste tâche, sans quoi il n’eût pas manqué d’être remplacé : alors comme aujourd’hui, les candidats aux postes du gouvernement ne manquaient pas. Enfin le travail demandé au commis était de ceux qui se contrôlent facilement. Pourquoi a-t-il omis ce détail dans les Confessions ? Peut-être parce qu’il a jugé humiliant de se peindre occupé, lui Jean-Jacques, à la réfection d’un cadastre. Enfin, ce qui prouve davantage encore sa sincérité et son désir de se montrer reconnaissant, c’est un testament écrit à Chambéry dans la maison du comte de Saint-Laurent, à la date du 7 juin 1737.
Ce testament, signalé déjà par M. de Saint-Genis dans son Histoire de Savoie, tome III, page 106, est demeuré peu connu. Voici dans quelles circonstances il fut rédigé. Jean-Jacques avait été gagné par les manies de de Warens; lui aussi voulait faire de la chimie. Peut-être cherchait-il le moyen de venir en aide à son amie. Toujours est-il qu’en fabriquant de l’encre de sympathie il avait été blessé à la tête par l’explosion du récipient qui servait à son expérience. Il fut à ce moment-là si gravement malade qu’il crut devoir mettre ordre à ses affaires. Il fit prévenir Barillot, son intime, et manda le notaire de son amie, qui a lui-même rédigé et écrit l’acte» Jean-Jacques étant dans l’impossibilité d’écrire. « Il y est expliqué que le jeune Jean-Jacques, venant de recevoir une blessure à la tête, était couché avec un appareil qui lui tenait les yeux fermés. Le testateur, après le signe de la Croix, recommande son âme à Dieu et aux saints, proteste de mourir catholique et romain, lègue 16 livres aux couvents des Capucins, Augustins et Claristes (sic) de Chambéry pour dire des messes. Il lègue 100 livres à son ami le sieur Barillot et lui constitue pleins pouvoirs pour réclamer les biens lui venant de sa mère, Suzanne Bernard.» Voici maintenant l’extrait qui concerne de Warens:
« Ledit sieur Bousseau \ pour la décharge de sa conscience,
1. C’est CG testament dont M. Metzger a obtenu la copie (folios 104 â 06 du notaire Rivoire).
déclare de devoir à ladite Dame Françoise Louise de la Tour de Warrens absente, moi Notaire pour elle stipulant, acceptant, la somme de deux mille livres de Savoye pour sa pension et entretien que ladite Dame lui a fourni depuis dix années, laquelle somme ledit sieur Rousseau promet lui payer, si Dieu lui conserve la vie, dans six mois prochains à peine de tous dépens, dommages-intérêts... 11 a fait, créé et institué, et de sa bouche nommé pour son héritière la Dame Françoise- Louise de la Tour de Warrens, la priant très humblement de vouloir accepter son hoirie comme la seule marque qu’il lui peut donner de la vive reconnaissance qu’il a de ses bontés... » Rousseau laissait à la charge de son héritière les frais de son enterrement et de messes à faire dire pour le repos de son âme, en outre le payement de quelques dettes et créances. Cette pièce peu connue est démonstrative et vient bien à l’appui de notre thèse.
Plus tard, quand il s’est acquis un nom, de Warrens le harcèle de ses demandes, et le 13 février 1753 il lui adresse une somme de 240 livres. C’était beaucoup pour lui, bien peu pour elle. Le 15 novembre de la même année, elle lui fait écrire de nouveau par l’archiprêtre de Gr uffy, leur ami commun, pour l’attendrir sur le mauvais état de sa santé et de ses affaires. C’est le moment qu’avait choisi Winlzenried pour l’abandonner et pour épouser Chapperon. Rousseau ne voulut, ou plus probablement ne put répondre à cet appel ; nous en avons la preuve dans cet admirable billet de de Warrens, billet qui clôt les rapports des deux amants :
« Ce dix de février 1754.
