UN GRAND PRATICIEN : DUCHENNE DE BOULOGNE
tinuait, au milieu de l’hostilité des uns et de l’indifférence des autres, ses patientes recherches. Je dois d’ailleurs reconnaître en toute justice que Trousseau, et ensuite Charcot, ne furent pas longs à apprécier comme il convenait le mérite de son œuvre. Les premiers ils surent discerner ce qui se cachait sous Tenveloppe modeste de ce timide, et nul doute que l’appui de Trousseau, alors dans tout l’éclat de sa belle carrière, n’ait été d’un appoint précieux au pauvre provincial égaré dans Paris.
J’avais dans mes notes marqué les étapes successives parcourues par Duchenne. Je voulais vous montrer comment il s’éleva de la thérapeutique à la physiologie, puis comment il aiguilla enfin vers la pathologie. Arrivé là, je vous aurais exposé sa méthode. Dans une première période ce clinicien de génie observait ; puis il analysait ; enfin, ayant comparé les faits, il les classait. 11 arrivait ainsi à créer des groupes, et de ces groupes il tirait des espèces morbides distinctes. Ah ! cette vieille clinique, on l’oublie un peu à notre époque de médecine perfectionnée. On ne se souvient déjà plus de ce qu’elle pouvait donner entre des mains habiles. On n’avait pas alors toutes les ressources d’aujourd’hui et l’on était bien obligé de se servir de sa petite lanterne si l’on voulait voir quelque chose dans le chaos où étaient plongées les maladies nerveuses.
J’aurais voulu vous montrer également comment Duchenne, épris d’art, essaya de faire la critique des chefs d’œuvre de la statuaire antique, ce qui l’amena à découvrir l’action des muscles de la face. Mais j’ai dû renoncer* à entrer dans le détail. Neuropathologiste comme la lune, il y aurait outrecuidance de ma part à me mesurer avec une œuvre aussi considérable.
Aussi bien, l’enseignement qui se dégage d’une telle vie n’est pas seulement dans le résultat acquis et définitivement consacré ; il est surtout dans la foi en notre art, dans le mépris des honneurs et dans l’ardeur au travail. L’histoire de ce praticien nous montre la supériorité du vrai mérite sur nos vaines étiquettes. Où sont la plupart des officiels contemporains de Duchenne ? Ils ont travaillé surtout pour le présent
et voici que la postérité les oublie ; la nuit s’est faite autour d’eux. Quant à Duchenne, son nom est désormais immortel. Le seul regret c’est que ce modeste soit mort sans se douter un instant du mérite de son œuvre, le seul malheur c’est qu’il justifie une fois de plus le mot célèbre de Victor Hugo: Il faut être mort pour avoir raison.