SUR « LE PÈRE SAPPEY
Le professeur Sappey, ou mieux le père Sappey, comme nous l’appelions, restera la physionomie la plus singulière rencontrée au cours de mes études. Il avait vécu modeste et timide et il s’en alla à la sourdine. C’est tout juste si de là-haut il ne nous demande point pardon de la peine que nous avons prise de jeter quelques fleurs sur sa tombe.
Ah ! celui-là ne fut pas un bruyant. De mon temps déjà, bien avant qu’il eût pris sa retraite, on le voyait dans les rues du Quartier, rasant les murs, le torse un peu incliné, le bras gauche replié derrière le dos, les mains toujours gantées de filoselle, déambulant discrètement, effaré de nos coups de chapeau et se retournant pour s’assurer que c’était bien à lui qu’allaient nos hommages.
Ce n’était pas qu’on l’aimât à la folie. Il était bien trop peu communicatif pour plaire aux masses. Dernier vestige des savants d’autrefois, il tenait plutôt du Bénédictin que du laïque, ignorant tout en dehors de ses études. C’est pourquoi ceux de notre génération ne le comprenaient déjà plus. En outre, il était assez raide aux examens, et comme nous étions tous d’un naturel plus ou moins rossard, l’évocation de son visage sévère, auréolé de cheveux blancs, ne laissait pas que d’assombrir notre gaieté durant nos veilles tapageuses. Nul cependant n’interrogeait mieux que lui. — Mon ami, voici un os, dites-moi quel il est; est-ce le droit ou le gauche? Mettez-le en position. Maintenant, avec cette plume, montrez-moi les muscles qui s’y insèrent. — Pas moyen de tricher. Si les réponses étaient bonnes il passait à une autre question un peu plus difficile et l’on était sûr d’être reçu.
Aussi lui rendait-on pleine justice. Sans doute on le « blaguait » bien à l’occasion, car nous ne respections pas grand’chose. La caricature nous le montrait, un mètre immense à la main, en train de mesurer quelque petit organe. Et, audessous, la légende : X..,, arpenteur de la Faculté. D’autres fois l’accessoire changeait, c’était devant un trébuchet qu’on le représentait en train de peser des choses innommables.
C’était encore, au moment des examens, une autre plaisan» terie coutumière. On étalait devant sa table des plaques votives dérobées en quelque endroit pieux et sur lesquelles se lisait en lettres d’or : « Marie, protégez notre enfant! » « Reconnaissance à Marie I » allusions transparentes à l’un des prénoms du cher homme, qui s’appelait Marie-Philibert. Ce n’était pas très fort, mais on s'amusait de peu.
De même les histoires que l’on faisait courir sur son compte et qui le dépeignaient comme un viveur effréné. Nul ménage cependant ne fut plus uni que le sien. Comme tant d’autres dans la profession, il avait trouvé dans sa femme une collaboratrice de tous les instants; n’était-ce pas elle qui dessinait toutes ses planches d’anatomie? Il y a quelques années, lorsqu’il eut la douleur de la perdre, il resta comme désemparé. Ici pourrait se placer un trait vraiment touchant qui prouve bien tout son dédain pour le vilain argent après lequel on court tant aujourd’hui. Mais je ne m’y arrête pas ; les bonnes actions, comme certaines fleurs délicates, perdent à être trop exposées à la lumière.
N’allez pas croire au moins que nous lui ménagions nos sympathies; il en fut même, certain jour, rudement incommodé. C’était pendant une période de troubles au Quartier- Latin Un malencontreux hasard le fit passer sur le boulevard Saint-Michel hérissé d’agents attendant l’occasion de charger. On acclame le vieux maître ‘.Vive Sappey I Vive Sappeyl Or la malechance voulait qu’il y eût à ce moment-là parmi nous un fumiste célèbre du nom de Sapeck. (Sappey, Sapeck notez l’assonance des deux noms.) Les < sergots » ne connaissaient que ce dernier, et pour cause. Se méprenant donc sur nos vivats et croyant à un nouveau déguisement du terrible mystificateur, toute la cohorte de foncer sur le pauvre