« Vous vérifié bien En moy le chapitre que je vien de Lire dans Limitations de jesus-christ où il est dit, que là ou nous métons nos plus fermes Espérence, c’est ce quy nous menqueras totalement. Ce n’est point le coup que vous m’avés portés qui m’affliges mais c’est La main dont il part ; cy vous ettes capable de faire un moment de Reflection vous vous direz a vous même tout ce que je pourrois répondre à votre Létres ; malgré tout cela je suis et seray toute ma vie votre véritable bonne mère.
« Adieu. »
J. -J. ROUSSEAU
Une lettre de M. de Conzié nous apprend qu’elle mourut dans la misère, réduite « à mendier, pour ainsi dire, un recoin de chaumière dans un des faubourgs de Chambéry où elle n’a végété que par les secours et soins charitables de ses voisins, qui n’étaient pas, tant s’en faut, dans l’aisance. »
M. de Conzié ajoute : « J’ai toujours condamné Jean-Jacques, qu’elle avait décoré du nom de son fils adoptif, en premier lieu d’avoir préféré les intérêts de Levasseur à ceux d’une maman aussi respectable pour lui^ en tous sens, que l’était peu sa blanchisseuse Levasseur ; il aurait bien dû suspendre son orgueil de temps à autre et ne travailler que pour gagner son indispensable nécessaire, pour restituer tout au moins en partie ce qu’il avait coûté à sa généreuse bienfaitrice. »
Le jugement que porte M. de Conzié sur Jean-Jacques est celui qu’a ratifié la postérité. Dirons-nous qu’il est injuste ? Non, mais il n’est pas absolument exact. Jean-Jacques fit au moins un petit effort pour gagner sa vie comme commis géomètre. En outre, il ressort d’une lecture attentive des Confessions^ guidée et rectifiée sur certains points par l’examen des pièces des archives locales, que la liaison de Jean-Jacques et de sa « maman » ne mérite peut-être pas les noms dont elle a été souvent flétrie. Cette union demeure bien un ménage, dont les charges, si l’on veut, furent inégalement réparties, mais où la bonne volonté fut égale de part et d’autre. Rousseau voulut s’acquitter ; plus tard il ne le fit point, et ne pouvait point le faire, il suffit de lire la seconde partie des Confessions pour en être assuré. Qu’il conserve donc sa dette, si lourde à supporter pour son orgueil, mais qu’on lui tienne compte des bonnes intentions qu’il montraun jour, au moment de mourir ; aussi bien est-ce l’heure où d’ordinaire l’on est sincère avec soi-même et avec les autres.
LA SINUSITE MAXILLAIRE DU ROI LOUIS XIV
En Tan de grâce 1685, Louis XIV fut atteint d’une affection qui l’incommoda fort/ Ses dents s’étaient cariées, il avait du pus dans le nez et son haleine était très fétide. S’entendre comparer tous les jours à Phébus-Apollon, être le Roi-Soleil vers qui tendent tous les regards, pouvoir se dire enfin le Maître absolu d’un grand peuple et se sentir frappé, comme un simple manant, d’une aussi cruelle infirmité, quelle dis-grâce! Leroi en demeura accablé. Il n’en fallut pas plus pour lui inspirer, mieux que ne l’eussent fait tous les sermons des prédicateurs de la Cour, de salutaires réflexions sur la vanité des grandeurs humaines. Il se détourna du monde, entra plus avant dans la dévotion, et se trouva trop heureux de rencontrer en M“® de Maintenon une garde-malade et une consolatrice.
Chacun de nous sait, hélas 1 l’influence du physique sur le moral. Mais ce qui chez les particuliers ne sort pas d’un cercle limité, peut entraîner chez les grands des conséquences incalculables. « Cromwell allait ravager toute la chrétienté, la famille royale était perdue et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son urètre b » De même ici une haleine un peu fétide, et voilà les affaires du royaume livrées à M“® de Maintenon et aux Jésuites. N’allez pas croire au moins que j’exagère. D’ailleurs, si tel était mon cas, je serais en bonne compagnie. De nombreux historiens se sont rencontrés, qui ont cherché à voir l’homme à travers les événements. Et jamais comme pour Louis XIV on n’a tenu plus compte des maladies pour expliquer et éclai-