UN BON MAITRE DUJARDIN-BEAUMETZ
Qui se souvient encore de Dujardin-Beaumetz ?
Ah ! il est loin le temps où le maître prenait à l’hôpital Cochin ces pavillons d’isolement dont il devait faire une des cliniques les plus courues de Paris. C’est là surtout qu’il fallait le voir. A peine entré en boitillant, les deux mains dans les poches, il était assailli par une foule de solliciteurs. Celui-ci avait besoin d’un sujet de thèse; celui-là venait s’enquérir d’un poste avantageux en province. Tel autre désirait une place dans l’Administration. Et le brave homme écoutait tout, la mine souriante ; puis à la fin son visage s’épanouissait s’il y avait espoir de faire obtenir la faveur demandée ; sinon, il prenait un air déconfit et pitoyable. Et quelle délicatesse 1 Combien, sans ressources, ont débuté avec le petit viatique qu’il avait su , discrètement fournir. — « Vous n’avez pas le sou, mon ami ? Attendez quelques jours. » Et vite il trouvait une garde, un voyage en province avec un malade . Puis quand l’infortuné confrère, ému, balbutiant, essayait de bredouiller sa reconnaissance, c’était les deux mains en avant, comme un effort pour arrêter le flux de remerciements. Il faisait le bien, comme d’autres le mal, sans y penser.
Après ces préliminaires la visite commençait. L’externe lisait les observations recueillies avant l’arrivée du chef. Tinterne rectifiait. Lui-même procédait ensuite à Texamen du malade. Quand il avait fait ressortir la valeur de tel ou tel signe, il passait aux interrogations. « X..., comment traitez-vous la congestion pulmonaire? » Et X..., que la question n’intéressa jamais, hésitait, ânonnait. Et le bon maître, avec une patience admirable, répétait pour la centième fois ses méthodes de traitement. Il aimait les formules élégantes, ses remèdes étaient comme lui, aimables; il voulait avant tout que les malades n’eussent point trop à se plaindre
de nos « sales drogues». Et quand il avait « collé » quelqu’un, quelle joie! Et quelle mimique! C’étaient des frottements de mains, des tapes sur ses joues, des interjections : « Paf ! », qui soulignaient ses phrases familières.
Ah! il ne s’ennuyait pas dans la vie, celui-là! 11 n’était pas de ceux qui s’en vont par la ville, le nez dans le faux-col, le dos voûté, comme s’ils avaient peine à porter le poids de leurs pensées. 11 n’était pas non plus de ceux qui font d’une seule question une véritable ferme en Brie, pour en tirer profits et honneurs. Il s’intéressait à tout; d’aucuns disent qu’il embrassait trop de choses. Assurément son esprit actif aimait la variété, mais comme tout autre il savait approfondir un sujet ; je n’en veux pour preuve que certains chapitres de ses cliniques. On a fait aussi bien avec moins de succès, on n’a pas fait mieux.
Je ne parle pas de ses malades, qui l’adoraient. On a «blagué » un peu les bouquets qu’ils lui offraient au moment de sa fête. Avec un autre c’eût été peut-être ridicule, avec lui ces démonstrations paraissent toutes naturelles.
Et sous sa bonne gaieté, quelle fermeté d’âme, quel stoïcisme! Je le rencontrai peu de temps avant sa mort, et comme involontairement je regardais sa pauvre mine jaune et ravagée :« Eh oui, me dit-il, d’un ton moitié léger, moitié sérieux, où perçait à peine un peu de regret, eh oui, je me survis, je fais mon petit Gharles-Quint, j’assiste à mes funérailles... »
Il est depuis longtemps près du bon Dieu des bonnes gens, où il est allé rejoindre l’excellent Régnault qui le précéda de quelques jours. Peut-être, s’il connaît ces lignes, m’enverrat-il un petit signe de la main, comme il faisait quand je le rencontrais. En tout cas, sans lui avoir jamais rien demandé j’ai tenu à dire mon sentiment sur lui parce que je l’ai vu maintes fois à l’œuvre. Sans doute, il fut un lutteur et ne céda jamais sa place à personne. Mais, au milieu des compétitions de la vie, il conserva toujours son inépuisable bonté. Et je n’entends point ici cette bienveillance de façade qui cache mal l’égoïsme du cœur. Non, Dujardin-Beaumetz fut vraiment bon. Et s’il mourut pleuré par tous, c’est que nul plus que lui ne sut compatir aux infortunes des autres.